Rhinocéros : vous allez férocement aimer !

3_Barbara_1 afiche théatre d'Aleph

La troupe au nom de colosse (re)met pour nous l’essentiel sur le devant de la scène

Talent brut

Votez féroce, votez Rhinocéros !

Septième arrondissement de Paris : sous les pavés, la plage ; sous l’égide du Rhinocéros – qui nous enjoint à « (investir) sans attendre l’illustre et loufoque machine » d’un théâtre en liberté, une poignée de comédiens amateurs vous interpellent : « Votez féroce, votez Rhinocéros ! »

Le message est lancé, nul besoin d’avoir vu leur Antigone – vous savez, celle qui veut tout, tout de suite – pour comprendre que ces artistes revendiquent férocement un Art sans sujétion, sans compromis, sans automatisme : le théâtre, leur théâtre. Eux aussi, comme la petite Antigone, ils sont jeunes ; eux non plus ils ne veulent pas se taire…

« Je persiste et signe ! Nous créions un spectacle chaque année ? Nous en créerons trois — au moins ! Nous les donnions là où nous le voulions ? Nous ne les jouerons plus nulle part ailleurs que partout où ils doivent l’être ! »

Ainsi s’exprime Rhinocéros, qui ne voudra pas « (se) contenter d’un petit morceau (s’il a) été bien sage ». Il a bien raison : s’il peut se le permettre, c’est que la troupe a du talent à revendre ! Un joyau donc, bijou brut, perle impolie.

S’il continue de louer le « lien indéfectible qui unit le théâtre à la liberté », en dépit des « cellules par lesquelles on séquestre le corps et () où l’on verrouille l’esprit », d’arborer sa corne avec l’arrogance d’un jeune intellectuel parisien, Rhinocéros a cinq ans maintenant et il prépare avec grâce son entrée dans la cour des grands.

La machine infernale : échapperons-nous à la rhinocérite ?

3_Barbara_3 antigone seuleLa troupe multiplie les initiatives et chaque année ses spectacles font plus de bruit : l’an passé Pierre Saliba, critique au Midi Libre, titrait déjà « Médée bouleversante d’amour et de fureur : Ils ont frôlé la standing ovation » à l’issue de la première bitterroise.

Cet été c’est Thomas Viens qui, analysant les succès du Festival d’Avignon pour La Marseillaise, a pointé un jeu qui « vous soulève en un souffle d’émotion », une mise en scène « qui nous laissent voir que le vrai théâtre c’est avant tout les comédiens ». Élogieux, le journaliste se fait même prescripteur lorsqu’il nous enjoint tous à allez assister au spectacle afin de réaliser « à quel point on peut donner un sens à son existence ». Bon, on va aller voir.

Rhinocéros, qu’as-tu donc fait pour mériter autant ?

Tu sais bien que ta grosse corne ne suffit pas à impressionner et qu’il faut travailler aussi dur que dure est ta peau, tu exhortes tes comédiens avec fougue :

« Cinq ans enfin que l’ivresse de la création ne vous quitte plus ; ce feu qui, à l’instar de l’Amour, brûle sans se consumer et croît sans s’affaiblir… »

Car tu étends ton ombre sur la capitale, tu tisses ta toile autour de Science-Po, de la Péniche-Antipode au Proscenium en passant par le Théâtre des Deux Rêves, du Théâtre Aleph à l’Aktéon via la Comédie de la Passerelle ou la Comédie Saint Michel. On te retrouve aussi en province, en Guyane, à Béziers… et tous les ans en Avignon !

Tu déploies les facettes qui se cachent sous ta carapace : lévinassien avec les Blessures au visage de Barker en 2009, baroque en 2010 avec Othello, pluriel l’année suivante avec deux spectacles – Hamelin (Mayorga) et La Sorcière du placard aux balais, adapté du conte de Pierre Gripari – et enfin relecteur doux-amer d’Anouilh avec Médée et Antigone (2012-2013).

Antigone, la nouvelle pièce noire

Classique parmi les classiques

Mise en scène des dizaines de fois, l’Antigone d’Anouilh est LE classique théâtral du premier XX° siècle pour l’histoire littéraire des manuels des scolaires, rien d’inédit donc.

Anouilh avouait d’ailleurs avoir simplement réactualisé l’une des pièces les plus célèbres du monde occidental, « L’Antigone de Sophocle, lue et relue et (qu’il) connaiss(ait) par cœur depuis toujours ». Celle que Kierkegaard a surnommée la financée du silence « hante, pour Claude Eterstein, la conscience de l’Occident ».

Nul besoin donc de rappeler le destin de la sœur des rois fratricides Etéocle et Polynice, ni son amour pour son Hémon, ni son acharnement à rendre les honneurs funéraires à Polynice honni.

La fille du non-moins célèbre Œdipe est même une figure si éminente de notre culture générale que George Steiner préfère parler « des Antigones », à la limite de l’antonomase. Mais Rhinocéros n’a pas froid aux yeux et présente « Une adaptation d’Antigone d’Anouilh, adaptation d’Antigone de Sophocle. Du réchauffé ? Plutôt bouillant. Déjà vu ? Jamais aussi bien senti. »

3_Barbara_4 Antigone photo de groupe

Antigone vue par Rhinocéros*

Pour se faire une idée de l’optique de la compagnie, rien de tel que de jeter un œil au programme. Il semble d’abord que le choix du mythe d’Antigone soit né d’une nécessité induite par nos modes de vie contemporains et le jeu social qui les englobe. Autant d’éléments qui ancrent le texte de 1944 dans une perspective très actuelle :

« À l’heure où les révoltes et les cris de rage embrasent nos écrans, difficile de se retrancher derrière un texte classique et bien huilé. L’envie de questionner, de gratter à plusieurs voix le sens de cette histoire qui nous heurte de pleine face surgit »

Antigone incarne la figure d’une jeunesse qui brave la société édictée par ses aïeuls dans un ultime geste de sincérité, au nom de la vérité. Aussi, la vérité, la sincérité et l’enfance de Rhinocéros ne pouvaient-ils trouver plus bel espace d’expression : plus qu’un spectacle, le jeu est un manifeste pour un théâtre de l’authenticité :

« Anti-gonè, en grec « contre la génération », tant par ses paroles que par ses actes, jette un trouble dans notre rapport à la révolte. (…) Avec des conceptions plurielles, voire opposées de la rébellion, une commune force nous a poussé à prêter corps et tripes pour  » gueuler à pleine voix ce qu’on avait à dire, qu’on avait jamais dit et qu’on ne savait peut-être même pas encore  » »

Il y a donc une même volonté d’actualiser le mythe chez Anouilh et chez Rhinocéros, même si elle passe par des voies différentes. Ici, l’accent est indubitablement mis sur l’interprétation, au double sens herméneutique et dramaturgique du terme :

« Le choix de la création collective nous a permis de donner à ce texte d’Anouilh une résonance profondément contemporaine. Les discussions que nous avons eu à propos de nos engagements politiques et de notre vécu de la révolte, nous avons voulu les mettre en jeu, les confronter à notre passion du théâtre, les mettre à l’épreuve de la scène. Nous avons cherché la sincérité et la grandeur dans les personnages souvent dits secondaires, la faiblesse et la nuance dans les personnages principaux. »

Et il est vrai que chaque comédien semble avoir trouvé la place idoine qui lui revenait dans le spectacle. Ainsi le Chœur ou les gardes sont-ils interprétés avec une justesse qui laissent à penser que chaque personnage participe de toutes les scènes ; d’ailleurs, les coulisses sont fermées : comédiens en retrait et public assistent de concert à tout ce qui se passe sur scène, dans une atmosphère de hui-clos qui brouille la frontière acteur/spectateur.

S’il convient évidement de distinguer entre les sphères de la comédie (H.Bossert, A.Marion, J.Munoz, G.Baumhauer, G.Carjaval, D.Abiassi, P.Deschryver), de la direction artistique (Luana Youssévitch, collaboration Mathilde Delahaye), la direction d’acteurs (Nicolas Montanari) et le champ costumes-scénographie (Eugénie Taze), on sent bien que la représentation est le fruit d’un travail intense de synérèse et de création progressive (à Paris puis en Avignon et de nouveau à Paris) interpersonnelle.

Un lecture du mythe très fidèle à l’exégèse qu’en a fait le XX° siècle

On retrouve les deux points qui reviennent le plus souvent sur la pièce d’Anouilh : la réhabilitation de Créon et l’individualisme d’Antigone. En effet, à l’instar de la majorité des interprétations, on élude ici l’antinomie entre valeurs domestiques, familiales et religieuses (féminines et juvéniles) et les valeurs civiques de la cité (défendues par les aînés) qui faisait d’Antigone et de Créon la vestale et le paterfamilias. La mise en scène invoque en outre des clichés synonymes d’un anticonformisme presque suranné : pieds nus, on évolue dans un décor sobre, on se costume sur scène, on se sali, on fume une cigarette…

Il me semble que ces procédés participent à faire de Créon le personnage sublime de la pièce, par sa dureté extrême, l’abnégation et la rigueur d’un Erhabenen tout kantien. Ce n’est peut-être pas ce qui était montré, mais il n’empêche qu’un vieil homme agissant en vertu d’un socialisme désabusé (ai-je bien un « camarade » prononcé avec un soupçon d’accent soviétique ?) tinté de réalisme politique m’émut plus qu’une adolescente confrontée au principe de réalité.

*vu au Théâtre des Barriques (Juillet) / Théâtre Aleph (Octobre), 12€ / 6€ enfant

L’assoce Rhinocéros : Melpomène hors de l’arène

Les ateliers

Rhinocéros ne se contente pas de la scène, il partage également sa passion du théâtre grâce à son association qui propose des projets tels qu’Homo imrovisatus (ateliers d’improvisation), Impromptu(s) (sketchs, happening, flashs-mobs, impro sauvage), des interventions en ZEP ou auprès de détenus (en partenariat avec Génépi), les Lectures théâtrales – qui n’ont rien à envier à RePoésie ! – mais aussi différents spectacles et soirées tout au long de l’année (ou encore la reprise des spectacles passés pour des soirées exceptionnelles).

3_Barbara_2 rhinocéros

QuandVoirQuoiOù ?

Lieux, dates et tarifs des événements/spectacles :

http://www.rhinocerosasso.com/ et https://www.facebook.com/rhinoceros.sciencespo

Nouvelles pièces : Hamlet machine, Anéantis et Quiproquos.

En novembre

Auditions : – le 7 à 8h et le 8 à 21h (56 rue des Saints-Père)

– le 30 à 8h (27 rue Saint-Guillaume)

Homo imrovisatus : – les 7, 14, 19 et 28 novembre de 19h à 21h, ScePo, gratuit

Noche chilena : spectacle + conférence + soirée 8€

le 9 à 19h au Théâtre Aleph (Ivry)

Barbe Taillecrayon

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