Tuer pour exister

Il faut qu’on parle de Kevin, même si on préférerait ne pas en parler. Enfant non désiré, non désirable, enfant cruel et démoniaque qui transforme votre vie en véritable enfer. Voilà comment en parlerait sa mère. Eva n’aime pas Kevin. Constat douloureux qu’établit cette mère, constat déroutant pour le lecteur. Peut-on ne pas aimer son propre enfant ?

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Une question déconcertante, presque défendue, que soulève Lionel Shriver dans We need to talk about Kevin, à travers la plume d’Eva Katchadourian et des lettres qu’elle écrit au père de Kevin. Cet accès direct aux pensées, aussi malsaines qu’elles peuvent être parfois, nous permet de comprendre que l’amour maternel n’est pas inné, il peut même être inexistant.

Comment peut-on aimer un enfant alors que l’accouchement même est un supplice ?

Kévin n’a pas été tendre. Comme s’il avait déjà commencé à se venger de cette mère indifférente et froide qu’il continuera de torturer, peut-être la seule chose qui le tiendra en vie.

Kevin n’a pas encore l’âge de marcher. Enfant innocent et délicat ? Non, un redoutable sociopathe. Mais là on doute. Ce n’est pas cohérent, ce n’est pas dans l’ordre des choses, c’est la mère qui débloque. Et on s’en veut. On déteste l’enfant, malheureux enfant peut-être injustement victime de la paranoïa démesurée d’une mère qui boit trop de vin.

4_Juliette_we-need-to-talk-about-kevin-we-need-to-talk-about-kevin-28-09-2011-2-gUn matin, Kevin tue sept personnes dans son lycée. Et si on vous le dit au début du livre, n’en soyez pas déçus. Car cela se révèle bien pire que prévu. Une intrigue moins prévisible qu’on ne pourrait le penser et qui vous tient en haleine jusqu’à la méticuleuse description de ce fameux JEUDI, jour du massacre, digne d’une de ces grandes scènes de cinéma qui marquent vos mémoires et vous plonge au plus profond de l’âme du film. On touche enfin l’âme du livre, le pourquoi, le comment. Mais cette scène ne fait pas exception, le livre est cinéma, il se déroule sous vos yeux ébahis par la beauté des scènes, certaines des plus poignantes : « Il était debout devant l’évier, le dos tourné, ce qui ne m’empêchait cependant pas de voir que son pantalon de rayonne noire habillait en souplesse ses hanches étroites et tombait sur ses chaussures de cuir en cassant légèrement. Cette chemise blanche n’avait pas été achetée par moi ; avec ses manches longues et joliment amples, elle évoquait un peu les tenues de bretteur. J’ai été touchée, vraiment, et j’allais m’exclamer sur la beauté de sa silhouette quand il ne portait pas des vêtements taillés pour un enfant de huit ans, lorsqu’il s’est retourné. Dans ses mains se trouvait la carcasse d’un poulet froid, entier. Ou qui l’était avant qu’il ait arraché les deux blancs et une cuisse, dont il était encore en train de dévorer le pilon. » (p. 420)

L’effroyable profondeur de certains personnages, la caractérisation « type » d’autres. Notamment le parfait père américain, ou la petite sœur-fille modèle que Kevin ne pourra supporter.

Car si Eva et Kevin se haïssent, ce sont pourtant les deux personnages qui se ressemblent le plus : marginaux d’une société dont ils ne comprennent ni les codes ni les rouages, se sentant au-dessus, à côté, ailleurs, loin. Une haine palpable qui vous assaille lors des visites d’Eva au centre de détention de Kevin, entretiens glaciaux presque muets, elle tente de comprendre. Pourquoi son fils ?

Kevin s’inscrit dans une tradition. Une Amérique où le massacre juvénile n’est plus rare, n’a plus de raisons (s’il en a eues un jour). On tue par chagrin d’amour, on tue par excès de colère. On tue pour passer à la télé, pour devenir la vedette des médias, pour devenir un modèle, une légende. On tue pour provoquer. On tue pour exister.

Et on cherche : qui ? Qui sont les responsables ?

4_Juliette_Il faut qu'on parle de kevinLes parents, aveugles, qui n’ont su détecter la souffrance de leur jeune Matt en mal de popularité, l’insurmontable peine de leur si tendre Kirstin raillée par ses camarades ?

Et pourquoi un responsable ?

Eva a peut-être raison, son fils est peut-être né pour tuer, ceux qu’on appelle les fous, psychopathes, déséquilibrés, malades mentaux. Et il est fier.

Ces meurtres seront-ils suffisants pour donner une raison de vivre à Kevin ?

Le personnage de Kevin, interprété par Ezra Miller dans l’adaptation cinématographique de Lynne Ramsay (2011), bouleverse par un comportement que l’on juge si peu commun, une inhumanité inquiétante, qui effraye autant qu’elle fascine. Et c’est peut-être ici que se trouve toute la force du livre : on se surprend à être touché par Kevin, à le comprendre, à l’aimer tout en le maudissant.

Ainsi, le livre soulève beaucoup de questions, mais n’apporte pas pour autant des réponses. Si cela peut frustrer le lecteur, il l’incite cependant à réfléchir sur de nombreux sujets, évoqués par Lionel Shriver avec une honnêteté à la fois troublante et percutante, notamment la complexité des relations mère-enfant, qui se révèlent moins évidentes que ce que l’on nous pousse à croire.

Juliette Descubes

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