Le tracé expressif de l’écriture

« La peinture est une poésie qui se voit au lieu de se sentir et la poésie est une peinture qui se sent au lieu de se voir. » Léonard DE VINCI (Traité de  peinture)

Le pouvoir de la peinture, sa beauté, son émotion nous touchent directement telle  « une fête » pour nos yeux.  Elle déroule devant nous un espace magique,  crée ce moment de contemplation où « l’œil écoute », attentif au moindre mouvement, au moindre signe de vie, caressant un ciel toujours changeant, fuyant un regard insistant, embrassant l’inconnu… Qu’en est-il de la poésie ?

Quand l’écriture se fait peinture vivante, peinture magique peinture parlée…

« Laissez-vous donc surprendre par ceci qui n’est pas un livre, mais un dit, un appel, une évocation, un spectacle. Et vous conviendrez bientôt que voir, comme il en est question ici, c’est participer au geste dessinant du Peintre ; c’est se mouvoir dans l’espace dépeint ; c’est assumer chacun des actes peints. »

La poésie peut-elle rivaliser avec la peinture ? Le poète et archéologue brestois Segalen, dans son recueil Peintures (1916), souhaite peindre la vie et signifier par l’écriture un monde de perfection esthétique et de rêves, qui capture notre regard comme une peinture, qui séduit et illusionne l’esprit.

« Je vous convie donc à voir seulement. Je vous prie de tout oublier à l’entour ; de ne rien espérer d’autre ; de ne regretter rien de plus. »

Segalen nous invite dans ce recueil à une véritable aventure, où la contemplation poétique ne peut pas être seulement un doux moment de rêverie, reposant pour l’esprit qui paresse enlacé par une douce torpeur proche de la béatitude. Ouvrez grand vos yeux et vos oreilles… Soyez prêts, vifs, alertes ! On nous demande, l’auteur nous réclame de participer à cette transmutation, cette métamorphose de l’écriture en peinture, peinture parlée, peinture littéraire. Le spectacle peut commencer.

peinture imaginaire, peinture littéraire

5_Anh-Minh_Image couvertureUn voyage dans le temps et l’histoire s’impose. Rien de moins que quatre mille années « bien comptées » de Chroniques chinoises ! Rien de plus qu’un voyage à travers l’espace poétique, au cœur même du poème, donc de la peinture. L’action est omniprésente à chacun de nos pas. L’émotion, la beauté, à chaque détour. Soyez-prêts à être jeté sur scène. 

D’emblée, nous voilà parez à chevaucher des oies célestes à travers une peinture Magique et regarder de là-haut l’éclat de la vie, tremblotante et fragile. Les « Peintures Magiques » figurant dans la première partie du recueil sont les plus mystérieuses et les plus révélatrices. Le poète souhaite marquer l’influence de la religion taoïste sur l’art pictural chinois, qui la modèle par son mouvement, sa fluidité (« Cinq Génies aveugles », « Flamme amante ») ; ou au contraire par sa fixité froide (« Peintes sur porcelaine »). Tout devient spectacle impalpable, tout devient tableau.

Cette vie humaine est peinture de l’Esprit, « tout s’exprime donc par l’Esprit ». Le génie humain vibre sous le pinceau du peintre. « Néoménies des saisons » tranchent avec les peintures précédentes qui n’étaient que surface imaginaire, produit du travail humain. Ici, c’est le ciel, le réel lui-même qui se confond avec cette surface imaginaire et mouvante. Segalen nous montre que le monde tout entier peut être le support à l’Imaginaire.

Chaque mot, comme une touche de peinture, joue de ses potentialités signifiantes et symboliques afin de capter notre regard, de l’absorber. La poésie exige de nous que nous peignons la scène sur le vif, sans en faire une simple représentation par l’esprit. Car rien ne peut être omis. La poésie exige que nous surmontions notre aveuglement, ce moment où épuisé, notre regard se trouble, devient vide ; où nos yeux deviennent lourds et secs, incapables de voir une peinture littéraire qui n’est pas figurative, ni même descriptive. Sur le modèle esthétique de la peinture chinoise, l’écriture poétique de Segalen ne repose aucunement sur la représentation exacte et mimétique de la réalité. L’écriture naît de cette transfiguration du monde, qui ne peut être expliquée, rendue visible seulement si elle parvient à capter la vie, l’essence même des choses. L’image des choses, leur forme, leur matérialité, leur réalisme importent moins que l’émotion vive, la sensation fugace. 

« … Vous n’êtes pas déçus ? Réellement, vous n’attendiez pas une représentation d’objets ? Derrière les mots que je vais dire, il y eut parfois des objets ; parfois des symboles ; souvent des fantômes historiques… N’est-ce pas assez pour vous plaire ? Et si même on ne découvrait point d’images vraiment peintes là-dessous… tant mieux, les mots feraient image, plus librement ! »

A chaque poème, le peintre, l’écrivain nous invective à participer à la création. Elle ne peut se faire sans nous. Nous devons agir, composer, esquisser une silhouette à l’aide d’un éventail (Éventail Volant), ou alors nous pouvons la faire disparaître, d’un claquement de doigts. Allumer la vie, l’éteindre, par la volonté d’un geste, par le détournement d’un regard.

Mais parfois, on ne peut agir, on ne peut que regarder impuissant la flamme de la vie se tordre de douleur jusqu’à s’anéantir. Le poème « Peinture vivante » dramatise parfaitement le tragique de la vie, sa fatalité. Notre regard est envoûté, ensorcelé par la beauté d’un vêtement de soie miroitante, un vêtement chatoyant de vie qui semble ne vivre qu’en se nourrissant de la force vitale de la Princesse Impériale qui le porte. Contrainte, dans ses gestes, dans ses mouvements, c’est-à-dire dans la vie même, « elle veut vivre et elle ne peut pas… ». Cette tension intérieure par laquelle la vie palpite est détruite par la cruauté du geste pictural qui la conduit à son destin funeste ; geste implacable qui la fixe, l’isole, l’exile dans sa soif d’échapper à cette prison soyeuse. La peinture est sans fin et ne peut connaître de dénouement que celui d’agoniser sans fin. Et au peintre de s’écrier, épouvanté « Oh ! tuez-la plutôt ! Tuez cette image agonisant depuis si longtemps. — Mais tuez-la donc ! Elle souffre sans espoir d’autre secours humain que le feu… Jetez-la au feu… ». Le poème est pétri par des effets rythmiques et oratoires, traversé par le caractère fulgurant et éclatant de la vie, cherchant à esquisser l’itinéraire, le tracé d’un pèlerinage pour une âme en quête de joie.

Les « Peintures magiques » sont l’inspiration qui commande tout le recueil. La « substitution » de la peinture en poésie est terminée. S’offre encore à celui qui sait voir et écouter, une véritable épopée poétique, une fresque saisissante et éloquente où la poésie de Segalen se déroule dans une gestuelle expressive, une dynamique fougueuse, parfois furieuse qui absorbe l’être tout entier.

Anh-Minh Le Moigne

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2 réflexions sur “Le tracé expressif de l’écriture

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