La cruauté de l’innocence

6_Clarisse_Le grand cahier afficheDeux jeunes garçons décharnés, forcés au travail par une grand-mère abjecte surnommée « la sorcière » par les villageois. Un pitch digne d’un conte des frères Grimm, pourtant il s’agit là du très remarqué roman de guerre, Le grand cahier, d’Ágota Kristóf, publié en 1986. Alors que l’histoire a longtemps été considérée comme inadaptée pour le grand écran, le réalisateur hongrois János Szász lui rend enfin justice. Le film, déjà sorti à l’étranger où il a rencontré un succès certain, sera à l’affiche en France à partir du 5 février.

Une monstrueuse volonté de survie

Poignant et déroutant, Le grand cahier n’est pas le genre de livre que l’on repose dans sa bibliothèque en pensant à autre chose. Ágota Kristóf, dans un style tant enfantin que cru, relate le destin tragique de jeunes jumeaux, dont elle tait les noms, obligés de quitter « la Grande Ville » pour aller vivre à la campagne chez leur grand-mère, qui leur était jusque-là inconnue. C’est avec un sang-froid effrayant et une audace à toute épreuve qu’ils se battent pour survivre dans un monde en guerre, une guerre vaguement décrite mais pas clairement nommée, où règne désormais la loi du plus fort. Ils s’imposent avec une discipline sans faille toute une série d’exercices d’endurcissement physique et psychologique ainsi que de la lecture et de l’enrichissement intellectuel. Ils apprennent à mendier, à mentir, à voler, à tuer, parce qu’« il faut savoir tuer quand c’est nécessaire » (p.51). Tout ce qu’ils font est retranscrit dans un « Grand Cahier » sous forme de composition, qu’ils jugent « Bien ».

« Pour décider si c’est « Bien » ou « Pas bien », nous avons une règle très simple : la composition doit être vraie. Nous devons décrire ce qui est, ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous faisons. […] Les mots qui définissent les sentiments sont très vagues ; il vaut mieux éviter leur emploi et s’en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c’est-à-dire la description fidèle des faits. » (p.33).6_Clarisse_Le grand cahier 4

C’est cette règle qu’adopte Ágota Kristóf pour la rédaction de son roman, puisqu’il s’agit ni plus ni moins que du Grand Cahier lui-même. Une chronique de l’insidieuse déshumanisation de deux enfants en temps de guerre, qui tire son intensité dévastatrice du style dénué d’émotion, effrayant de neutralité : des phrases brèves mais aiguisées qui créent un climat difficilement supportable. Les enfants fascinent par leur monstruosité. Ils ouvrent leurs yeux mais ferment leur cœur, forment une unité insécable, et se montrent sans pitié. Ni enfants, ni adultes, les jumeaux se fient à leur propre morale. « Nous ne jouons jamais » (p.35) déclarent-ils aux adultes qui ne voient en eux que l’innocence de leur âge.

Comment filmer l’absence d’émotion ?

C’est un grand roman qui méritait sa transposition à l’écran, même si une adaptation ne pouvait mener qu’à un film sublimement triste, à l’image de l’emblématique Ruban Blanc de Michael Haneke. C’est dans cette optique que l’auteur et réalisateur hongrois János Szász, déjà connu pour Les Garçons Witman, projeté au festival de Cannes en 1997, aborde cette œuvre.

Pour la scène d’ouverture, la caméra effectue un travelling en gros plan à travers le Cahier encore vide, caresse la surface en relief du papier couleur sépia. Brusquement, des bouts de mine de crayon jaillissent sur la page vierge, un crayon à papier est taillé à l’aide d’un couteau, comme si cet outil indispensable à l’écriture était la véritable arme.

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La glaçante neutralité du roman est effrayante, mais elle crée également une distance qui peine à exister à l’écran, surtout lorsqu’il s’agit d’enfants (brillamment interprétés par les frères jumeaux András et László Gyémánt). Chaque gros plan rapproche un peu plus les deux jeunes garçons du spectateur et rend l’effroi un peu plus palpable.

Cependant, János Szász atténue légèrement quelques passages sensibles du livre : les expériences sexuelles explicitement décrites, imposées aux jumeaux par la servante de la cure sans scrupules et par l’officier sadomasochiste qui loge chez la grand-mère, ne sont que suggérées. Mis à part cela, le film reste assez proche du roman et fait preuve de tout aussi peu de pitié : le soldat qui meurt de froid seul dans la forêt et dont les jumeaux volent les armes, leur voisine surnommée bec-de-lièvre qui se fait violer et tuer par ceux qui se présentent comme les libérateurs, le mépris des villageois envers ceux qui se font déporter. Dans ce monde, aucun espoir n’est permis. Dans le film, la guerre est identifiable comme étant la Seconde Guerre mondiale, mais la précision n’est pas réellement nécessaire. Il s’agit de dépeindre le dommage que cause toute guerre à une jeune âme encore innocente lorsqu’il n’y a plus de modèle d’identification et que seule la haine est montrée en exemple. Les jumeaux se créent leurs propres modèles de bien et de mal, mais ils ne se rendent pas compte que leur sens de l’humanité dépérit.

6_Clarisse_le grand cahier 3János Szász décrit les événements de la guerre de manière objective et brève, respectant ainsi le modèle de parabole qu’instaure Ágota Kristóf dans son roman des expériences vécues et retranscrites par les jumeaux. Derrière la caméra on retrouve l’œil aguerri de Christian Berger, notamment connu et reconnu pour son travail en tant que directeur de la photographie pour Le Ruban Blanc de Michael Haneke, qui transpose ce style particulier d’écriture, distant et brutal, et l’éloignement des jumeaux de leur entourage en des images précises et cinglantes, qui donnent l’impression de n’avoir que très rarement vu des profils aussi acérés au cinéma.

Et pourtant ce revirement total de personnalité, cette monstrueuse mutation de deux êtres innocents en de redoutables psychopathes semble moins crédible à l’écran que dans le roman, peut-être à cause du changement d’âge que s’est autorisé János Szász, puisque dans le film les jumeaux ont treize ans alors qu’ils n’en ont que neuf dans le roman. De plus, les atrocités se bousculent tellement, surtout vers la fin du film, qu’elles en deviendraient presque des caricatures de la misère que l’on a du mal à prendre au sérieux. Tout peut toujours s’aggraver, et tout s’aggrave toujours. On assiste à une expansion de brutalité et d’inhumanité, et chaque événement ne peut avoir qu’une issue tragique.

Quoiqu’on puisse en penser, c’est une œuvre qui ne laisse pas indifférent. Le grand cahier est un film transcendant et déconcertant, qui n’épargne rien au spectateur. Préparez-vous à en ressortir bouleversé, tant par la beauté des prises de vue que par la monstruosité de l’humanité.

Clarisse Bogdahn

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