Le Sacre des spectateurs

Crédits : MicromondesSigne d’une vague de plus en plus assumée sur la scène contemporaine, le théâtre immersif, qui entend intégrer le spectateur dans le processus artistique, trouve désormais son rendez-vous une année sur deux à travers un festival consacré plus largement aux arts immersifs : Micromondes, qui s’est déroulé du 26 novembre au 1er décembre derniers. C’est à cette occasion que Roger Bernat est venu présenter son Sacre du Printemps, quelques semaines après Pendiente de Voto au Festival Sens Interdits.

Il est des œuvres incontournables que chaque artiste rêve de faire parler et d’ériger en totem représentatif de son esthétique. Il est des œuvres qui témoignent peu à peu, au fil des mouvements qui l’imprègnent, d’une histoire des arts. Le Sacre du Printemps, dans sa genèse même, porte en lui, tant musicalement que chorégraphiquement, les atomes d’une révolution artistique. La partition de Stravinski, basée sur des ruptures de rythme, amorçait déjà, en 1913, ce désir d’audace dont s’empareront au cours du vingtième siècle les chorégraphes les plus emblématiques de l’Histoire de la danse contemporaine, jusqu’à Gallota qui fait prendre en charge le personnage solo à tour de rôle par l’ensemble de la distribution. Sans avoir encore la reconnaissance d’un Béjart, d’une Pina Bausch ou d’un Preljocaj Roger Bernat, avec son Sacre, s’affirme à nouveau en revendicateur d’un théâtre immersif qui fait ici habilement écho à l’œuvre de Stravinski.

En arrivant dans la grande salle de répétition du Centre chorégraphique de Rillieux-la-Pape, il ne faut pas s’attendre à devenir le spectateur d’une nouvelle version du Sacre du Printemps. Quoi donc alors ? Le cadre même du Festival Micromondes le suggère : la frontière scène/salle sera balayée, et Le Sacre du Printemps sera joué par les spectateurs eux-mêmes. Coiffé d’un casque audio, chacun prend place autour de l’aire de jeu, guidé par une voix mécanique qui s’annonce au creux de l’oreille comme la chorégraphe et metteur en scène. Les spectateurs s’exécutent aussitôt à planter le décor de la représentation, à la craie, sur les quatre tableaux noirs délimitant l’espace quadrifrontal : aube, forêts, colline. Les repères sont mis en place pour que le spectacle commence.

Si le casque maintient chacun dans un cocon sonore, presque hypnotique, l’annonce de la voix n’est cependant pas dénuée d’humour : alors qu’elle s’excuse de ne pas exister, l’ironie de ce guide androïde laisse entendre la patte d’un metteur en scène soucieux de désamorcer d’emblée toute crainte du spectateur vis-à-vis d’un diktat artistique. L’inquiétude serait pourtant légitime : l’absence, en apparence, d’un metteur en scène, a de quoi poser question, car qui vient alors légitimer l’œuvre ? Livré au seul artifice d’une voix mécanisée, le spectateur semble surtout livré à lui-même… et livré au groupe qu’il intègre. Mais n’est-il pas ici question de sacrifice ?

Le Sacre du Printemps met justement en scène, en deux tableaux, le sacrifice de la jeune Aurore, offerte au dieu slave Iarilo au cours d’un culte solaire. Le compositeur Stravinski s’appuie ici sur des thèmes fondateurs, inhérents  à toute civilisation : d’une part, le culte dans le rapport qu’une société entretient avec le macrocosme, d’autre part le rapport de cette société avec l’individu qui y prend part.

Le spectateur est ici livré lui-même au jeu du sacrifice : il faut bien pour assurer le spectacle  qu’« une Aurore se désigne », tel que l’annonce la voix, c’est-à-dire qu’un des spectateurs choisisse de s’exclure de lui-même du groupe qui lui fera alors face. Quant au groupe qui danse, qui choisit – puisqu’il est toujours question de choix – de vivre l’expérience du théâtre immersif, n’est-il pas lui-même, débarrassé de son regard de spectateur, en train de redonner au théâtre sa fonction cultuelle primitive ? La participation du groupe entier à la représentation, associée ici au motif païen du Sacre du printemps, renvoie aux origines premières du théâtre grec, célébration religieuse prise en charge uniquement par l’assemblée. Il y a une complicité collective qui se joue ici, permise par un double sentiment d’abandon : l’impression d’abandon par le metteur en scène – du fait de la voix mécanisée pour seul repère – qui conduit plus positivement à un abandon de soi. Seuls, les spectateurs prennent la responsabilité de la conduite du spectacle… et choisissent paradoxalement d’en abandonner le regard.

C’est là toute la fragilité et la complexité du théâtre immersif, repoussées par Roger Bernat : l’annihilation partielle du regard du spectateur remet en cause son propre statut et du même coup, la notion même de spectacle. Plus de spectateur, plus de regard : plus de matière artistique à regarder.

Il semble cependant subsister dans ce Sacre un substrat de représentation, dès lors qu’est défini un espace de jeu, aussi mince soit-il. Le franchissement des bordures blanches, qui le délimitent, impliquent un espace réel, coupé de la fiction, dans lequel le spectateur peut se retirer et reprendre sa fonction à tout moment.

Mais en laissant au spectateur le choix du théâtre immersif, donc le choix de pouvoir encore avoir un regard extérieur et critique, Roger Bernat met lui-même une limite à l’expérience et en pose peut-être aussi les contradictions : y a-t-il représentation dès lors qu’est affranchie la frontière entre réel et fiction ? Y a-t-il donc possibilité de totale immersion, au risque de faire vaciller la représentation dans la seule pratique artistique ou la cérémonie ?

Loin de démontrer ici une toute-puissance artistique ou de révéler l’instinct grégaire du spectateur, ce qui serait d’ailleurs contraire au principe même du théâtre immersif, Roger Bernat donne le choix de franchir ou non la frontière qui sépare le spectateur de la représentation. Et ouvre ainsi, sans démagogie ni artifice, et sans jamais l’imposer non plus, l’opportunité de vivre vraiment une expérience artistique.

Yves Desvigne

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