Saveurs orientales d’une littérature de goût : Vie et passion d’un gastronome chinois

gastronomieChine, 1958 : le Grand Bond en avant. Politique économique lancée par Mao Zedong pour stimuler la production en un temps record. Elle fit place à trois années de famine, de 1859 à 1861 : les Années noires du communisme. Zhu Ziye souffre. Bourgeois gourmet qui vit pour « se nourrir de saveurs », le voilà affamé. Gao Xiaoting souffre. Sa femme est malade, sa famille meurt de faim. Pour leur secours : une charrette de citrouilles. Nous sommes au cœur du livre et c’est la première fois que Gao Xiaoting et Zhu Ziye se parlent d’égal à égal. Ennemis divisés par la nourriture, les voilà réunis par elle. Lu Wenfu trouve les mots pour le dire, car la littérature ne peut ignorer un sujet aussi universel que… la bouffe !

Un service pour deux

Tout le roman est construit sur un parallèle entre deux personnages : Zhu Ziye et Gao Xiaoting. Zhu Ziye, bourgeois rentier, est un fin gourmet dont la principale et substantielle activité est de manger. Gao Xiaoting, jeune intellectuel communiste, déteste la nourriture. Il y voit le symbole des inégalités sociales : des riches qui s’empiffrent dans des restaurants à la porte desquels le peuple meurt de faim. Mais il y voit aussi le symbole d’un bourgeois qui s’engraisse sans jamais travailler, et à qui il ne peut rien reprocher puisquil détient son toit. Il y voit Zhu Ziye.

gastZhu Ziye et la gastronomie. Deux angoisses qui vont hanter la vie de Gao Xiaoting, le narrateur de cette histoire. Plus il veut fuir la nourriture, plus elle le rattrape, et derrière elle Zhu Ziye n’est pas loin… C’est ainsi qu’il finit, comble de l’horreur, par devenir le patron d’un restaurant !

Toutefois le service de Lu Wenfu est plus sophistiqué que l’obsédant va et vient des mets d’un bar à sushi. Les personnages, chacun poussés dans leurs retranchements, évoluent. Passée sa haine, Gao Xiaoting se voit bien obligé d’apprécier la nourriture à sa juste valeur. Éternel consommateur, Zhu Ziye finit par déployer des ambitions plus productives. La gastronomie divise ces deux hommes comme elle marque la diversité des saveurs qui font l’orgueil de la France et de la Chine. Mais pour l’une comme pour l’autre, elle est un témoin de l’Histoire et de la liberté.

Être libre pour manger ou manger pour être libre ?

La gastronomie frétille sans cesse entre héritage et modernité. Elle est porteuse d’une histoire, et sensible aux bouillons qui agitent la société chinoise au XXe siècle. Toutefois, le goût n’est pas affaire de politique ! C’est ainsi que Ding la Grosse Tête rappelle à Gao Xiaoting que « par un phénomène physiologique bien étrange, il se trouve que le goût est exactement le même chez les bourgeois et chez les prolétaires » !

La nourriture est chose du corps. Elle répond aux instincts plus qu’aux lois. Quoi de plus naturel que de vouloir manger mieux quand on en a la possibilité ? Qui ne croquerait pas la baie juteuse portée par le buisson qui se trouve devant lui ? Mais plus qu’instinct, elle est le catalyseur de notre vie sociale, les sentiments s’y dessinent comme les parts d’un gâteau. Gao Xiaoting s’en trouve bien surpris d’ailleurs ! Le voilà bien pressé de servir un bon repas à son vieil ami quand celui-ci lui rend visite. Et pourquoi donc ? Le narrateur l’explique lui-même : « J’agissais par plaisir, tout simplement ; un plaisir mêlé de respect et d’amitié. » Nul besoin d’en réduire le prix pour faire de la nourriture le symbole du partage. Chacun doit pouvoir être libre de manger, mais aussi libre de manger bien s’il le peut. On observe ainsi dans l’œuvre de Lu Wenfu un inévitable retour à la cuisine traditionnelle dans la petite ville de Suzhou.

L’histoire sur un plateau

gastr 2Pour les amateurs de pensées liquoreuses, nous recommandons l’« Avant-goût » de Françoise Sabban (mais plutôt en digestif). De ce vin fort intéressant, nous reprenons cette séduisante et savoureuse formule : « la véritable héroïne du récit : la gastronomie ». À chaque période son service et à chaque événement son plat. Des nouilles de « première cuisson » de l’ancienne société, au chocolat capitaliste, en passant par la viande sautée au choux bon marché du communisme, chaque chapitre nous présente la saveur du moment. C’est avec raffinement que Lu Wenfu sert ces mets. À la discrétion du lecteur de les retrouver, glissés entre les phrases. Loin des ragoûts rabelaisiens, l’humour connaît un assaisonnement tout aussi délicat, dans ce petit livre riche de références exotiques.

« Quarante années de vie chinoise autour de la table », certes ! Mais le récit est court et l’expression digeste. Une sobriété qui n’est pas sans rappeler celle de Gao Xiaoting. Fin gourmet, il goûte le sel des hommes et des situations avec une grande lucidité. Finalement c’est bien lui, le vrai gastronome du roman.

Nombreux sont les rituels de la consommation. À l’image du formidable et mystérieux banquet de Kong Bixia, la cuisine est sensible à son environnement. La nourriture peut pénétrer l’esprit avant notre estomac. C’est toute la raison d’être de « l’art de la table » : une mise en scène de nos assiettes. Suivant la recette de F. Sabban, rappelons que la cuisine est du domaine de l’instantané. On peut donc affirmer comme elle que la gastronomie est sœur du discours. C’est pourquoi Lu Wenfu la fait exister… par les mots !

Pour terminer cet entremet dissertatif, un grain de caféine : lisez lecteur ! Lisez ! Car si court fut le menu, il n’est jamais que le moule de nombreux appareils.

David Rioton

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