Habibi, un conte cruel

Couverture Habibi

Craig Thompson passe systématiquement plusieurs années à préparer chaque nouvel album ; il en résulte des bandes dessinées monumentales, au graphisme poétique et soigné. Habibi, pavé de 672 pages paru en 2011, est le dernier livre de ce dessinateur perfectionniste, originaire du Wisconsin. L’histoire de ce conte aussi onirique que cruel se déroule dans une région arabe fantasmée, et dans une atmosphère orientale proche de celle des Mille et Une Nuits.

Très jeune, Dodola est vendue par ses parents et mariée de force à un scribe, qui lui apprend à lire et à écrire. Enlevée par des voleurs qui assassinent son mari, elle s’échappe du marché aux esclaves et trouve refuge dans un bateau échoué dans le désert. Elle y élève Zam, l’enfant qu’elle a sauvé parmi les esclaves, durant six années. Lorsque la jeune fille est enlevée par les sbires d’un sultan à l’appétit sexuel inassouvissable, Dodola et Zam sont séparés. Dans le palais, prison dorée peuplée de personnages grotesques, Dodola subit les assiduités du sultan et pense à Zam. Le sort s’acharne sur les deux personnages, dont les tribulations sont ponctuées par leurs souvenirs, et par les contes de Dodola qui convoquent les mythologies de l’islam.

D’une grande érudition dans l’usage de la calligraphie arabe et des mythes, Habibi mêle la magie des Mille et Une Nuits à une vision crue d’un monde moderne, gangrené par la pollution et l’exploitation des ressources. La ville engloutie par les déchets où Zam et Dodola finissent par se retrouver offre le tableau d’un monde au bord de l’anéantissement, qui contraste avec l’éden conté par Dodola. L’œuvre peut provoquer un malaise, tant les personnages, auxquels on s’attache vite, sont accablés par le malheur, affectés notamment par la violation et la mutilation des corps, un thème qui parcourt tout le livre. Habibi est d’ailleurs placé, comme l’auteur l’a fait remarquer lui-même, sous le signe de la privation : privation d’eau, de nourriture, d’enfant, et surtout privation sexuelle provoquent toutes les souffrances.

Fruit d’un travail graphique gigantesque, le livre charme par l’entrelacement des décors, entre rêve et réalité, par la douceur des traits des personnages, et par son œcuménisme fascinant de la part d’un auteur élevé dans une famille catholique conservatrice. Les mythes fondamentaux de l’islam y prennent une résonance universelle, et l’érudition de l’ensemble nous éclaire sur des croyances peu connues (la vision de la naissance de Jésus dans le Coran, ou encore Bahuchara Mata, le dieu des eunuques). L’importance symboliques des chiffres et de l’écriture dans l’histoire laisse l’impression mystérieuse d’un monde rempli de signes. Le sujet central d’Habibi est bien la tension entre manifestation divine et abandon des hommes par Dieu, tension qui ne se résorbe que dans l’amour.

Entamé en 2012, le prochain album de Craig Thompson, dont l’action se déroule dans l’espace, s’intitulera Space Dumplins et sera non plus en noir et blanc mais colorisé, grâce à la collaboration de Dave Stewart. « Encore 154 pages pour finir Space dumplins– mon grand objectif pour 2014 », écrit le dessinateur sur son blog. Un passage à la couleur qu’on peut espérer symbolique : les premiers dessins mis en ligne laissent deviner une aussi grande maîtrise, en même temps qu’une histoire plus légère, au lecteur que la noirceur d’Habibi aura laissé songeur.

Johanna Tasset

THOMPSON Craig, Habibi, traduit de l’américain par Laëtitia & Frédéric Vivien, Anne-Julia & Walter Appel, Paul Pichaureau, Éditions Casterman.

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