Britannicus de Racine : une mise en scène intelligente et joyeuse !

jaq-britannicusDepuis le 21 février 2014 et jusqu’au 2 mars 2014, Jean-Louis Martinelli met en scène, au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, l’une des pièces les plus connues de Racine : Britannicus. Depuis son succès retentissant au Théâtre Nanterre-Amandiers l’an dernier, la pièce se produit dans toute la France. Et après Le Roi Lear de Shakespeare, dans la grande salle, le TNP nous offre la chance d’assister à la renaissance d’une des plus belles tragédies raciniennes.

Britannicus qui est-ce ?

Pour ceux qui ne connaissent pas cette tragédie racinienne, en voici un court résumé. Britannicus est le fils légitime de l’empereur Claude. Après la mort de la mère de Britannicus, Claude se remarie avec Agrippine qui a un fils appelé Néron. Elle manipule si bien l’empereur qu’il nomme Néron héritier à la place de Britannicus avant d’empoisonner son mari. Une fois sur le trône, Néron obéit à sa mère et se comporte comme un bon roi jusqu’au moment où il tombe amoureux de Junie, elle-même amoureuse de Britannicus. Jaloux de cet amour et voulant s’affranchir de l’autorité maternelle, il essaie de contrarier son demi-frère dans ses amours alors qu’Agrippine y est favorable. Finalement, il échoue et décide de faire assassiner Britannicus en l’empoisonnant, commettant ainsi son premier forfait.

Des acteurs qui transcendent les codes tragiques

Avant de commenter la mise en scène, il revient de rendre hommage aux acteurs qui déclament parfaitement les alexandrins raciniens et leurs donnent corps. On sent que les acteurs vivent et ressentent sincèrement les vers qu’ils disent.

On a souvent accusé les metteurs en scène de trop vouloir représenter le furor (déchaînement des passions) sur scène, tombant ainsi dans l’hyperbole et l’exagération à outrance ; ou alors de vouloir monter la pièce dans un style très classique, donnant un côté trop déclamatoire à la pièce avec des personnages figés se contentant de réciter des alexandrins.

Jean-Louis Martinelli a réussi à trouver un juste équilibre entre les deux. Il respecte les codes tragiques en proposant une mise en scène a priori figée. Les acteurs se déplaçant finalement assez peu lorsqu’ils parlent, la mise en scène paraît uniquement déclamatoire, et pourtant les acteurs se déplacent. Chacun occupe un espace qui lui est propre. Agrippine est placée surtout à gauche de la scène, symbole d’un passé dont Néron veut s’affranchir. Junie est surtout à droite de la scène, comme semblant symboliser la chute en avant de Néron. Cette dernière se retrouve d’ailleurs souvent acculée contre le mur, accentuant son statut de victime. Plus il avance vers elle et plus il s’éloigne de son passé glorieux et se dirige vers la folie. D’ailleurs, Junie n’est qu’une seule fois sur le côté gauche de la scène: lorsqu’elle fuit Néron qui lui avoue son amour. Elle franchit le petit impluvium (bassin d’eau au centre d’un atrium, pièce centrale d’une maison dont le toit est ouvert en son centre) au milieu de la scène comme pour se laver et se purifier de l’aveu de Néron et essayer de marquer une distance entre elle et lui. La distance est telle que l’empereur mettra du temps avant de se rendre de l’autre côté de la scène. Néron, cerné entre ces deux femmes qui représentent pour lui son passé (sa mère qui avait le contrôle) et son avenir (l’amour pour Junie qui lui permet de quitter l’emprise de sa mère) circule sur toute la scène comme tiraillé entre son envie de rester vertueux (le passé) et sa volonté de succomber à ses passions nouvelles (avenir).

BRITANNICUS (Jean Louis MARTINELLI) 2012

Cette tension scénique entre son passé vertueux et ce possible avenir monstrueux est surtout visible à l’acte IV. Depuis la fin de la scène d’exposition dans laquelle Agrippine annonce son déclin et les futures folies de l’empereur, le plateau central de la scène tourne très lentement dans le sens des aiguilles d’une montre, semblant marquer le début de la descente aux enfers de Néron. La « machine infernale » chère à Cocteau est mise en route, mais très discrètement, sans que cela n’affecte le jeu des acteurs. Puis arrive l’acte IV, celui-là même qui achève la transformation de Néron et qui précipite le dénouement de la pièce que cette rotation prend toute son ampleur.

Lors de l’entretien entre Agrippine et Néron (IV,2), le trône de Néron est à droite sur le plateau tournant. A ce moment là, Néron refuse d’écouter sa mère, puis la chaise se dirige petit à petit vers la gauche au fur et à mesure que le discours d’Agrippine convainc Néron de renoncer à son projet. Cette scène marque l’apogée de la puissance d’Agrippine qui domine son fils assis sur le trône. Par ses discours, elle l’attire à elle avant de prendre elle-même place sur le trône et l’assujettir a priori définitivement, comme elle s’en vante à l’acte suivant.

Ainsi, les acteurs se déplacent entre leurs tirades, occupant un espace qui les symbolisent. Les symboles sont d’ailleurs très présents tout au long de la pièce, comme le fait que Junie soit le seul personnage vêtu d’un blanc rappelant sa pureté et son innocence ou le mur en briques au fond de la scène dont les briques se démembrent quelque peu au début de l’acte III pour annoncer la début de la fin d’un règne serein. D’ailleurs, au dernier acte Néron siègera sur son trône, juste devant ce mur, semblant s’affirmer et être prêt à régner seul et prendre ses propres décisions dans un monde qui s’effiloche sous ses coupables actions.

Jean-Louis Martinelli glisse subtilement des clés pour mieux comprendre la pièce, ce qui ne l’empêche pas pour autant de livrer sa propre interprétation de la pièce que les comédiens s’approprient.

Une véritable appropriation de la pièce

BRITANNICUS (Jean Louis MARTINELLI) 2012Les acteurs, bien qu’excellents, sont pour la plupart trop vieux pour leur rôle. Néron, Britannicus et Junie sont censés être de jeunes adolescents de moins de vingt ans alors que là, chaque acteur a au moins trente ans. On s’accommode assez facilement de ce décalage déroutant au départ mais le jeu d’Anne Suarez en Junie dénote un peu. Du haut de ses trente-six ans et de sa voix grave et assurée, elle campe mal une Junie jeune et effrayée devant Néron. Jean-Louis Martinelli, en prenant des acteurs plus vieux a décidé de mettre de côté l’aspect frêle et hésitant des jeunes amoureux. Ils apparaissent beaucoup plus sûrs d’eux et de leurs choix, ce qui les rend plus tragiques que pathétiques. Ils semblent plus assumer leurs choix qu’en être victimes, rendant ainsi le public moins compatissant, ce qui nous paraît dommageable. En revanche, Grégoire Oestermann joue un Narcisse un peu dandy – il est celui qui porte les vêtements les plus modernes – et qui dans sa démarche même inspire la nonchalance qui lui fait préférer le désordre à l’ordre. Il semble errer dans cette pièce comme un trublion discret, on ne sait jamais ce qu’il pense sinon qu’il est content de lui et de ses manigances, notamment au moment où il se regarde dans l’eau de l’impluvium (ce qui interpelle le spectateur érudit qui pense immédiatement au Narcisse amoureux de son reflet, sauf que bien qu’ayant le même nom, il s’agit de deux personnages différents, cette confusion dérange quelque peu selon nous).

L’une des thématiques évidentes de la pièce est le lien ambigu qu’entretient Agrippine avec son fils. Elle veut qu’il règne mais qu’il lui obéisse, elle veut qu’il n’aime qu’elle et qu’il n’écoute qu’elle. Elle souhaite garder son emprise sur un Néron, présenté par Jean-Louis Martinelli, comme un empereur infantilisé. Dans la pièce, peu de choses sont dites sur le rapport de Néron à sa mère, sinon qu’il cherche à s’affranchir de son autorité. Ainsi, le metteur en scène a décidé d’accentuer ce côté adolescent rebelle pour faire de Néron, un personnage comique par sa relation avec sa mère. Eh oui, Martinelli réussit à nous faire rire devant Racine avec une mise en scène tout à fait sérieuse et cela est une vraie prouesse ! Cet adolescent rebelle boude sa mère et fait la moue pour ne pas l’écouter, lui tourne le dos de manière très grossière quand elle le réprimande et finit par lui sauter sur les genoux lorsqu’ils se réconcilient, etc. Cette idée de faire de Néron un adolescent rebelle est absolument remarquable et pleine d’audace dans une tragédie que les metteurs en scène ont souvent trop peur de dénaturer de peur de s’attirer les foudres des puristes. Son pari audacieux est donc réussi, car les gens rient ou sourient de bon cœur sans que cela pose problème. La mise en scène est plutôt bien dosée pour ne pas être caricaturale, d’autant plus que cette lecture est pertinente.

Cette pièce continue sa tournée en France et nous vous conseillons vivement d’aller la voir au TNP, si ce n’est pas déjà fait, avant qu’elle ne quitte notre région ou de vous y rendre dans une autre ville car vous en ressortirez bluffés et admiratifs, comme nous.

Rémy Glérenje

Publicités

Cœur de Chien

L’écriture : salutaire et nécessaire

« Il y avait eu la vie, et elle est partie en fumée. » Que pouvait dire d’autre un médecin russe après avoir vécu la Première Guerre mondiale et la guerre civile russe ? Devant un tel constat, plus lucide qu’amer, Mikhaïl Afanassievitch Boulgakov prend une décision irréversible. À dater du 15 février 1920, jamais plus il n’exercera la médecine. La précision de la datation n’est pas anodine. Derrière le concret émerge le symbole. La naissance de sa vocation d’écrivain correspond à un événement historique déterminant : la défaite infligée par les Rouges à l’Armée Blanche dans laquelle il est mobilisé en tant que médecin. D’où ce constat. La Russie qu’il a connu n’existe plus.

31_Anh Minh_Image 1

Au lendemain de la Révolution d’Octobre, l’écrivain cherche à s’insérer dans les rouages culturels et journalistiques de l’appareil d’État, mis en place par les bolcheviques. L’écriture est son salut. Elle pare au plus urgent. Elle restaure la vie en instaurant une distance salutaire face à la souffrance insoutenable qui est transformée en objet de représentation. Cette souffrance subit une transmutation par l’écriture. De l’insupportable, elle devient peu à peu vivable, voire délectable.

C’est bien ce monde « catastrophé » qu’il dépeint dans une nouvelle satirique écrite en 1925 : Cœur de chien. Mais dès 1926, la censure idéologique se durcit. Il ne cessera alors d’être persécuté par le régime stalinien. Son appartement est perquisitionné, son manuscrit lui est confisqué, ses œuvres retirées de la ventes, ses pièces interdites.  

Le rêve de l’humanité

À Moscou, un chien errant est sur le point de mourir. Il ne doit son salut qu’à un homme : le professeur Philippe Philippovitch. Tout est parfait, dans le meilleur des mondes. Grâce aux bons soins de son nouveau maître, le chien retrouve la santé. Il s’engraisse suffisamment pour pouvoir pavaner dans la rue en tant que « chien de la haute ». Les autres chiens sont verts de jalousie. Vaut-il mieux la liberté, ou bien crever de faim, être martyrisé, avant d’être achevé par un coup de canne et abandonné dans le caniveau ? Échapper au froid, à la faim, à la cruauté humaine, à la mort. Instinct de survie, quoi de plus naturel ? Mais le pire reste à venir.

Ce charmant et bon professeur, apprenti-sorcier faustien, deviendra son nouveau bourreau. Le Chien, nommé Charik, deviendra rat de laboratoire. Le professeur, pour l’amour du savoir et de la science, entreprend de faire bénéficier à son animal de compagnie les trouvailles de ses dernières recherches. Celles-ci portent sur le rajeunissement des cellules humaines. Le passage à l’action se fait naturellement à coup de scalpel. Secondé par le docteur Bornmenthal, il greffe sur l’animal les attributs d’un homme fraîchement trépassé.

31_Anh Minh_Image 3

Après une phase de convalescence bien méritée, notre Chien subit d’étranges transformations physiques. Il renaît en tant qu’être humain ! Quel rêve magnifique, quelle grandiose aventure ! Elle se corse un peu lorsque s’ensuit l’apprentissage de la civilisation. Un homme accompli ne marche pas à quatre pattes, parle correctement, ne cherche pas à ruiner et déposséder son père, ne l’insulte pas, ne s’efforce pas de le déshonorer. Un homme accompli travaille pour le bien de la société, ne s’enivre pas, ne viole pas toutes les femmes qui se trouvent sur son chemin. Un être humain accompli obéit aux lois d’un régime contraignant, reste sagement à sa place.

La tâche n’est pas aisée pour autant. Elle est ardue pour le Chien devenu « citoyen Charikov » qui ne peut s’empêcher, à l’occasion, de s’adonner à l’assassinat méthodique de chats. Elle l’est encore plus pour le bon professeur Filippovitch. Déçu du comportement discourtois d’un enfant si prometteur, il en vient à regretter de lui avoir greffé l’hypophyse du citoyen Klim Tchougounkine. Un illustre inconnu, qui ne reste dans les mémoires que pour s’être illustré par son comportement vulgaire, ses penchants prononcés pour l’alcool, ses actes inciviques et son immoralité. Heureux héritage.

Charikov prend du galon. Il devient un fidèle fonctionnaire de l’État et milite activement au côté des comités prolétariens. Par la pression et autres discours démagogiques chers au régime soviétique (délation, confiscation de biens…), il pousse le professeur dans ses derniers retranchements. Ce dernier, après mûre réflexion, reprend son scalpel, bien décidé à agir. Pourra-t-il se défaire de cette menace ? Peut-on, par les miracles de la science et de la médecine, se débarrasser facilement des vices du cœur humain ?

Une satire antirévolutionnaire : l’absurdité d’une politique inefficace et répressive

La satire politique constitue la matière même de cette longue nouvelle. Sur une centaine de pages, Boulgakov dénonce ouvertement la société idéale que souhaite édifier les bolcheviques qui usent de tous les moyens de pressions à disposition. Toutefois, la critique anti-révolutionnaire n’oublie personne : les prolétaires, les bureaucrates, les scientifiques. Tous, s’ils sont hommes, se voient jugés par sa plume acérée et mordante.

 « De tous les prolétaires, les balayeurs de cours sont bien les plus dégueulasses. Des déchets d’humanité, les derniers des derniers. »

 L’incipit est marquant et saisissant de par la violence du regard du Chien, spectateur dégoûté et désabusé du monde des hommes. Son agonie, son hurlement de douleur, est celui de l’auteur, à l’agonie dans une société dont il est sans cesse exclu.

 « Hou-ou-ou-ou-ou-ou-houhou-ouou ! Oh, regardez : vous me voyez ? Je meurs ! La tempête sous le porche, me rugit la prière des agonisants, et je la hurle en même temps. Je suis mort, fini ! »

Les limites de la science : l’échec de l’avènement de « l’homme nouveau »

 

31_Anh Minh_Image 2L’intelligence de cette nouvelle est remarquable. Tout est critiqué, et tout est satire, à croire que rien n’est bon dans l’Homme. Le professeur, persona de l’auteur par son discours anti-révolutionnaire, ne résiste pas longtemps aux traits d’une plume révoltée, dont le désespoir et la haine sont légèrement atténués par un comique grinçant, une ironie tragique.

Les prouesses de la science et l’exaltation du savoir et de la connaissance sont ridiculisées. Ce ne sont pas tant les limites de la science qui sont énoncées, puis dénoncées. C’est bel et bien la bêtise humaine qui cherche à se légitimer, pire, à se glorifier, voire à s’excuser derrière les lumières de la raison, derrière la technicité de la médecine et la précision de la science.

À quoi peut servir la science ?  Est-ce donc à cet « homme nouveau », enfant de la Révolution d’Octobre et du régime marxiste-léniniste, que l’on doit confier l’avenir de la Russie ? Le salut de l’homme ne réside donc pas dans la science, mais peut être dans l’écriture.

Nouvelle versus Opéra

Un opéra récréatif au comique burlesque irrésistible

            La nouvelle offre, par une écriture puriforme, une critique plus acerbe que son adaptation à l’opéra par Alexander Raskatov. Bien qu’excellente, cette dernière, par la force d’une mise en scène baroque, éblouissante et excessive, noie un peu dans la délectation du spectacle, la portée d’une critique fine et subtile ainsi que la voix douloureuse de l’écrivain qui se retranche derrière une écriture du malaise.

Très habilement, l’écrivain procède à la multiplication des points de vue qui s’entremêlent, se brouillent pour former une unité discordante. En effet, les voix narratives s’enchaînent sans cohérence. On ne peut qu’être surpris devant les effets de ruptures, qui sont aussi prompts et soudains que des déchirures, comme une lame qui vient lacérer la matière textuelle. L’écrivain donne l’impression que son texte est vivant, mais meurtri par des blessures béantes, brûlantes, purulentes. Des blessures qui ne peuvent cicatriser. Cette souffrance se concrétise dans la souffrance du Chien. Son point de vue se reconnaît d’emblée par son oralité, sa vulgarité et sa violence. Son agonie est lente, à l’image de son corps meurtri et torturé, découpé, tranché, assassiné. Cette violence dans l’écriture permet l’évocation d’une image de l’esprit, bien plus frappante et angoissante, que les artifices de mise en scène de l’opéra. Bien que la scène d’ouverture retranscrive parfaitement une atmosphère sombre et étrange, par le hurlement nasillard et discordant du chien et des effets de lumières pour représenter une tempête de neige, la scène perd le sentiment de révolte qui naît chez le lecteur, devant la cruauté et la bêtise humaine.

L’adaptation en opéra réussit magistralement à capter l’essence théâtrale de la nouvelle. L’opéra, par la vivacité étonnante des chanteurs-acteurs qui s’emparent de la scène comme d’un terrain de jeu, transfigure la précision scientifique d’une écriture épurée qui à certains moments peut rebuter par son effrayante froideur et sécheresse due à la précision du vocabulaire médical, mais surtout la violence d’une langue orale et familière.

L’opéra prend le parti de signifier ce monde « catastrophé » par une mise en scène qui s’organise autour d’une gestuelle comique très travaillée et mécanique. Les chants, notamment les chœurs des prolétaires et des révolutionnaires, sont beaux et puissants. Ponctués d’une musique orchestrale qui joue davantage d’effets de bruitages pour susciter l’étrangeté. Là aussi, c’est un parti pris étonnant et audacieux pour une nouvelle qui frappe davantage par son réalisme froid. Pourtant, il s’agit bien d’une osmose qui s’opère entre les chants russes et la musique, qui nous révèle tantôt un monde où plane le malaise, tantôt un monde absurde presque touchant de maladresse, où la verve comique, travaillée à l’extrême, permet au spectateur de prendre ses distances vis-à-vis de la réalité.

 L’auteur montre que tout est possible dans ce monde. Les pouvoirs maléfiques de la science constituent un réel possible. Bouglakov est cet homme qui ne croit pas au progrès. À aucun moment il ne se laisse piéger par l’illusion d’une utopie de fraternité, de félicité, d’immortalité. Pour lui, elle n’est qu’instrument de domination, programme d’abâtardissement et d’uniformisation de l’humanité. L’utopie est le matériau brut de son œuvre. Il s’en sert pour édifier une interprétation métaphysique de l’Histoire. Cette interrogation sur l’origine du Mal dans l’Homme est nécessaire, car ainsi il redonne sens et intérêt à la vie. Cœur de Chien, nouvelle et opéra, nous inquiète devant le spectacle d’un mal, multiforme et cacophonique. On en vient à savourer sans culpabilité ce spectacle multicolore, cette mise en scène de la vie, se délectant de toutes les nuances du Mal dans l’Homme.

Anh-Minh Le Moigne

La Bibliothèque se perpétuera

bibliotheque-infiniQuelques mois avant l’absence du « bogue de l’an 2000 », des appareils étranges apparaissent. Le prix en est élevé, le catalogue ridicule de brièveté. Près d’un kilo pour même pas l’intégrale d’Hugo, ça paraît un peu fumeux. Il faut attendre janvier 2001 pour que la technologie fleurisse et se développe en Europe. Trente-deux méga-octets de sychronous dynamic random access memory. Pour parler plus humainement et plus intelligiblement : quinze-mille pages de texte, soit trente livres de cinq-cents pages, ou cinquante livres de trois-cents pages, comme vous préférez.

Mais les ventes ne décollent pas assez et la clé USB passe sous la porte. Après de multiples tentatives pour lancer un e-book (à l’époque on entendait : « lancer un hibou », normal que ça ne marche pas), c’est en avril 2004 que Sony parvient enfin à percer avec sa « liseuse ». Trois-cents grammes, écran 6 pouces à résolution 800×600 pixels, mémoire de dix méga-octets extensible, port USB pour télécharger… C’est la classe. Et commence alors le véritable marché des « livres numériques » : Sony Reader en 2006, Kindle par Amazon en 2007, tous les smartphones en 2008 et alea jacta est.

Aujourd’hui, le livre électronique se passe de guillemets, il est entré dans toutes les poches, avec les fonctions les plus à la pointe de la technologie littéraire. Écrans rétroéclairés, mémoires extensibles, poids allégés, prix cassés, possibilité d’agrandir le texte pour les myopes, de le rétrécir pour les hypermétropes. Le livre électronique a survécu à ses détracteurs qui ont décrété la fin de la littérature, la mort du livre, la fin des temps et autres décembres 2012.

Grâce aux cartes mémoires et à la multiplication des éditeurs numériques, les liseuses peuvent aujourd’hui contenir trois bibliothèques. Karl Lagerfeld aurait chez lui trois-cents mille livres. Aujourd’hui, Madame Franprix en a autant dans son livre numérique. D’ailleurs, elle aussi a un catogan, mais personne n’en parle.

Qu’en sera-t-il demain ?

Une récente expérience italo-suisse a permis à un amputé de ressentir à nouveau. Des scientifiques japonais ont réussi, grâce à des petites lamelles métalliques et certaines impulsions électriques, à faire sentir le goût de la fraise ou du bœuf bourguignon à leurs cobayes. Une fois que cette science sera captée par les grandes entreprises, elle s’appliquera logiquement aux livres numériques. Alors, on aura vraiment l’impression de caresser du papier, on sentira le livre ancien et l’encre antique, à moins que l’on ne préfère le parfum du flambant neuf tout juste sorti de l’imprimerie.

3043610005_1_7_aOCIka0XDésormais, lorsque vous lirez un poème sur la confiture de fraise, vous aurez l’impression d’en manger. Gare aux lectures de Rabelais, vous pourriez en faire une indigestion ! Quant au Parfum, le début dans les immondices de Paris vous donneront, à coup sûr, la nausée. Ceux qui ont le mal de mer ne pourront pas lire le Bateau Ivre, mais s’enivrer de la Rivière Cassis en revenant du Cabaret Vert. Si vous n’aimez pas Rimbaud, peut-être préférerez-vous un merveilleux festin à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar.

Des étudiants du MIT ont un projet en cours, nommé Sensory Fiction. L’idée est toute bête : maintenant que l’on peut s’immerger dans un film par la 3D et l’IMAX, pourquoi ne pourrait-on, demain, s’immerger dans un livre ? Les étudiants veulent concevoir un harnais capable d’accélérer le rythme cardiaque pour entretenir l’angoisse. Mais imaginons plus loin : le must serait de pouvoir se brancher à la liseuse, la relier à nos nerfs, pour stimuler et tromper le cerveau.

On relit la chute de Pompéi : les impulsions électriques nous donnent l’impression d’une grande chaleur, et des tremblements. Si vous préférez les Royaumes du Nord, alors vous serez glacés. On s’enverra tous en l’air à coup de Cinquante Nuances de Gray, ou en lisant Jack et le Haricot magique

La lecture sera plus que jamais interactive. Des petits malins s’amuseront à lire ce que Baudelaire dit de l’opium, ou préféreront Le Voyage d’hiver d’Amélie Nothomb où les hallucinations ont une belle place. On pleurera devant la vie de Causette et l’on rira avec Jacques le fataliste : les écrivains devront inclure dans leur textes des mentions très spéciales : « rire », « pleurs », « chaleur », car il faudra aussi écrire un scénario d’émotions. Les plus provocateurs feront rire sur un génocide et clameront la liberté de l’artiste.

Babel, Babel outragée ! Babel brisée ! Babel martyrisée ! mais Babel libérée !

Comme beaucoup d’auteurs aujourd’hui sortent leur livre simultanément en version papier et en version numérique, sans parler de ceux qui se font éditer uniquement sur Internet pour éviter d’être refusés par un comité de lecture, demain l’édition papier n’existera plus. On enverra directement son texte dans des Centrales, qui auront pour tâche de les répartir dans les bonnes catégories : roman / poésie / théâtre, puis polar / romance / imaginaire, et ensuite polar réaliste / polar imaginaire / polar thriller, et enfin thriller noir / thriller comique / thriller Vu À La Télé. Il y aura des sous-sous-sous-sous-sous catégories à n’en plus finir, mais enfin tous les livres seront acceptés au nom de la liberté individuelle.

liseusenumeriqueComment faire le tri ? Eh bien, vous connaissez sans doute Dorian Gray, devenu amoureux d’un livre que Wilde, habilement, ne nomme jamais. « Il avait fait venir de Paris neuf exemplaires à grande marge de la première édition, et les avait fait relier de différentes couleurs, en sorte qu’ils pussent concorder avec ses humeurs variées et les fantaisies changeantes de son caractère, sur lequel, il semblait, par moments, avoir perdu tout contrôle. » Désormais, le livre électronique choisira pour nous. Il mesurera notre pouls, la dilatation de nos pupilles, et choisira quel livre convient mieux à notre humeur. En colère ? Le petit traité zen Comment j’ai tué mon boss fera l’affaire. Une déception amoureuse ? L’Arlequin Un de perdu, dix de trouvés vous fera du bien. Las ? La savoureuse Comédie du Génocide sera la solution.

Il y aura un texte pour chaque situation, disponible dans toutes les langues, car les traducteurs seront bien plus perfectionnés. Plus personne ne se plaindra du recul de la lecture. Au contraire, on protestera : les gens s’enferment dans les livres, ne vivent plus. Mais à quoi bon vivre, lorsqu’on le peut par procuration ? Dès que nous aurons fini notre boulot, nous prendrons le métro, dans lequel nous lirons la vie d’un roi racontée à la première personne. On lira un fabuleux festin pour dissimuler la quotidienne soupe de choux aux choux. On vivra le sommeil d’un prince pour oublier la rugosité de l’asphalte.

Et notre espace deviendra celui de la Bibliothèque de Babel qu’écrivit Borges en 1941 : « La certitude que tout est écrit nous annule ou fait de nous des fantômes… Je connais des districts où les jeunes gens se prosternent devant les livres et posent sur leurs pages de barbares baisers, sans être capables d’en déchiffrer une seule lettre. Les épidémies, les discordes hérétiques, les pèlerinages qui dégénèrent inévitablement en brigandage, ont décimé la population. Je crois avoir mentionné les suicides, chaque année plus fréquents. Peut-être suis-je égaré par la vieillesse et la crainte, mais je soupçonne que l’espèce humaine – la seule qui soit – est près de s’éteindre, tandis que la Bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète.

Je viens d’écrire infinie. Je n’ai pas intercalé cet adjectif par entraînement rhétorique ; je dis qu’il n’est pas illogique de penser que le monde est infini. Le juger limité, c’est postuler qu’en quelque endroit reculé les couloirs, les escaliers, les hexagones peuvent disparaître – ce qui est inconcevable, absurde. L’imaginer sans limite, c’est oublier que n’est point sans limite le nombre de livres possibles. Antique problème où j’insinue cette solution : la Bibliothèque est illimitée et périodique. S’il y avait un voyageur éternel pour la traverser dans un sens quelconque, les siècles finiraient par lui apprendre que les mêmes volumes se répètent toujours dans le même désordre – qui, répété, deviendrait un ordre : l’Ordre. Ma solitude se console à cet élégant espoir. »

Willem Hardouin

L’amour si beau e(s)t pourtant si cruel au TNP !

IMG_2536.CR2IMG_2536.JPGIMG_2537.CR2IMG_2537.JPGIMG_2538.CR2IMG_Qui dit Saint-Valentin dit article sur l’amour ! Mais quel amour ? Sur l’amour au théâtre ! Depuis le 29 janvier et jusqu’au 21 février, au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, l’amour est à l’honneur. Dans la salle Jean Bouise au petit théâtre, se joue Le triomphe de l’amour de Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, mis en scène par Michel Raskine.

Une fable atemporelle et cruelle

« Puisse l’amour favoriser mon artifice ! »

Jouée pour la première fois le 12 mars 1732 au théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, la pièce fut très décriée au soir de la première à cause de son histoire invraisemblable. Marivaux situe l’action à l’époque de la Grèce antique, mettant en scène une princesse spartiate – ce qui n’est pas trop choquant – mais qui se déguise pour séduire. Or, cela n’est pas considéré comme vraisemblable par la société de l’époque. Pourtant, les autres soirs, la pièce connaît un grand succès, une fois l’a priori de l’invraisemblance laissé de côté. La pièce est d’ailleurs si drôle qu’elle est aujourd’hui l’une des pièces les plus jouées de Marivaux. Alors pourquoi tant de succès ?

L’intemporalité de la pièce en fait sa force. Une histoire d’amour qui a peu de chance de réussir a toujours eu du succès, et en aura toujours… En effet, Léonide, princesse de Sparte, est amoureuse d’Agis qui n’est autre que l’héritier légitime du trône qu’elle occupe et que son grand-père s’était chargé d’usurper. Infortuné et recueilli par le philosophe Hermocrate et sa sœur Léontine, il est élevé dans la haine de la princesse. Elle décide donc de se déguiser en homme pour prendre des leçons auprès d’Hermocrate et s’infiltrer dans sa maison pour se rapprocher d’Agis. Évidemment, le philosophe et sa sœur, qui vivent dans une retraite presque totale, ne voient pas d’un très bon œil l’arrivée d’un jeune homme dans leur maison. Léonide, déguisée en homme sous le nom de Phocion, entreprend de séduire Léontine qui jusque-là se refusait à l’amour. Elle/il lui explique donc qu’elle/il l’aime d’un amour vertueux et qu’elle/il n’attend de sa bien aimée qu’un moyen de l’aider à faire disparaître cette passion coupable née au nom de la vertu. Par ce subterfuge, elle brise la résistance de la vieille acariâtre avant de rencontrer son frère et de le piéger grâce au même stratagème. Dissimulant de nouveau sa véritable identité, elle lui avoue être une femme et s’appeler Aspasie. On s’y perdrait presque ! Bref, Léonide/Phocion/Aspasie soudoie ensuite les serviteurs du philosophe pour qu’ils l’aident à séduire tout le monde.

Elle réussit dans son entreprise et leur promet à tous trois le mariage ! Mais ils découvrent la supercherie. Elle est obligée de se dévoiler, d’expliquer que si elle les a tous trompés c’était pour rendre son trône à Agis en en faisant son époux afin qu’ils règnent ensemble.

IMG_2536.CR2IMG_2536.JPGIMG_2537.CR2IMG_2537.JPGIMG_2538.CR2IMG_« C’est pour vous que j’ai trompé tout le monde ! »

Le thème de la manipulation amoureuse rend cette pièce intemporelle. De tout temps les manipulations amoureuses ont excité les curiosités, et dans un monde où tout se joue de plus en plus sur les réseaux sociaux, la manipulation est devenue reine. On choisit ce qu’on « partage », ce qu’on montre, ce qu’on ne montre pas, à qui on le montre ou non. On peut plus facilement mentir sur son âge, son physique, ses qualités ou ses intentions, notamment sur les sites de rencontres.

Seulement cette manipulation est dangereuse. Et dans cette pièce elle est particulièrement cruelle. Dangereuse, car si l’identité de Léonide est découverte, ou si Agis la refuse une fois qu’elle lui aura dit qui elle est, alors c’est la mort qui l’attend. Elle joue un jeu dangereux qui, s’il réussit, sera d’une cruauté infinie pour ses victimes. Hermocrate qui refusait l’amour et ne voulait pas en entendre parler se retrouve piégé et sera humilié par Léonide à qui il aura offert son cœur. Elle triomphera de lui dans sa propre maison en le gratifiant d’un cruel : « Au reste, vous n’êtes point à plaindre, Hermocrate ; je laisse votre cœur entre les mains de votre raison. » Lui qui avait enfin arrêté de privilégier la raison s’y retrouve renvoyé. Pour Léontine, le mal est encore pire puisqu’elle découvre qu’elle est tombée amoureuse, non pas d’un homme, mais d’une femme, ce qui représente le comble de l’horreur pour elle comme le lui fait remarquer Léonide avec beaucoup de mépris dans cette mise en scène : « Pour vous, Léontine, mon sexe doit avoir déjà dissipé tous les sentiments que vous avait inspirés mon artifice. » Michel Raskine ne mise pas sur les réseaux sociaux pour moderniser sa pièce. Le côté cruel de la comédie est très bien représenté et explicité par des choix de mise en scène bien réfléchis.

« C’est qu’il se passe des choses émerveillables »

Une mise en scène moderne très audacieuse et intelligente, car libre !

Le Triomphe de l’amour de Marivaux, mise en scène Michel RaskAvant de parler de la modernité de la mise en scène, il faut revenir au texte de Marivaux qui ne comporte quasiment aucune didascalie. Il est intéressant de noter que dans cette pièce en trois actes, il n’y a aucune indication spatiale, il est juste précisé dans l’avant texte que « la scène est dans la maison d’Hermocrate », alors que la première réplique de la pièce commence par : « Nous voici, je pense, dans les jardins du philosophe Hermocrate. » Puisqu’il n’y a plus aucune précision sur l’endroit où se déroule la pièce ensuite, Michel Raskine décide de prendre une première liberté de mise en scène en alternant les lieux d’action. Tantôt la scène se situe dans les jardins d’Hermocrate, tantôt dans la maison et dans différentes pièces selon les personnages. Le décor est composé de trois éléments : un mur qui pivote, et qui selon le côté qu’il présente nous situe dans la maison ou dans les jardins, un escalier et un rideau, qui permet de distinguer les pièces et surtout les moments d’entretiens privés. La pièce est écrite de telle façon que le personnage de Léonide/Phocion/Aspasie est le seul des quatre protagonistes à se retrouver seul en scène avec Hermocrate, Agis, et Léontine jusqu’à la fin de l’acte II. Et seules trois scènes au dernier acte font se rencontrer les personnages seuls sans la princesse de Sparte. Chacun des trois personnages se retrouve dans cette mise en scène avec un espace qui lui est propre :

Agis rencontre toujours Phocion/Aspasie (il ne découvrira qu’à la fin qu’il s’agit de la princesse) dans les jardins, reprenant ainsi le topos littéraire des jeunes amants qui vivent leur amour dans la nature.

Léontine rencontre Phocion dans les jardins puis s’entretient en privé avec lui ; c’est à ce moment là que Phocion lui dévoile son amour. Les entretiens suivants se feront toujours dans la maison, c’est-à-dire dans un lieu qui n’est pas vraiment intime. En effet, les gens viennent interrompre leur discours comme si l’espace privée de Léontine était la maison, mais une maison qui ne lui offre pas d’intimité et donc peu de liberté au final. Si bien qu’à la fin, elle doit quitter la maison pour vivre son amour, comme si la maison empêchait l’amour d’évoluer.

Il en est de même pour Hermocrate, qui est lui aussi associé à la maison, mais qui dispose d’une plus grande intimité. Les entretiens qu’il a avec Phocion/Aspasie s’arrêtent quand il décide lui-même d’y mettre un terme, et non pas à cause d’une interruption. Il isole même Phocion/Aspasie à l’intérieur de la maison en tirant un rideau, donnant ainsi l’impression qu’il s’entretient avec lui dans une sorte de bureau qui représenterait la retraite austère de ce philosophe. Il ne se rend pas compte qu’en agissant ainsi il invite le piège de l’amour dans son repère philosophique, et que c’est grâce à une habile manipulation de la vertu philosophique que Phocion/Aspasie réussit à le piéger.

Le Triomphe de lÕamour de Marivaux, mise en scne Michel Raskine

La mise en scène de Michel Raskine est intéressante, car en donnant un espace bien particulier à chaque personnage il fait de la maison un lieu essentiel des relations – rejoignant ainsi l’idée de Marivaux qui faisait se dérouler la pièce dans la maison uniquement – dont les murs ne cessant de bouger tombent petit à petit, à chaque entretien avec Phocion/Aspasie. Ce décor mouvant se déconstruit petit à petit et est de moins en moins imposant à mesure que l’amour s’insinue dans cette maison. À mesure que l’amour grandit chez les personnages, ceux-ci sortent du lieu auquel ils sont rattachés. Ainsi, les derniers entretiens entre Phocion/Aspasie et Hermocrate et Léontine se font dans les jardins, lieux propices à l’amour. En les déplaçant et en repoussant les murs, la princesse de Sparte réussit à les faire chavirer et même à les persuader de quitter définitivement la maison pour se marier. La maison, symbole d’austérité et d’annihilation des passions disparaît progressivement pour ne revenir qu’à la fin de l’acte III et devenir finalement le lieu de la fin de l’artifice et du triomphe de Léonide. Elle obtient Agis et humilie le philosophe et sa sœur dans leur propre maison.

L’intelligence de la mise en scène se ressent aussi dans d’autres éléments que le décor. Les personnages évoluent sur scène mais aussi sur les côtés de la salle, voire en hauteur et parfois même derrière les spectateurs, plongeant le public dans une immersion totale. L’immersion est prolongée par le jeu des deux acteurs qui jouent Dimas, le jardinier, et Arlequin, le valet d’Hermocrate. Tous deux, par leurs mimiques et leurs déplacements – une fois encore tirés de l’esprit espiègle de Michel Raskine – donnent un côté fou-fou à la pièce qui n’en manque déjà pas, notamment quand ils imitent les animaux dont ils parlent ou quand ils commencent à mimer des relations suggestives auprès de Phocion/Aspasie ou de sa servante Corine. Le jardinier – présenté comme un rustre qui multiplie les fautes de langage comme lorsqu’il veut faire chanter la princesse Léonide et Corine pour garder le secret sur leurs identités : « Alles n’osont approcher, dites-leur que je sis savant sur leus parsonnes. » – s’adresse au public pour lui dire la « fin de l’ak 1 » ou « Entrak ». De même, la télévision allumée pendant l’entracte avec Dimas, qui reste en scène pour la regarder ou les costumes très modernes, austères et noirs au début, et qui deviennent colorés (apparition de la couleur de la passion, le rouge) une fois les trois habitants de la maison tombés dans le piège de l’amour, participent à entretenir une proximité avec le public rendant la pièce drôle et sympathique.

photo-d-rLes lycéens – qui souvent font la moue quand leur professeur les oblige à aller au théâtre – riaient de bon cœur et semblaient convaincus par cette mise en scène et la prestation. Et ce malgré la fin très solennelle et triste donnée à la pièce par la sortie des acteurs rajoutée par Michel Raskine. Marivaux conclut son texte sans donner d’ordre de sortie ni préciser aucune attitude. La pièce pourrait se terminer sur les paroles de Léonide, mais Michel Raskine a décidé de faire sortir les personnages tous réunis sur scène pour la première fois. Une fois que Léonide a rendu le cœur d’Hermocrate à sa raison, il la fixe plein de rage puis s’en va d’un pas lent, sans dire mot et bouillonnant d’une rage qu’il ne peut montrer s’il veut conserver encore un peu de sa dignité de philosophe. Elle s’adresse ensuite à Léontine avec mépris, puis prend par la main Agis et sort avec lui le présenter à ses futurs sujets. Dimas et Arlequin sortent sans prononcer aucune parole mais en effectuant une petite pirouette qui dédramatise légèrement la scène. Puis c’est Léontine qui, toujours debout, seule au milieu de la scène, enlève ses gants, l’air grave et sévère, puis se dirige lentement désabusée vers une porte au fond de la scène, l’ouvre. De la lumière jaillit, elle hésite et finalement sort. Et enfin, c’est Corine qui, témoin de tout l’artifice de sa maîtresse, clôt ce « triomphe de l’amour » sur la raison et la haine laissant meurtris deux personnes qui après avoir méprisés l’amour s’y étaient abandonnés et qui n’y croiront malheureusement plus jamais !

En ce 14 février 2014, le Gazettarium vous souhaite une bonne Saint-Valentin et vous invite à ne pas vous laisser tromper par des feinteurs et à continuer de croire en l’amour, même s’il s’est déjà montré cruel par le passé.

Rémy Glérenje

La fête du livre de Bron

fete-livre-bronDu 14 au 16 février la ville de Bron organise sa 28e fête du livre. L’occasion de rencontrer de nombreux écrivains contemporains, de discuter avec les libraires présents, de former un gang de bibliophiles et de repartir en titubant sous le poids des sacs de livres achetés, le portefeuille vide mais le cœur comblé.

Petit tour d’horizon de quelques auteurs invités

Sorj Chalandon, écrivain et journaliste au Canard Enchaîné, ancien reporter de guerre pour Libération, il est l’auteur de six romans relatant, notamment, la guerre en Irlande du Nord ou la guerre civile au Liban. Il dialoguera avec Jean Hatzfeld (également ancien reporter de guerre pour Libération et auteur de trois ouvrages fondamentaux sur le génocide rwandais) autour des liens qui unissent la littérature et la guerre, samedi 15 février à 12h30 dans la salle des Parieurs.

Brigitte Giraud, écrivain, directrice de la collection « La Fôret » aux éditions Stock, jurée du premier concours d’écriture du Litterarium !, elle sera présente le jeudi 13 février à 20h30 à la médiathèque de Bron pour un « ping-pong » musical avec le chanteur Albin de la Simone

638-8-61b5d

Eric Chevillard

L’écrivain et féroce critique Pierre Jourde (La littérature sans estomac) s’entretiendra avec son compère Eric Chevillard (auteur du désopilant L‘autofictif et ses suites) sur la puissance de la littérature à interférer avec la vie réelle. Mais la vraie vie n’est-ce pas la littérature ?

Pierre Jourde dont nous avions retranscrit sa réponse à la fameuse question « à quoi sert la littérature ? » dans le Gazettarium.

Alaa al-Aswani, écrivain égyptien contemporain majeur (L’Immeuble Yacoubian (2002) et Chicago (2006) furent des succès mondiaux), il a récemment publié Chroniques de la révolution égyptienne. Il interviendra le samedi 15 février à 17h pour témoigner de la révolution égyptienne à laquelle il a pris part.

al-aswany photo

Alaa al-Aswani

Martine Boyer-Weinmann, professeur de littérature du Xxe siècle à l’Université Lyon 2, débattra avec Claude Arnaud (biographe de Chamfort et de Cocteau) et Benoit Peeters (biographe d’Hergé et de Jacques Derrida) sur « Les secrets du biographe » vendredi 14 février à 13h dans la salle des Parieurs, et, le même jour, dans la même salle mais à 15h sur le thème « De la biographie au roman » en compagnie de Hugo Boris (auteur du remarqué Trois grands fauves sur les figures de Danton, Churchill et Hugo) et de Bertrand Leclair (auteur de Le vertige danois de Paul Gauguin).

Vous pourrez également assister à un dialogue de comédiens entre Denis Podalydès (auteur de Fuir Pénélope) et Sylvie Testud (ayant écrit C’est le métier qui rentre) dimanche 16 février à 17h dans la salle des Parieurs.

Si vous souhaitez en savoir davantage, vous pouvez retrouvez toutes les infos du festival sur le site officiel.

Sylvain Métafiot

Le dernier stade de la soif ou les notes d’un supporter

Image 01Paru en 1968 aux États-Unis (2011 en France), Le dernier stade de la soif est aujourd’hui considéré par certains comme l’un des grands classiques de la littérature américaine de la seconde partie du XXème siècle. Trop longtemps oublié des étagères de l’édition française, il ne voit arriver sa parution dans la langue de Molière qu’à cette aube de XXIème siècle, soit près de quarante-trois ans après sa publication outre-Atlantique !

            Ce roman, ou plutôt ces mémoires fictives comme se plaît à l’appeler l’auteur – nous préférons néanmoins le nom d’ « autobiographie romancée », expression moins alambiquée – est un chef d’œuvre d’humour noir. Largement inspiré de la vie de son auteur, Frederick Exley, il confine à la pure représentation de celle-ci derrière le prisme noire et délicieusement grotesque de son univers. Trop grotesque pour n’être qu’une simple fiction et trop étrange pour n’avoir été simplement qu’inventé. Avec ses personnages dignes d’un Dickens, un auteur aux allures de Bukowski, et une psychologie ne rappelant que le moindre Nobokov, les inspirations se déchaînent pour nous plonger dans le monde d’un homme que tout nous pousse à haïr mais dont on ne peut au final que plaindre le long malaise que fut sa vie.

« Ce livre colle la puanteur d’une vie réelle qui a pris le chemin d’un véritable désastre ; c’est pour cette raison qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre. »  –  Préface de Nick Hornby

Image 03 (Frank Gifford)            Dès la première page, le texte nous transporte dans un bar de la petite localité de Watertown, dans l’État de New York : le New Parrot. Le dernier stade de la soif ! Pouvait-on imaginer un lieu plus évocateur ? Assis au bar, un homme : Frederick Exley, alcoolique notoire, accessoirement professeur d’Anglais dans la bourgade voisine de Glacials Falls, encourageant frénétiquement, si ce n’est avec un fanatisme assuré, les Giants  de New-York face aux Cowboys de Dallas. À quelques minutes du coup d’envoi, il a ce qu’il appellera lui-même une « attaque », une douleur intense qui le paralyse et lui fait redécouvrir la peur de la mort. Une peur qu’il croyait disparue avec le même détachement de l’homme plaçant le canon de son fusil dans sa bouche. Rapidement transporté à l’hôpital, les médecins trouvent un nom au fléau qui le poursuivra tout au long du livre : l’alcoolisme.

« L’alcool et l’échec ne sont pas des sujets sous-jacents, habilement recouverts d’une couche d’intrigues et de personnages, et vous n’aurez en aucun cas besoin de lire entre les lignes pour arriver jusqu’à eux. Exley se précipite sur ces sujets comme un taureau enragé, c’est ce qui rend ce livre si inoubliable – et, parfois, si dérangeant. »  –  Préface de Nick Hornby

            Le récit que nous propose ce livre est un redemptoire, une catharsis de l’auteur nous contant sa tragique épopée, ivrogne tombant de Charybde en Scylla. Une désintox n’oubliant aucun passage qui ne soit pour lui humiliant ou grotesque, rabaissant ou discriminant, sans compter sa propre misogynie envers les femmes ! Ayant pour seul réconfort son amour irraisonnable pour l’équipe des Giants (notamment Frank Gifford), refusant la fausse morale, la logique tordue des banlieues pavillonnaires avec leurs pelouses bien entretenues et leurs stupides codes, Exley offre une vision très noire, si ce n’est misérable, des marginaux, dont le seul crime est de vivre différemment dans une société qui pousse tous ses membre à s’uniformiser.

« Dans un pays où le mouvement est la plus grande des vertus, où le claquement rapide des talons sur le bitume est érigé en sainte valeur, rester allongé pendant six mois relève du geste grandiose, rebelle et édifiant. »

 

200484372-001           Désabusé, se posant en enfant maudit de l’Amérique, Exley est un marginal crachant hardiment sur tous les faux-semblants d’une « culture » américaine à son apogée en plein rêve de gloire, de vitesse. Le dogme de la beauté physique et de l’intégration domine, et ceux ne rentrant ou n’acceptant pas le dogme de la Nouvelle Amérique des années 60 sont relayé, au mieux, au rang d’exclus. Au pire, ils sont purement et simplement internés en hôpital psychiatrique comme ce fut le cas pour l’auteur à Avalon Valley : il passa près de la lobotomie, puni d’un crime (ou d’un exploit, à chacun de voir) inouï et impensable : celui d’être rester allonger sur son canapé pendant plusieurs mois.

 

« Ces récidivistes incarnaient la laideur, la décrépitude et la putréfaction. Ils avaient les yeux qui louchaient, des yeux caverneux d’insectes ; leurs pieds étaient bots et leurs membres tordus – lorsqu’ils en avaient. Ces gents étaient grotesques. À présent, j’étais persuadé de comprendre : ils n’avaient pas leur place dans l’Amérique d’aujourd’hui. Cette Amérique était ivre de beauté physique. L’Amérique était au régime. L’Amérique faisait du sport. L’Amérique, en effet, élevait au rang de religion son culte du teint frais, des jambes droites, du regard clair et dégagé, et d’une séduction éclatante de santé – un culte féroce et strident. »

 

« Mon cœur penchera toujours du côté de l’ivrogne, du poète, du prophète, du criminel, du peintre, du fou, de tous ceux qui aspirent à s’isoler de la banalité du quotidien (…) je ne me sentirais jamais plus à l’aise dans autre chose que des nippes de bas étage, qui rappellent les odeurs, les goûts, les rires et les larmes d’Avalon Valley. »

Image 04            Le point d’orgue du récit reste cependant l’insatisfaction d’Exley à assouvir son besoin de reconnaissance. Un besoin qu’il critique, paradoxalement, car étant nourrit de cette société qu’il hait tant. Mais ce désir prend aussi une autre tournure, une racine plus symbolique : celle de la reconnaissance paternelle. Son père fut plus qu’un modèle, un idéal : grand champion de football américain ayant connu gloire et notoriété, mort trop tôt, Exley ne put dûment suivre ses traces à cause d’une blessure qui l’empêcha, malgré un réel talent, de progresser davantage. C’est à cette même période où, perdant ses repères, il fait la brève connaissance de Frank Gifford dans un bar. Les pièces commencent alors à s’assembler les unes aux autres. Gifford devient pour Exley le portrait idéalisé de lui-même, ce qu’il aurait dû devenir. Cependant, il n’abandonne pas son rêve de gloire. C’est alors que sa déchéance débute, se poursuivant jusqu’à la toute fin où il accepte la triste vérité. Quiconque ayant eut un jour l’envie d’une certaine reconnaissance, qu’elle soit littéraire, artistique, politique ou autre, qu’importe !, tous, nous nous sommes retrouvé face à cette peur, cette angoisse qui ronge nos malheureux espoirs.

« C’était mon sort, mon destin, ma fin que d’être un supporter. »

 

Quentin Aplaint

Entre le cerveau et l’index sur la gâchette

La mélodie des briques

Que j’débite en vrac fait peur

Magie oblige kho

Pour qu’ça s’passe pépère

Rue dans la peau

C’est comme s’il avait croqué deux pommes

Depuis que j’ai le mic’ dans la paume

Mon Q.G. Boulogne dôme de la boucherie

Du coup j’ai beaucoup trop d’crimes dans la bouche kho

Juste au micro j’te fais la misère

Y’a qu’pour pointer qu’j’me lève à 10h

Et mes nerfs sont restés coincés

Entre le cerveau et l’index sur la gâchette

Alors achète mon skeud que j’m’arrache retire mes billets à la machette

Il a beaucoup neigé

Décembre 1.9.7.6.

Des flocons d’coke sur leurs duffle-coats écoute celle-ci

Qu’est-ce que nous raconte ici le rappeur Booba ? Quel est le sens de ces rimes rugueuses, imbriquées, débitées, qui nous tombent dessus ? Quelles sont ces images que le rappeur crée et enchaîne les unes après les autres ? Une mélodie de briques, Adam qui croque deux pommes, des crimes dans la bouche, des nerfs coincés dans un pistolet, des billets retirés à la machette, des flocons de cocaïne qui tombent…

Il y a là une puissance d’évocation qui interroge et que l’on souhaiterait comprendre, saisir un peu, regarder en face.

Des flocons d’coke sur leurs duffle-coats

1Au premier abord, les phrases de Booba sont difficiles à comprendre. Elles s’enchaînent de manière chaotique, surgissent les unes après les autres, forment des images qui ont de quoi plonger dans la confusion. Le sens se dérobe.

Mais pourquoi devrions-nous forcément déceler un sens, une direction, une linéarité dans ces textes ? Peut-être serait-il plus judicieux de les recevoir tels quels, dans leur indétermination même, bruts et brutaux – les prendre pour argent comptant. Ils sont confus, profus, flous : oui, et alors ? N’est-ce pas au fond leur qualité première ? Une chanson de Booba, ne serait-ce pas tout simplement la transposition littéraire et sonore de la réalité visuelle du voir flou ?

Voir flou, voir de loin ou voir de trop près. Une image esquissée, une image qu’on verrait presque, qu’on aurait sur le bout de la langue – un peu comme un film en 3D qu’on regarderait sans les lunettes. Ses chansons révèlent alors un potentiel d’hallucination : Booba entrechoque et fond les visions du réel en un montage confus et saccadé, « un puzzle de mots et d’pensées », tel un fumeur embrumé par les effets du haschich.

Pensons à ce que dit Henri Michaux expérimentant la mescaline dans Connaissance par les gouffres : « Une vaste redistribution de la sensibilité se fait, qui rend tout bizarre, une complexe, continuelle redistribution de la sensibilité. Vous sentez moins ici, et davantage là. Où « ici » ? Où « là » ? Dans des dizaines d' »ici », dans des dizaines de « là », que vous ne connaissiez pas, que vous ne reconnaissez pas. Zones obscures qui étaient claires. Zones légères qui étaient lourdes. Ce n’est plus à vous que vous aboutissez, et la réalité, les objets même, perdant leur masse et leur raideur, cessent d’opposer une résistance sérieuse à l’omniprésente mobilité transformatrice. »

L’espace est renversé, la perception flotte, tout va de travers. Dans L’Effort de Paix : « J’verse-tra la Seine / Pendant qu’mon son t’regarde de vers-tra ». Et dans Le Silence n’est pas un oubli : « J’aspire le temps les yeux plissés /J’rappe et j’dérape souvent / Tant pis si le sang doit pisser. »

« J’aspire le temps » : retour en arrière ; on refait le film, rerentre en soi.

« Les yeux plissés » : moitié fermés, moitiés ouverts – un cauchemar éveillé.

Il y a là une tension entre le visible et l’invisible, un jeu de cache-cache, une manière saisissante de représenter le fait d’entrevoir.

Booba a une vision double, trouble, tremblante. « Obscur, [il] dor[t] d’un œil comme un missile Scud » ; avec Ali, son compère, son double du groupe Lunatic, il est « un d’ces hommes de l’ombre / Aux pensées sombres ». Booba, c’est un œil à demi ouvert, une ombre portée, des formes qu’on devine dans le noir – la lumière qu’on aperçoit au bout du tunnel.

C’est pourquoi nombre de ses textes sont innervés par une indétermination et une dualité permanentes, qu’il s’agisse du sens des mots, du dédoublement des énonciateurs (CF Tony Coulibali, texte de jeunesse quasi schizophrénique), des comparaisons…

Le métissage du rappeur a également sa place dans cette mise en scène de la dualité, Booba se présentant lui-même dans un de ses textes comme le « métisse café crème / l’MC cappuccino ».

2On peut même dire que Booba, coloriste, travaille le clair-obscur du cappuccino. Dans Le bitume avec une plume, il écrit : « J’suis c’macaque avec une plume / Ne sent plus la douleur et leur tumeur a la couleur de c’que j’fume / Mon régime à la résine, j’te résume, j’suis l’bitume avec une plume ».

Peinture du verbe, à travers les nuages de fumée, ses tableaux ont la couleur de c’qu’il fume: c’est le vert-marron, le marron foncé, le marron-noir, la couleur du shit qui donne à ses textes leur atmosphère, leur texture hallucinatoire et anxiogène.

C’est donc au fond une sorte d’imagerie en clair-obscur, à mi-chemin du dévoilement et de la dissimulation, de l’ouverture et du repli, que déploie Booba, les yeux plissés : un espace hallucinatoire, entre grotte sclérosante et monde à conquérir, où brille le geste indécis d’une extraction.

Car le rap peut être envisagé comme la réaction, de la part des habitants de la marge, à un manque de représentation : une sorte de tentative de se faire entendre et voir au moment même où on est privé de visibilité.

Pour les rappeurs, il s’agit souvent de ramener sur le devant de la scène un espace relégué à l’écart, faire voir aux « autres », puissants et nantis de toute sorte, ce qu’ils refusent de regarder en face ; et en même temps d’échapper à cet environnement territorial et social déprimant, auquel on est comme rivé, en s’exilant dans les textes – d’où une thématique de la projection et du voyage très présente.

Ces hommes de l’ombre vont jusqu’à investir le territoire de la voix, les trachées, les larynx, les glottes, les langues, les dents, autant de « crimes dans la bouche » jetés à la face de ceux qui veulent les faire taire.

On peut ainsi parler d’extra-territorialité à l’œuvre dans les textes de rap, et en particulier ceux de Booba : un mouvement par lequel le rappeur-poète tente de trouver refuge dans l’univers de la musique et des mots, pour s’y mouvoir à loisir, tout en adressant à la dérobée un regard vers les territoires qui lui sont refusés, et depuis lesquels on le lorgne avec effroi.

La laborieuse émergence d’une génération, la « génération Mad Max née dans le magma », voilà ce dont parlent peut-être des formules de Booba telles qu’ « un fœtus avec un calibre », « on a coupé mon cordon avec une scie », ou encore « mes nerfs sont restés coincés entre le cerveau et l’index sur la gâchette ».

Rue dans la peau

C’est comme s’il avait croqué deux pommes

Depuis que j’ai le mic’ dans la paume

3a«La tête s’enfonce profondément dans l’obscurité des bras qui se referment par-dessus la poitrine, comme chez quelqu’un qui a froid. Le dos est arrondi, la nuque presque horizontale, la position inclinée comme si elle prêtait l’oreille à son propre corps où un avenir étranger commence à bouger. Et c’est comme si la pesanteur de cet avenir agissait sur les sens de la femme et la tirait en bas, hors de la vie distraite, dans l’esclavage profond et humble de la maternité

Telle est la description que fait Rainer Maria Rilke de la figure d’Ève sculptée par Rodin, et qui primitivement devait être placée au-dessus de la Porte de l’Enfer .

Il faut voir cette porte de l’enfer, œuvre folle et profuse, quintessence de l’art de Rodin ; elle peut nous servir à mieux comprendre les images d’arrachement incessant, d’élan contrecarré, de tourments obscurs qui irriguent les textes de Booba. Il y a peut-être là comme une sensibilité commune, une même violence des corps entremordus, un même magma de la naissance douloureuse.

Dans Écoute bien:

À double tranchant

D’la délinquance dans l’sang

J’arrive à fond dans les virages j’vire

Dans l’rouge mais civilisé

Né dans une cible on a coupé mon cordon avec une scie

Neuf mois dans un bunker

Le majeur debout l’daron a craché dans un chargeur

Rilke encore :

«Toujours de nouveau, dans ses poses, Rodin est revenu à cette attitude repliée vers le dedans, à ce guet tendu vers la profondeur intime.

Telle est l’attitude de la merveilleuse figure qu’il a appelé La Méditation, et encore de cette inoubliable Voix intérieure, la voix la plus discrète des chants de Victor Hugo qui est presque cachée sur le monument du poète, sous la voix de la colère. Jamais un corps humain n’avait été ainsi concentré autour de ce qu’il a de plus intime, ainsi ployé par sa propre âme et de nouveau retenu par la force élastique de son propre sang».

C’est un travail du même ordre que réalise Booba ; ici et là, un fabuleux capharnaum surgi des affres de l’intériorité.

Rapprochez-vous et zoomez
Constatez que c’est plus comme avant

Depuis mes ventes et que le rap s’est fait goumer
Des phases de fou depuis qu’mon joint s’est roulé

Que j’ai roté mon poulet roti et recraché deux îlotiers
Audiophonique méchoui, si on est riches ? Ouais

Puisque nos terres sont pétroles et rubis, tu sais qui j’suis

L’automatique pour ceux qui fuient mon putain d’arôme

Putain la route est longue de Boulogne à Rome
Et j’dois sortir vainqueur d’une défaite
C’lui qui veut pas passer l’hiver en marcel c’lui qu’on incarcère

Songeons au «puzzle de mots et de pensées» du rappeur à la lecture des lignes de Rilke :

«Il ne prend pas pour point de départ les figures qui s’étreignent, il n’a pas de modèles qu’il dispose et groupe. Il commence par les endroits où le contact est le plus étroit, comme aux points culminants de l’oeuvre; là où quelque chose de nouveau se produit, il entame son travail et consacre tout le savoir de son instrument aux apparitions mystérieuses qui accompagnent la naissance d’une chose nouvelle».

3bUne chose naît, croît et se disper- hop, on y revient. Une chose naît, croît et – stop, on s’arrête. Une chose naît. Naît du choc des mots. Choc des mots, embrasement et – temps mort, retour à l’embrasement. Retour, comeback, hip vite vite pour saisir l’éruption originelle, le fracas de la création, l’étincelle qui jaillit – le crac initial. Dire là ce qui advient, le va et vient pêle-mêle, dire le mêlé même avant qu’il se démêle pleinement, saisir l’instant avant qu’il ne s’échappe, l’émergence de l’émotion, l’émotion de l’émergence: hip-hop, ou la puissance du geste.

Et mes nerfs sont restés coincés

Entre le cerveau et l’index sur la gâchette

On peut être tenté de se demander si, en un sens, tout le rap de Booba n’est pas comme le déploiement poétique de la figure du scratch, cette impulsion tremblante sur le sillon, mouvement d’avant en arrière, sursaut en rewind, jaillissement et engouffrement ; découvert par erreur par Grand Wizard Theodore en 1975 quand, dans sa chambre de la 159e rue, Bronx, New York, il arrêta le vinyle en posant la main sur la platine alors que sa mère l’appelait – un acte de naissance du hip-hop.

Il y a une dimension de nativité, de venue au monde sans cesse rejouée dans l’œuvre du rappeur – une sorte de croissance arrêtée, de fécondation à-demi, l’accouchement douloureux d’une éternelle parturiente.

Phénomène proche de celui qu’exprime Georges Jackson (afro-américain arrêté pour vol à dix-huit ans, en 1960, emprisonné à vie, et devenu un révolutionnaire dont les lettres et les protestations en ont fait une légende vivante) dans son autobiographie :

«  A l’origine, il y a toujours la Mère; la mienne m’aimait. Parce qu’elle m’aimait et parce qu’elle redoutait pour moi le destin de tous les enfants mâles des mères esclaves, elle a tenté de me comprimer, de me cacher, de me refouler, de me tenir captif dans sa matrice. Les conflits et les contradictions qui me suivront jusqu’à la tombe ont commencé là, dans la matrice. Ce sentiment d’être prisonnier… c’est une chose à laquelle cet esclave ne se fera jamais, une chose que je ne pouvais tout simplement pas supporter alors, que je ne peux pas supporter maintenant, que je ne supporterai jamais. »

Une phrase de Booba, dans Strass et Paillettes, dit, en un raccourci saisissant, la fébrilité d’une vie à peine arrachée à la mort, l’événement sur le point d’advenir qui n’advient toujours pas, l’essai non transformé, l’ex-istence entravée: « Depuis des années j’suis ivre, en train d’vivre en train d’canner ». On songe à Fureur et Mystère, on songe à René Char: « Comète tuée net, tu auras barré sanglant la nuit de ton époque ».

Tué net, mort-né, étouffé dans l’oeuf, voilà l’angoisse que malaxe Booba, la boue dont il fait l’or de ses rimes :

Réveil impulsif

J’roule un spliff de skunk

Et j’kick sur un beat de funk

Pas d’lyrics de fils de pute

Insolent même sur mes bulletins

Cousin j’suis l’bitume avec une plume

Faut qu’j’passe au plan B

Veulent diviser mon peuple en deux

L’an 2 j’attends ça d’puis l’landau (H.L.M 3)

4Prisonnier du landau, condamné aux réveils impulsifs et aux rechutes immédiates dans les enfers artificiels : la vie au ras du bitume.

Au ras du bitume, oui, mais doté d’une plume, et ça change tout : avec cette arme, l’arme de l’écrivain qui est aussi phanère d’oiseau, promesse d’envol, le rappeur brosse la chute, croque son enfer ; croque la pomme encore et encore, remâche la douleur, rumine la scission ; boit le poison à longs traits pour mieux renaître – phœnix du verbe.

Car Booba est baudelairien, c’est à n’en plus douter.

Relisons, pour s’en convaincre, « Le Voyage » qui clôt Les Fleurs du Mal:

Et les moins sots, hardis amants de la Démence,

Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,

Et se réfugiant dans l’opium immense !

– Tel est du globe entier l’éternel bulletin.

Et plus loin:

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;

Pars, s’il le faut. L’un court, et l’autre se tapit

Pour tromper l’ennemi vigilant et funeste,

Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,

A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,

Pour fuir ce rétiaire infâme : il en est d’autres

Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Alors achète mon skeud que j’m’arrache retire mes billets à la machette

Les visions de Booba sont celles d’un sculpteur et d’un poète, aussi d’un cinéaste : il opère des coupes, tranche dans les mots et le beat – il a l’art du cut.

Dans Repose en paix: « F-a-u-x débranche / Pé-sa en noir avec une faux / J’contourne les MC’s à la craie blanche ».

Booba, c’est un coupeur de tête; il scalpe, tranche, « rentre dans ta cervelle », en as de « la machette », de « la hachette » et du « coupe-coupe ».

Mes nerfs sont restés coincés

Entre le cerveau et l’index sur la gâchette

Alors achète mon skeud que j’m’arrache retire mes billets à la machette

Il a beaucoup neigé

Décembre 1.9.7.6.

Des flocons d’coke sur leurs duffle-coats écoute celle-ci

Le tranchant du flow rejoint ici l’art de la coupe: les textes de Booba sont construits comme un montage cinématographique, un collage épileptique d’images et de sons, toujours « un puzzle de mots et d’pensées », ambiance Nouvel Hollywood.

« Hardcore / T’as tort de l’tester / mon son remet tout l’monde d’accord / Son régiment un triste cortège / Malsain / Décrit son malaise / Sans Martin Scorsese / A l’aise ». Pas besoin de faire appel au réalisateur des Affranchis, Booba prend lui-même la caméra.

Dans Le mal par le mal, il explicite la dimension cinématographique et heurtée de son écriture: « Tout niquer ma directive / Palme d’or du défouraillage au napalm pour la rétrospective ».

Booba, c’est Apocalypse Now dans nos oreilles, le bruit et la fureur magistralement agencés pour le récit brutal et sanglant d’une ascension hollywoodienne.

Car Booba a la tête dans les étoiles, les stars qui brillent outre-Atlantique, les lumières de l’usine à rêves, l’American dream. Comme beaucoup de rappeurs français convertis au hip-hop à l’écoute des groupes américains, il est saturé de références, écrit et rappe par rapport aux figures mythiques des origines. Succombant jusqu’au bout à l’attraction des grands frères U.S., il veut « Bouger à New York City / Quitter les Hauts-d’Seine / Dispositif bifton dans l’objectif fils ».

Il y a là un idéal de traversée qui rejoint l’extra-territorialité dont on parlait précédemment :Booba exprime dans ses textes un désir de traverser l’océan pour aller là où l’herbe est plus verte, découvrir, explorer et célébrer un nouveau monde, une terre promise.

5aIl rejoint ainsi les aspirations manifestées par de nombreux descendants d’esclaves de l’Amérique et des Caraïbes dans leur musique, pétrie de garveyisme ou de rastafarisme : celles de retrouver la terre des ancêtres, l’Érythrée mythique, le pays de leurs racines, dont ils ont été coupés – à la différence près que le voyage du rappeur du 9.2 n’a pas pour destination l’Afrique mais l’Eldorado à demi-fantasmé de l’Amérique du hip-hop.

Cet idéal de traversée peut être vu comme une manière de conjurer la coupure, le trauma de la déportation – revenir sur les traces du commerce triangulaire en renouant avec ses racines et la fierté d’être noir, exorciser l’héritage maudit de l’esclavage.

Mais au-delà de sa trajectoire personnelle, Booba manifeste un pessimisme certain quant à la possibilité de se libérer des démons du passé ; la violence de l’histoire est sans fin, difficile voire impossible d’enrayer la répétition du même. Dans Indépendant, l’un de ses textes les plus durs et les plus poignants, il nous livre une vision cauchemardesque :

J’ai bu la Seine et tous ses cadavres

Petit t’as les nouvelles Air Max fais pas d’garot avec les lacets

Pour eux si t’es black

D’une cité ou d’une baraque t’iras pas loin

C’est vends du crack ou tire à 3 points

J’ai vu l’passé kidnapper l’avenir

Le présent sucer des bites

Et tous mes négros sur un navire

Et plus loin:

J’ai de la peine quand j’té-ma ce siècle

Où les rafales de bastos réchauffent le climat

Tu vois, c’est l’son des you-vois

Timal aujourd’hui j’suis àl

Hier j’suis mort d’quarante et une balles

(référence au meurtre d’Amadou Diallo en 1999, jeune new-yorkais originaire d’Afrique de l’Ouest abattu de 41 balles par quatre policiers qui l’avaient confondu avec le criminel qu’ils recherchaient).

La mélancolie désabusée du rappeur nourrit une sorte de résignation tristement assumée:

On m’a détruit

Déporté d’Gorée

Pendant qu’les truies font des portées d’porcs

D’or et d’argent

Mon crew mon clan mes agents

Le froid du chrome sur la jambe

Chouf le monde est flingué

J’m’en bats la race car

J’sais qu’ça va sauter jusqu’en Alaska (Hommes de l’ombre)

La mort dans l’âme, il succombe à la violence du monde, prend son parti du combat et de l’égoïsme dans un univers où il voit les forts écraser les faibles.

De nombreuses images de duel à mort jaillissent ainsi de son verbe acculé : les yeux dans les yeux, tuer ou être tué, il faut livrer combat. Dans Strass et paillettes :

« Si tu veux tirer tire mais fais-le vite / Compte pas régler tes comptes en m’clashant ».

Il a beaucoup neigé

Décembre 1.9.7.6.

Des flocons d’coke sur leurs duffle-coats écoute celle-ci

Le temps a passé. Cela fait près de quarante ans maintenant qu’Élie Yaffa aka Booba est né. Il est toujours là, plus visible que jamais, mais les flocons d’coke de son flow coup d’poing ont perdu de leur superbe. Ses propos ont évolué au fil de ses albums, passant de la mélancolie lucide, souffrante et tiraillée de ses débuts, à un gargarisme outrancier, tout de chansonnettes poussives et clowneries solipsistes.

Car Booba a fini par transformer le rêve de gloire en réalité, quitter les Hauts-de-Seine, surfer, enfin, sur le luxe qu’il fantasmait: aller simple pour Miami, Floride USA.

Et dès lors c’est un peu comme s’il était passé d’un art de la mise en scène, en cinéaste du rap construisant des films avec ses mots, à un travail purement publicitaire, calibrant ses textes pour qu’ils correspondent à ses clips bodybuildés – lesquels encensent les muscles, l’argent roi et le non-sens jovial.

5b La frustration devant les portes fermées, l’énergie de l’impulsion retardée et des aspirations contrecarrés, le désir, le fantasme de la traversée -toute cette tension du tremblement, cela donnait à l’œuvre de Booba un souffle hors du commun, une énergie fabuleuse, une puissance d’évocation et de vérité.

Après la traversée effective, le passage à l’acte, l’ouverture des portes ; après donc le passage sur l’autre berge enfin réalisé concrètement avec le succès et l’adoubement du capitalisme triomphant – cette réussite que Booba appelait de ses vœux -, ses paroles perdent en sincérité rugueuse, les images se fixent en des chromos appauvris, son flow se tarit.

La trajectoire de Booba incarne ce paradoxe de la réussite, qui est celui de nombreux artistes, et qui touche particulièrement les rappeurs : une fois visible, surexposé, surmédiatisé, comment faire porter sa voix? D’où parler? Où trouver la part d’ombre dans laquelle fomenter le mystère?

Il y a donc en un sens deux Booba, et sa carrière peut être envisagée comme un lente métamorphose, une longue mue de l’un à l’autre : l’homme de l’ombre, chantre des enfers artificiels – « canons sciés » auxquels « on sert la main », variétés d’shit et « stress en liasses »– ; puis la pop star, héraut d’un paradis terrestre miamisé où l’oseille coule à flots.

Ce qui semblait mouvoir Booba, ancien danseur qui a troqué la piste de danse pour la piste audio, c’est la chorégraphie d’équilibriste entre le faux et le vrai, le fantasme et la réalité, le fictif et le factuel – mélange explosif dans un univers où l’authenticité est érigée en valeur suprême.

Mais à l’heure de l’étalage clipesque de sa gloire, la sincérité des visions cauchemardesques de ses débuts laisse place à la véracité en toc du succès.

Il scande désormais, dans un flow vocodérisé proche du degré zéro: « L’argent est gagné salement, les sommes sont colossales / Chevaux noirs dans moteur allemand, ma rage est coloniale / On t’aura à coups de billets, fais pas la belle / J’ai de la fraîche, de la mula, du caramel ».

Le clair-obscur est toujours là, mais le désir n’est plus : la volonté de puissance a laissé place à l’ivresse du pouvoir. L’expression de « rage coloniale », formule maladroite voire quasi-lapsus, est à cet égard révélatrice: alors qu’il tente d’affirmer encore sa grinta de descendant d’esclave, Booba revêt les oripeaux de l’oppresseur. Capitaliste jusqu’à la moelle, aigle triomphant, monstre d’égotisme, au vu et au su de tous, toute honte bue.

Mais le premier Booba, le fœtus avec un calibre né dans le magma, le rappeur habité, poète furieux des origines, demeure.

Relancez la platine, et renaît le météore animé de la rage de vivre, cette ombre lunatique qui arpentait errait se démenait, avec son double Ali, « dans les ténèbres à chercher la lumière ».

Sied comme un gant, à ce boxeur des mots, ceux que Rilke écrivit en songeant à Rodin :

« Il créa des corps qui se touchaient pourtant et tenaient ensemble comme des bêtes qui se sont entremordues, et ils tombaient ainsi qu’une chose dans un abîme; des corps qui écoutaient comme des visages et qui prenaient leur élan comme des bras, pour lancer; des chaînes de corps, des guirlandes et des sarments, et de lourdes grappes de formes humaines dans lesquelles montait la sève sacrée du péché, hors des racines de la douleur. »

La mélodie des briques

Que j’débite en vrac fait peur

magie oblige kho

pour qu’ça s’passe pépère

Rue dans la peau

c’est comme s’il avait croqué deux pommes

Depuis que j’ai le mic’ dans la paume

Mon Q.G. Boulogne dôme de la boucherie

Du coup j’ai beaucoup trop d’crimes dans la bouche kho

Jérémy Rodriguez

~~~

Audiophonique méchoui :

LUNATIC – Lunatic chez Cut Killer, sur la mixtape N°13 de Cut Killer, LesLunatic, 1995

TIME BOMB – Les bidons veulent le guidon, sur la mixtape No Mix-Tape, 1996

LUNATIC – Freestyle radio, ressuscité sur la mixtape de Booba Autopsie Volume 1 (CD 1)

LUNATIC – Le crime paie, sur la compile Hostile Hip-Hop, 1999

LUNATIC – Les vrais savent, sur la compile L432, 1997

LUNATIC – Hommes de l’ombre, sur la compile Nouvelle Donne 2, 1999

LUNATIC – Pas l’temps pour les regrets, Têtes brulées, Le silence n’est pas un oubli, sur l’album Mauvais Oeil, 2000

BOOBA – Tony Coulibali, sorti de l’ombre sur le Black Album de Lunatic

BOOBA – Indépendants, Ecoute bien, Ma définition, Strass et paillettes (feat. Ali), sur l’album Temps Mort, 2002

BOOBA – N°10, sur l’abum Panthéon, 2004