Le dernier stade de la soif ou les notes d’un supporter

Image 01Paru en 1968 aux États-Unis (2011 en France), Le dernier stade de la soif est aujourd’hui considéré par certains comme l’un des grands classiques de la littérature américaine de la seconde partie du XXème siècle. Trop longtemps oublié des étagères de l’édition française, il ne voit arriver sa parution dans la langue de Molière qu’à cette aube de XXIème siècle, soit près de quarante-trois ans après sa publication outre-Atlantique !

            Ce roman, ou plutôt ces mémoires fictives comme se plaît à l’appeler l’auteur – nous préférons néanmoins le nom d’ « autobiographie romancée », expression moins alambiquée – est un chef d’œuvre d’humour noir. Largement inspiré de la vie de son auteur, Frederick Exley, il confine à la pure représentation de celle-ci derrière le prisme noire et délicieusement grotesque de son univers. Trop grotesque pour n’être qu’une simple fiction et trop étrange pour n’avoir été simplement qu’inventé. Avec ses personnages dignes d’un Dickens, un auteur aux allures de Bukowski, et une psychologie ne rappelant que le moindre Nobokov, les inspirations se déchaînent pour nous plonger dans le monde d’un homme que tout nous pousse à haïr mais dont on ne peut au final que plaindre le long malaise que fut sa vie.

« Ce livre colle la puanteur d’une vie réelle qui a pris le chemin d’un véritable désastre ; c’est pour cette raison qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre. »  –  Préface de Nick Hornby

Image 03 (Frank Gifford)            Dès la première page, le texte nous transporte dans un bar de la petite localité de Watertown, dans l’État de New York : le New Parrot. Le dernier stade de la soif ! Pouvait-on imaginer un lieu plus évocateur ? Assis au bar, un homme : Frederick Exley, alcoolique notoire, accessoirement professeur d’Anglais dans la bourgade voisine de Glacials Falls, encourageant frénétiquement, si ce n’est avec un fanatisme assuré, les Giants  de New-York face aux Cowboys de Dallas. À quelques minutes du coup d’envoi, il a ce qu’il appellera lui-même une « attaque », une douleur intense qui le paralyse et lui fait redécouvrir la peur de la mort. Une peur qu’il croyait disparue avec le même détachement de l’homme plaçant le canon de son fusil dans sa bouche. Rapidement transporté à l’hôpital, les médecins trouvent un nom au fléau qui le poursuivra tout au long du livre : l’alcoolisme.

« L’alcool et l’échec ne sont pas des sujets sous-jacents, habilement recouverts d’une couche d’intrigues et de personnages, et vous n’aurez en aucun cas besoin de lire entre les lignes pour arriver jusqu’à eux. Exley se précipite sur ces sujets comme un taureau enragé, c’est ce qui rend ce livre si inoubliable – et, parfois, si dérangeant. »  –  Préface de Nick Hornby

            Le récit que nous propose ce livre est un redemptoire, une catharsis de l’auteur nous contant sa tragique épopée, ivrogne tombant de Charybde en Scylla. Une désintox n’oubliant aucun passage qui ne soit pour lui humiliant ou grotesque, rabaissant ou discriminant, sans compter sa propre misogynie envers les femmes ! Ayant pour seul réconfort son amour irraisonnable pour l’équipe des Giants (notamment Frank Gifford), refusant la fausse morale, la logique tordue des banlieues pavillonnaires avec leurs pelouses bien entretenues et leurs stupides codes, Exley offre une vision très noire, si ce n’est misérable, des marginaux, dont le seul crime est de vivre différemment dans une société qui pousse tous ses membre à s’uniformiser.

« Dans un pays où le mouvement est la plus grande des vertus, où le claquement rapide des talons sur le bitume est érigé en sainte valeur, rester allongé pendant six mois relève du geste grandiose, rebelle et édifiant. »

 

200484372-001           Désabusé, se posant en enfant maudit de l’Amérique, Exley est un marginal crachant hardiment sur tous les faux-semblants d’une « culture » américaine à son apogée en plein rêve de gloire, de vitesse. Le dogme de la beauté physique et de l’intégration domine, et ceux ne rentrant ou n’acceptant pas le dogme de la Nouvelle Amérique des années 60 sont relayé, au mieux, au rang d’exclus. Au pire, ils sont purement et simplement internés en hôpital psychiatrique comme ce fut le cas pour l’auteur à Avalon Valley : il passa près de la lobotomie, puni d’un crime (ou d’un exploit, à chacun de voir) inouï et impensable : celui d’être rester allonger sur son canapé pendant plusieurs mois.

 

« Ces récidivistes incarnaient la laideur, la décrépitude et la putréfaction. Ils avaient les yeux qui louchaient, des yeux caverneux d’insectes ; leurs pieds étaient bots et leurs membres tordus – lorsqu’ils en avaient. Ces gents étaient grotesques. À présent, j’étais persuadé de comprendre : ils n’avaient pas leur place dans l’Amérique d’aujourd’hui. Cette Amérique était ivre de beauté physique. L’Amérique était au régime. L’Amérique faisait du sport. L’Amérique, en effet, élevait au rang de religion son culte du teint frais, des jambes droites, du regard clair et dégagé, et d’une séduction éclatante de santé – un culte féroce et strident. »

 

« Mon cœur penchera toujours du côté de l’ivrogne, du poète, du prophète, du criminel, du peintre, du fou, de tous ceux qui aspirent à s’isoler de la banalité du quotidien (…) je ne me sentirais jamais plus à l’aise dans autre chose que des nippes de bas étage, qui rappellent les odeurs, les goûts, les rires et les larmes d’Avalon Valley. »

Image 04            Le point d’orgue du récit reste cependant l’insatisfaction d’Exley à assouvir son besoin de reconnaissance. Un besoin qu’il critique, paradoxalement, car étant nourrit de cette société qu’il hait tant. Mais ce désir prend aussi une autre tournure, une racine plus symbolique : celle de la reconnaissance paternelle. Son père fut plus qu’un modèle, un idéal : grand champion de football américain ayant connu gloire et notoriété, mort trop tôt, Exley ne put dûment suivre ses traces à cause d’une blessure qui l’empêcha, malgré un réel talent, de progresser davantage. C’est à cette même période où, perdant ses repères, il fait la brève connaissance de Frank Gifford dans un bar. Les pièces commencent alors à s’assembler les unes aux autres. Gifford devient pour Exley le portrait idéalisé de lui-même, ce qu’il aurait dû devenir. Cependant, il n’abandonne pas son rêve de gloire. C’est alors que sa déchéance débute, se poursuivant jusqu’à la toute fin où il accepte la triste vérité. Quiconque ayant eut un jour l’envie d’une certaine reconnaissance, qu’elle soit littéraire, artistique, politique ou autre, qu’importe !, tous, nous nous sommes retrouvé face à cette peur, cette angoisse qui ronge nos malheureux espoirs.

« C’était mon sort, mon destin, ma fin que d’être un supporter. »

 

Quentin Aplaint

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