L’amour si beau e(s)t pourtant si cruel au TNP !

IMG_2536.CR2IMG_2536.JPGIMG_2537.CR2IMG_2537.JPGIMG_2538.CR2IMG_Qui dit Saint-Valentin dit article sur l’amour ! Mais quel amour ? Sur l’amour au théâtre ! Depuis le 29 janvier et jusqu’au 21 février, au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, l’amour est à l’honneur. Dans la salle Jean Bouise au petit théâtre, se joue Le triomphe de l’amour de Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, mis en scène par Michel Raskine.

Une fable atemporelle et cruelle

« Puisse l’amour favoriser mon artifice ! »

Jouée pour la première fois le 12 mars 1732 au théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, la pièce fut très décriée au soir de la première à cause de son histoire invraisemblable. Marivaux situe l’action à l’époque de la Grèce antique, mettant en scène une princesse spartiate – ce qui n’est pas trop choquant – mais qui se déguise pour séduire. Or, cela n’est pas considéré comme vraisemblable par la société de l’époque. Pourtant, les autres soirs, la pièce connaît un grand succès, une fois l’a priori de l’invraisemblance laissé de côté. La pièce est d’ailleurs si drôle qu’elle est aujourd’hui l’une des pièces les plus jouées de Marivaux. Alors pourquoi tant de succès ?

L’intemporalité de la pièce en fait sa force. Une histoire d’amour qui a peu de chance de réussir a toujours eu du succès, et en aura toujours… En effet, Léonide, princesse de Sparte, est amoureuse d’Agis qui n’est autre que l’héritier légitime du trône qu’elle occupe et que son grand-père s’était chargé d’usurper. Infortuné et recueilli par le philosophe Hermocrate et sa sœur Léontine, il est élevé dans la haine de la princesse. Elle décide donc de se déguiser en homme pour prendre des leçons auprès d’Hermocrate et s’infiltrer dans sa maison pour se rapprocher d’Agis. Évidemment, le philosophe et sa sœur, qui vivent dans une retraite presque totale, ne voient pas d’un très bon œil l’arrivée d’un jeune homme dans leur maison. Léonide, déguisée en homme sous le nom de Phocion, entreprend de séduire Léontine qui jusque-là se refusait à l’amour. Elle/il lui explique donc qu’elle/il l’aime d’un amour vertueux et qu’elle/il n’attend de sa bien aimée qu’un moyen de l’aider à faire disparaître cette passion coupable née au nom de la vertu. Par ce subterfuge, elle brise la résistance de la vieille acariâtre avant de rencontrer son frère et de le piéger grâce au même stratagème. Dissimulant de nouveau sa véritable identité, elle lui avoue être une femme et s’appeler Aspasie. On s’y perdrait presque ! Bref, Léonide/Phocion/Aspasie soudoie ensuite les serviteurs du philosophe pour qu’ils l’aident à séduire tout le monde.

Elle réussit dans son entreprise et leur promet à tous trois le mariage ! Mais ils découvrent la supercherie. Elle est obligée de se dévoiler, d’expliquer que si elle les a tous trompés c’était pour rendre son trône à Agis en en faisant son époux afin qu’ils règnent ensemble.

IMG_2536.CR2IMG_2536.JPGIMG_2537.CR2IMG_2537.JPGIMG_2538.CR2IMG_« C’est pour vous que j’ai trompé tout le monde ! »

Le thème de la manipulation amoureuse rend cette pièce intemporelle. De tout temps les manipulations amoureuses ont excité les curiosités, et dans un monde où tout se joue de plus en plus sur les réseaux sociaux, la manipulation est devenue reine. On choisit ce qu’on « partage », ce qu’on montre, ce qu’on ne montre pas, à qui on le montre ou non. On peut plus facilement mentir sur son âge, son physique, ses qualités ou ses intentions, notamment sur les sites de rencontres.

Seulement cette manipulation est dangereuse. Et dans cette pièce elle est particulièrement cruelle. Dangereuse, car si l’identité de Léonide est découverte, ou si Agis la refuse une fois qu’elle lui aura dit qui elle est, alors c’est la mort qui l’attend. Elle joue un jeu dangereux qui, s’il réussit, sera d’une cruauté infinie pour ses victimes. Hermocrate qui refusait l’amour et ne voulait pas en entendre parler se retrouve piégé et sera humilié par Léonide à qui il aura offert son cœur. Elle triomphera de lui dans sa propre maison en le gratifiant d’un cruel : « Au reste, vous n’êtes point à plaindre, Hermocrate ; je laisse votre cœur entre les mains de votre raison. » Lui qui avait enfin arrêté de privilégier la raison s’y retrouve renvoyé. Pour Léontine, le mal est encore pire puisqu’elle découvre qu’elle est tombée amoureuse, non pas d’un homme, mais d’une femme, ce qui représente le comble de l’horreur pour elle comme le lui fait remarquer Léonide avec beaucoup de mépris dans cette mise en scène : « Pour vous, Léontine, mon sexe doit avoir déjà dissipé tous les sentiments que vous avait inspirés mon artifice. » Michel Raskine ne mise pas sur les réseaux sociaux pour moderniser sa pièce. Le côté cruel de la comédie est très bien représenté et explicité par des choix de mise en scène bien réfléchis.

« C’est qu’il se passe des choses émerveillables »

Une mise en scène moderne très audacieuse et intelligente, car libre !

Le Triomphe de l’amour de Marivaux, mise en scène Michel RaskAvant de parler de la modernité de la mise en scène, il faut revenir au texte de Marivaux qui ne comporte quasiment aucune didascalie. Il est intéressant de noter que dans cette pièce en trois actes, il n’y a aucune indication spatiale, il est juste précisé dans l’avant texte que « la scène est dans la maison d’Hermocrate », alors que la première réplique de la pièce commence par : « Nous voici, je pense, dans les jardins du philosophe Hermocrate. » Puisqu’il n’y a plus aucune précision sur l’endroit où se déroule la pièce ensuite, Michel Raskine décide de prendre une première liberté de mise en scène en alternant les lieux d’action. Tantôt la scène se situe dans les jardins d’Hermocrate, tantôt dans la maison et dans différentes pièces selon les personnages. Le décor est composé de trois éléments : un mur qui pivote, et qui selon le côté qu’il présente nous situe dans la maison ou dans les jardins, un escalier et un rideau, qui permet de distinguer les pièces et surtout les moments d’entretiens privés. La pièce est écrite de telle façon que le personnage de Léonide/Phocion/Aspasie est le seul des quatre protagonistes à se retrouver seul en scène avec Hermocrate, Agis, et Léontine jusqu’à la fin de l’acte II. Et seules trois scènes au dernier acte font se rencontrer les personnages seuls sans la princesse de Sparte. Chacun des trois personnages se retrouve dans cette mise en scène avec un espace qui lui est propre :

Agis rencontre toujours Phocion/Aspasie (il ne découvrira qu’à la fin qu’il s’agit de la princesse) dans les jardins, reprenant ainsi le topos littéraire des jeunes amants qui vivent leur amour dans la nature.

Léontine rencontre Phocion dans les jardins puis s’entretient en privé avec lui ; c’est à ce moment là que Phocion lui dévoile son amour. Les entretiens suivants se feront toujours dans la maison, c’est-à-dire dans un lieu qui n’est pas vraiment intime. En effet, les gens viennent interrompre leur discours comme si l’espace privée de Léontine était la maison, mais une maison qui ne lui offre pas d’intimité et donc peu de liberté au final. Si bien qu’à la fin, elle doit quitter la maison pour vivre son amour, comme si la maison empêchait l’amour d’évoluer.

Il en est de même pour Hermocrate, qui est lui aussi associé à la maison, mais qui dispose d’une plus grande intimité. Les entretiens qu’il a avec Phocion/Aspasie s’arrêtent quand il décide lui-même d’y mettre un terme, et non pas à cause d’une interruption. Il isole même Phocion/Aspasie à l’intérieur de la maison en tirant un rideau, donnant ainsi l’impression qu’il s’entretient avec lui dans une sorte de bureau qui représenterait la retraite austère de ce philosophe. Il ne se rend pas compte qu’en agissant ainsi il invite le piège de l’amour dans son repère philosophique, et que c’est grâce à une habile manipulation de la vertu philosophique que Phocion/Aspasie réussit à le piéger.

Le Triomphe de lÕamour de Marivaux, mise en scne Michel Raskine

La mise en scène de Michel Raskine est intéressante, car en donnant un espace bien particulier à chaque personnage il fait de la maison un lieu essentiel des relations – rejoignant ainsi l’idée de Marivaux qui faisait se dérouler la pièce dans la maison uniquement – dont les murs ne cessant de bouger tombent petit à petit, à chaque entretien avec Phocion/Aspasie. Ce décor mouvant se déconstruit petit à petit et est de moins en moins imposant à mesure que l’amour s’insinue dans cette maison. À mesure que l’amour grandit chez les personnages, ceux-ci sortent du lieu auquel ils sont rattachés. Ainsi, les derniers entretiens entre Phocion/Aspasie et Hermocrate et Léontine se font dans les jardins, lieux propices à l’amour. En les déplaçant et en repoussant les murs, la princesse de Sparte réussit à les faire chavirer et même à les persuader de quitter définitivement la maison pour se marier. La maison, symbole d’austérité et d’annihilation des passions disparaît progressivement pour ne revenir qu’à la fin de l’acte III et devenir finalement le lieu de la fin de l’artifice et du triomphe de Léonide. Elle obtient Agis et humilie le philosophe et sa sœur dans leur propre maison.

L’intelligence de la mise en scène se ressent aussi dans d’autres éléments que le décor. Les personnages évoluent sur scène mais aussi sur les côtés de la salle, voire en hauteur et parfois même derrière les spectateurs, plongeant le public dans une immersion totale. L’immersion est prolongée par le jeu des deux acteurs qui jouent Dimas, le jardinier, et Arlequin, le valet d’Hermocrate. Tous deux, par leurs mimiques et leurs déplacements – une fois encore tirés de l’esprit espiègle de Michel Raskine – donnent un côté fou-fou à la pièce qui n’en manque déjà pas, notamment quand ils imitent les animaux dont ils parlent ou quand ils commencent à mimer des relations suggestives auprès de Phocion/Aspasie ou de sa servante Corine. Le jardinier – présenté comme un rustre qui multiplie les fautes de langage comme lorsqu’il veut faire chanter la princesse Léonide et Corine pour garder le secret sur leurs identités : « Alles n’osont approcher, dites-leur que je sis savant sur leus parsonnes. » – s’adresse au public pour lui dire la « fin de l’ak 1 » ou « Entrak ». De même, la télévision allumée pendant l’entracte avec Dimas, qui reste en scène pour la regarder ou les costumes très modernes, austères et noirs au début, et qui deviennent colorés (apparition de la couleur de la passion, le rouge) une fois les trois habitants de la maison tombés dans le piège de l’amour, participent à entretenir une proximité avec le public rendant la pièce drôle et sympathique.

photo-d-rLes lycéens – qui souvent font la moue quand leur professeur les oblige à aller au théâtre – riaient de bon cœur et semblaient convaincus par cette mise en scène et la prestation. Et ce malgré la fin très solennelle et triste donnée à la pièce par la sortie des acteurs rajoutée par Michel Raskine. Marivaux conclut son texte sans donner d’ordre de sortie ni préciser aucune attitude. La pièce pourrait se terminer sur les paroles de Léonide, mais Michel Raskine a décidé de faire sortir les personnages tous réunis sur scène pour la première fois. Une fois que Léonide a rendu le cœur d’Hermocrate à sa raison, il la fixe plein de rage puis s’en va d’un pas lent, sans dire mot et bouillonnant d’une rage qu’il ne peut montrer s’il veut conserver encore un peu de sa dignité de philosophe. Elle s’adresse ensuite à Léontine avec mépris, puis prend par la main Agis et sort avec lui le présenter à ses futurs sujets. Dimas et Arlequin sortent sans prononcer aucune parole mais en effectuant une petite pirouette qui dédramatise légèrement la scène. Puis c’est Léontine qui, toujours debout, seule au milieu de la scène, enlève ses gants, l’air grave et sévère, puis se dirige lentement désabusée vers une porte au fond de la scène, l’ouvre. De la lumière jaillit, elle hésite et finalement sort. Et enfin, c’est Corine qui, témoin de tout l’artifice de sa maîtresse, clôt ce « triomphe de l’amour » sur la raison et la haine laissant meurtris deux personnes qui après avoir méprisés l’amour s’y étaient abandonnés et qui n’y croiront malheureusement plus jamais !

En ce 14 février 2014, le Gazettarium vous souhaite une bonne Saint-Valentin et vous invite à ne pas vous laisser tromper par des feinteurs et à continuer de croire en l’amour, même s’il s’est déjà montré cruel par le passé.

Rémy Glérenje

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2 réflexions sur “L’amour si beau e(s)t pourtant si cruel au TNP !

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