Britannicus de Racine : une mise en scène intelligente et joyeuse !

jaq-britannicusDepuis le 21 février 2014 et jusqu’au 2 mars 2014, Jean-Louis Martinelli met en scène, au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, l’une des pièces les plus connues de Racine : Britannicus. Depuis son succès retentissant au Théâtre Nanterre-Amandiers l’an dernier, la pièce se produit dans toute la France. Et après Le Roi Lear de Shakespeare, dans la grande salle, le TNP nous offre la chance d’assister à la renaissance d’une des plus belles tragédies raciniennes.

Britannicus qui est-ce ?

Pour ceux qui ne connaissent pas cette tragédie racinienne, en voici un court résumé. Britannicus est le fils légitime de l’empereur Claude. Après la mort de la mère de Britannicus, Claude se remarie avec Agrippine qui a un fils appelé Néron. Elle manipule si bien l’empereur qu’il nomme Néron héritier à la place de Britannicus avant d’empoisonner son mari. Une fois sur le trône, Néron obéit à sa mère et se comporte comme un bon roi jusqu’au moment où il tombe amoureux de Junie, elle-même amoureuse de Britannicus. Jaloux de cet amour et voulant s’affranchir de l’autorité maternelle, il essaie de contrarier son demi-frère dans ses amours alors qu’Agrippine y est favorable. Finalement, il échoue et décide de faire assassiner Britannicus en l’empoisonnant, commettant ainsi son premier forfait.

Des acteurs qui transcendent les codes tragiques

Avant de commenter la mise en scène, il revient de rendre hommage aux acteurs qui déclament parfaitement les alexandrins raciniens et leurs donnent corps. On sent que les acteurs vivent et ressentent sincèrement les vers qu’ils disent.

On a souvent accusé les metteurs en scène de trop vouloir représenter le furor (déchaînement des passions) sur scène, tombant ainsi dans l’hyperbole et l’exagération à outrance ; ou alors de vouloir monter la pièce dans un style très classique, donnant un côté trop déclamatoire à la pièce avec des personnages figés se contentant de réciter des alexandrins.

Jean-Louis Martinelli a réussi à trouver un juste équilibre entre les deux. Il respecte les codes tragiques en proposant une mise en scène a priori figée. Les acteurs se déplaçant finalement assez peu lorsqu’ils parlent, la mise en scène paraît uniquement déclamatoire, et pourtant les acteurs se déplacent. Chacun occupe un espace qui lui est propre. Agrippine est placée surtout à gauche de la scène, symbole d’un passé dont Néron veut s’affranchir. Junie est surtout à droite de la scène, comme semblant symboliser la chute en avant de Néron. Cette dernière se retrouve d’ailleurs souvent acculée contre le mur, accentuant son statut de victime. Plus il avance vers elle et plus il s’éloigne de son passé glorieux et se dirige vers la folie. D’ailleurs, Junie n’est qu’une seule fois sur le côté gauche de la scène: lorsqu’elle fuit Néron qui lui avoue son amour. Elle franchit le petit impluvium (bassin d’eau au centre d’un atrium, pièce centrale d’une maison dont le toit est ouvert en son centre) au milieu de la scène comme pour se laver et se purifier de l’aveu de Néron et essayer de marquer une distance entre elle et lui. La distance est telle que l’empereur mettra du temps avant de se rendre de l’autre côté de la scène. Néron, cerné entre ces deux femmes qui représentent pour lui son passé (sa mère qui avait le contrôle) et son avenir (l’amour pour Junie qui lui permet de quitter l’emprise de sa mère) circule sur toute la scène comme tiraillé entre son envie de rester vertueux (le passé) et sa volonté de succomber à ses passions nouvelles (avenir).

BRITANNICUS (Jean Louis MARTINELLI) 2012

Cette tension scénique entre son passé vertueux et ce possible avenir monstrueux est surtout visible à l’acte IV. Depuis la fin de la scène d’exposition dans laquelle Agrippine annonce son déclin et les futures folies de l’empereur, le plateau central de la scène tourne très lentement dans le sens des aiguilles d’une montre, semblant marquer le début de la descente aux enfers de Néron. La « machine infernale » chère à Cocteau est mise en route, mais très discrètement, sans que cela n’affecte le jeu des acteurs. Puis arrive l’acte IV, celui-là même qui achève la transformation de Néron et qui précipite le dénouement de la pièce que cette rotation prend toute son ampleur.

Lors de l’entretien entre Agrippine et Néron (IV,2), le trône de Néron est à droite sur le plateau tournant. A ce moment là, Néron refuse d’écouter sa mère, puis la chaise se dirige petit à petit vers la gauche au fur et à mesure que le discours d’Agrippine convainc Néron de renoncer à son projet. Cette scène marque l’apogée de la puissance d’Agrippine qui domine son fils assis sur le trône. Par ses discours, elle l’attire à elle avant de prendre elle-même place sur le trône et l’assujettir a priori définitivement, comme elle s’en vante à l’acte suivant.

Ainsi, les acteurs se déplacent entre leurs tirades, occupant un espace qui les symbolisent. Les symboles sont d’ailleurs très présents tout au long de la pièce, comme le fait que Junie soit le seul personnage vêtu d’un blanc rappelant sa pureté et son innocence ou le mur en briques au fond de la scène dont les briques se démembrent quelque peu au début de l’acte III pour annoncer la début de la fin d’un règne serein. D’ailleurs, au dernier acte Néron siègera sur son trône, juste devant ce mur, semblant s’affirmer et être prêt à régner seul et prendre ses propres décisions dans un monde qui s’effiloche sous ses coupables actions.

Jean-Louis Martinelli glisse subtilement des clés pour mieux comprendre la pièce, ce qui ne l’empêche pas pour autant de livrer sa propre interprétation de la pièce que les comédiens s’approprient.

Une véritable appropriation de la pièce

BRITANNICUS (Jean Louis MARTINELLI) 2012Les acteurs, bien qu’excellents, sont pour la plupart trop vieux pour leur rôle. Néron, Britannicus et Junie sont censés être de jeunes adolescents de moins de vingt ans alors que là, chaque acteur a au moins trente ans. On s’accommode assez facilement de ce décalage déroutant au départ mais le jeu d’Anne Suarez en Junie dénote un peu. Du haut de ses trente-six ans et de sa voix grave et assurée, elle campe mal une Junie jeune et effrayée devant Néron. Jean-Louis Martinelli, en prenant des acteurs plus vieux a décidé de mettre de côté l’aspect frêle et hésitant des jeunes amoureux. Ils apparaissent beaucoup plus sûrs d’eux et de leurs choix, ce qui les rend plus tragiques que pathétiques. Ils semblent plus assumer leurs choix qu’en être victimes, rendant ainsi le public moins compatissant, ce qui nous paraît dommageable. En revanche, Grégoire Oestermann joue un Narcisse un peu dandy – il est celui qui porte les vêtements les plus modernes – et qui dans sa démarche même inspire la nonchalance qui lui fait préférer le désordre à l’ordre. Il semble errer dans cette pièce comme un trublion discret, on ne sait jamais ce qu’il pense sinon qu’il est content de lui et de ses manigances, notamment au moment où il se regarde dans l’eau de l’impluvium (ce qui interpelle le spectateur érudit qui pense immédiatement au Narcisse amoureux de son reflet, sauf que bien qu’ayant le même nom, il s’agit de deux personnages différents, cette confusion dérange quelque peu selon nous).

L’une des thématiques évidentes de la pièce est le lien ambigu qu’entretient Agrippine avec son fils. Elle veut qu’il règne mais qu’il lui obéisse, elle veut qu’il n’aime qu’elle et qu’il n’écoute qu’elle. Elle souhaite garder son emprise sur un Néron, présenté par Jean-Louis Martinelli, comme un empereur infantilisé. Dans la pièce, peu de choses sont dites sur le rapport de Néron à sa mère, sinon qu’il cherche à s’affranchir de son autorité. Ainsi, le metteur en scène a décidé d’accentuer ce côté adolescent rebelle pour faire de Néron, un personnage comique par sa relation avec sa mère. Eh oui, Martinelli réussit à nous faire rire devant Racine avec une mise en scène tout à fait sérieuse et cela est une vraie prouesse ! Cet adolescent rebelle boude sa mère et fait la moue pour ne pas l’écouter, lui tourne le dos de manière très grossière quand elle le réprimande et finit par lui sauter sur les genoux lorsqu’ils se réconcilient, etc. Cette idée de faire de Néron un adolescent rebelle est absolument remarquable et pleine d’audace dans une tragédie que les metteurs en scène ont souvent trop peur de dénaturer de peur de s’attirer les foudres des puristes. Son pari audacieux est donc réussi, car les gens rient ou sourient de bon cœur sans que cela pose problème. La mise en scène est plutôt bien dosée pour ne pas être caricaturale, d’autant plus que cette lecture est pertinente.

Cette pièce continue sa tournée en France et nous vous conseillons vivement d’aller la voir au TNP, si ce n’est pas déjà fait, avant qu’elle ne quitte notre région ou de vous y rendre dans une autre ville car vous en ressortirez bluffés et admiratifs, comme nous.

Rémy Glérenje

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