Gharraa Mehanna : « La révolution égyptienne a été annoncée par les écrivains »

inattendu_programme-4Ancienne étudiante de Lyon 2, Gharraa Mehanna est professeur émérite à l’université du Caire au département de français de la faculté des lettres, spécialiste de littérature maghrébine d’expression française et de jeunesse. Elle est actuellement conseillère du ministre pour l’UFE (Université française d’Égypte). À côté de son travail académique, elle écrit des contes pour enfants. Elle a notamment publié cinq recueils en arabe classique et plus d’une soixantaine d’articles ayant trait à la littérature arabe en Thaïlande, aux États-Unis, en Belgique, en France, au Maroc, en Égypte et au Liban.

Entretien sur le témoignage romanesque de la révolution égyptienne.

Êtes-vous une témoin directe de la révolution égyptienne ?
Bien sûr. J’ai présenté, il y a deux ans à Rouen, dans le cadre des travaux de l’ACLJE (Association des Chercheurs de la Littérature de Jeunesse) dont je suis vice-présidente pour le monde arabe, un atelier sur la révolution, avec une classe préparatoire dans un lycée, dont le titre était « Place Tahrir, lieu imaginaire ou réel ? ». J’ai divisé les élèves en deux groupes : ceux qui ont vus les événements de la place Tahrir et ceux qui ont vu cela à travers les médias. J’ai ainsi essayé d’analyser leurs dessins, leurs écritures et j’ai remarqué que ceux qui n’avaient pas vus de leurs propres yeux la place Tahrir écrivaient tout ce que les médias avaient dit, ce qui était très différent de la réalité.

Cette révolution est sans pareil. Du jamais vu. Pour plusieurs raisons. C’est une révolution spontanée, improvisée. C’est un soulèvement qui, par pur hasard, se transforma en révolution. C’est une révolution faite par les étudiants et les éternels chômeurs. Facebook et Twitter ont joué un rôle important dans le cours des événements. C’est une révolution faite en famille, des grands-parents aux petits enfants. C’est une révolution de toutes les langues : les pancartes, les affiches, les slogans étaient de toutes les langues (français, arabe, anglais). C’est une révolution de toutes les couleurs : il y avait des danses, des chants, des pièces de théâtre, même des mariages en pleine place Tahrir. C’était une révolution dans l’humour. Les déclarations des dirigeants ont été détournés en anecdotes drôles : par exemples, le « Je vous comprends » de Ben Ali, le « Je vous ai écouté » de Moubarak, le « Je vous aime tous » de Morsi. Lorsqu’on a demandé à Moubarak de faire son discours d’adieu au peuple égyptien il a répondu : « Pourquoi ? Le peuple va-t-il partir ? ». C’est une révolution dans l’humour malgré le drame, le sang… Je crois que l’atmosphère a changé par la suite. Désormais, les gens ont un humour noir.

Mohamed Salmawy

Mohamed Salmawy

Dans quelle mesure cette révolution était-elle prévisible ? Ou imprévisible ?
Je pense que cette révolution a été annoncée dans les écritures des écrivains maghrébins en général et égyptiens en particulier. Par exemple, Les Ailes du Papillon de Mohamed Salmawy, qui date de 2011, annonçait cette révolution du peuple et le soutien de l’armée qui refuse de combattre les citoyens révoltés. Il y a aussi La Porte de sortie d’Ezzedine Choukri Fishere, écrit en 2012, qui raconte tout ce qui c’est passé, ce qui se passe et se passera en Égypte jusqu’à 2020. on voit ainsi une identité totale entre la fiction et la réalité. Il a, par exemple, parlé de la fin du pouvoir des Frères musulmans avec des détails étonnants. Quand il a été interviewé dans une émission télévisé il a répondu qu’il avait observé, analysé, compris et put, en quelque sorte, prédire les événements à venir.
On est en plein dans la prophétie et la voyance de l’écrivain visionnaire. Il y a aussi le livre d’Amal Ali Hassan, La Chute du silence, qui prédit la fin du pouvoir des Frères musulmans. Sur la 4e de couverture on peut lire : « Ceci n’est pas un roman sur la révolution mais c’est une révolution sous la forme d’un roman. » Toutes les œuvres qui ont été écrites sous la révolution sont des œuvres de témoignage permettant d’expliquer et d’interpréter les événements. Même quand l’on trouve le titre « Roman » sur la couverture ! Par exemple, la vie d’une égyptienne et de sa famille dans leur vie quotidienne jusqu’au renoncement de Moubarak au pouvoir. Le livre de Radwa Achour, Plus lourde que Radwa [Radwa désigne le nom de l’auteur et une montagne en Arabie Saoudite], est à la fois un journal et une autobiographie. Elle raconte sa maladie et les manifestations dans les rues du Caire. Elle raconte la révolution et des aspects de sa vie privée. Il y avait, pour certains, un besoin thérapeutique de témoigner, pour ne pas sombrer dans la folie.

Radwa Achour

Radwa Achour

La plupart des romans de la révolution mentionnent le poème du tunisien Abou el Kacem Chebbi. Il a été traduit et répété de mille façons différentes. On le trouve quasiment dans toutes les œuvres sur la révolution. Il fait partie de l’hymne national tunisien mais les manifestants égyptiens chantaient aussi ses vers dans les rues du Caire. El-Ghazi, un poète égyptien a pris quelques vers du poème de Chebbi comme refrain qui scande les rythmes de son poème Le Retour de l’âme. Il y a une sorte de continuité dans les romans qui ont annoncé la révolution, qui ont dénoncé la torture.
Mais il y a une rupture dans le fait que la langue a changé. La langue est celle de l’époque de Facebook, de Twitter. Par exemple, le poème d’un jeune poète égyptien qui se nomme Revolution spacy. Quand il dit « nous les jeunes six », le mot « six » désigne l’appellation donnée ces jeunes égyptiens qui manquent de sérieux et de responsabilité. En un sens, ce sont ces jeunes « six » qui ont fait la révolution. Parfois, dans les poèmes, le vulgaire gagne son élégance, on évoque les proverbes, les dictions, etc. C’est une langue de l’époque compréhensible à tous.

Abou el Kacem Chebbi

Abou el Kacem Chebbi

Les romanciers et les intellectuels ont-ils pris part concrètement, d’une façon ou d’une autre, à la révolution égyptienne, outre le fait d’avoir rédigé des romans et essais « prophétiques » ?
Ils étaient place Tahrir et ont participé à tous les événements. Mais après le départ de Morsi, je ne sais pas où ils sont allés. Ils ne sont pas présents comme avant. Leur présence n’est pas vraiment remarquable. Il y a beaucoup de points d’interrogations, une absence de vérité.

Quel est, à vos yeux, l’essai ou le roman qui parle le mieux de la révolution égyptienne ?
Il y a toute une liste de romans, de témoignages et de journaux qui rendent compte de la révolution. Par exemple, Le Journal de la révolution ou L’Agenda de la révolution. Ce sont des jeunes qui ont ressentis le besoin de rédiger, la plupart du temps de façon collective, tout ce qui se rapportait à la révolution. L’ouvrage Yeux qui ont vus la révolution regroupe 44 écrivains, journalistes, hommes d’affaires, politiciens, etc. qui racontent la révolution de leur point de vue.

Cela dit, je crois que le roman à la hauteur de cette révolution n’a pas encore été écrit.

Sylvain Métafiot

Article également disponible sur Ma Pause Café

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