Espaces verts (Veřejná zeleň), de Pavel Procházka

 

Les écrivains tchèques sont souvent ignorés, et la plupart tout simplement rayés de la carte de l’horizon littéraire : petit pays, histoire buissonnante, héritage miséreux. Pourtant, une atmosphère particulière se dégage de ces écrivains, et il en est un parmi eux qui brille par la précision aiguë de son style : Pavel Procházka. Né en 1962, professeur de physique-chimie, auteur d’un unique roman : Espaces verts (traduction d’Eva Bloch).

Déroute littéraire

49_Willem_101750119Les premières pages, d’un lyrisme à dégoûter le plus véreux romantique, sont l’occasion d’une rêverie sur les fleuves et les champs moraves, gris et noirs. Cette introduction de six pages est en réalité une illusion, un trompe-l’œil, que l’auteur désavoue dès le deuxième chapitre, qui ouvre une série de vingt tableaux impressionnants par leur caractère vif. On y suit plus ou moins l’histoire de deux personnages : Milena Svobodová et Alexej Horákovitch. Leurs récits ont pour cadre les « espaces verts », où ils s’y croisent sans jamais s’adresser la parole.

Espaces verts alterne les récits du point de vue de Milena et d’Alexej. C’est Alexej qui parle le plus : ses chapitres font en moyenne dix pages, ceux de Milena la moitié. En 160 pages, Procházka nous plonge dans les vicissitudes d’un duo morave, durant l’année 1993, où Václav Havel devient le premier président de la nouvelle République tchèque. Euphorie, espoirs et désillusions semblent faire le quotidien de ces deux personnalités dont le passé ne nous est presque jamais évoqué. On comprend que Milena fut enceinte d’un homme qu’elle n’aimait pas et qu’elle a abandonné son enfant dans les eaux de la Dyje : un apprenti Moïse dont la destinée est désamorcée (l’image du couffin qui se noie semble hanter Milena).

On devine aussi qu’Alexej a tenté de se suicider par dépit amoureux : sa belle était une communiste qui est partie à Moscou au bras d’un Dimitri. Pourtant, ce ne sont pas les récits de dépressifs que l’on lit, ce sont deux vies qui semblent opposées mais que l’auteur, patiemment, coud et relie. Si bien que le dernier chapitre, dans lequel Milena et Alexej se « rencontrent », semble faire le bilan unique de leurs deux destins, appelés dès le début à se confondre.

L’épilogue (si on peut l’appeler ainsi) du livre explique en effet rétrospectivement l’ouverture laborieuse : c’est par excès de lyrisme que ces deux êtres semblaient se décomposer. Deux Bovary moraves, c’est ce que l’on lit. En effet, Milena et Alexej sont abreuvés de littérature, en grande partie occidentale, qui tapisse leurs rêves : romans et poésies mettent à leurs yeux des mondes qui sont pourtant impondérables. Ce sont donc deux courses contre le temps, pour leurs espoirs, qu’entament ces deux personnages, dont les voix singularisées font entendre la condition difficile des Moraves, qui ne font partie ni de l’ouest ni de l’est, dans une région oubliée, perdue, désolée, isolée, esseulée.

Et l’eau de la Dyje, solitaire, était le seul témoin du crépuscule morave.

49_Willem_2091301Le « crépuscule morave », c’est ce que relatent les trois premiers chapitres : le lent déclin d’une nation qui s’est composée trop tard, que tout le monde ignore, et où la pesanteur des régimes totalitaires se fond toujours dans les recoins. Ce n’est pourtant pas un livre engagé. Procházka nous offre deux tranches de vie, douloureuses, rêveuses mais incapables de trouver leur réalisation, et qui vont jeter dans ces Espaces verts leurs désillusions.

C’était là, au centre de l’oubli du monde, qu’Alexej pouvait enfin hurler : le silence étouffant lui répondait. Un drapé ferreux recouvrait le ciel, faisant résonner sans cesse l’immobile note du chaos. Il ne restait rien, partout étaient brouillards. L’éternité du silence, enfermée dans l’écrin morave.

Et dans ces lieux sans loi, sans foi, sans roi, les deux personnages persévèrent pourtant, continuent de vouloir vivre, dans des perspectives différentes.

Mots désamorcés

Milena a peur de la parole. Elle espère se faire pardonner (de quoi ? D’avoir assassiné son enfant ? De ses relations troubles avec les hommes ? D’avoir abandonné ses parents ?), espère trouver dans ces lieux anonymes l’occasion d’un rachat. Alexej, lui, a peur de la mort. Il se cherche un talent, change tous les jours de travail, dans l’espoir d’un jour se fixer, trouver une femme, pouvoir se définir. Car Alexej échappe à la définition : il accumule les objets, les journaux, tente de se trouver une identité qui, finalement, lui échappe (il faut surtout retenir ce très beau septième chapitre, occasion d’une réflexion métaphysique sur l’identité au cours de laquelle Alexej se met à douter de son propre nom, de son propre patronyme, de l’univers même).

L’on ne pouvait exister que nommé, et en ce lieu, rien n’avait de nom.

L’une cherche à perdre son identité, l’autre à en obtenir une : ces deux trajectoires ne pouvaient que se réunir à la fin, et les deux personnages se rendent comptent (outre le fait que c’est par excès de lyrisme qu’ils ont perdu leurs repères) qu’ils ont utilisé les mêmes méthodes : finalement, l’identité se trouble, devient un non-sens. On ne peut l’acquérir ni la perdre, et l’on retrouve le propos d’Héraclite : tout devient tout, tout est tout, et l’homme est perdu dans l’indéfinition la plus totale. Les mêmes méthodes : la relation amoureuse (échec dans les deux cas), les rapports sexuels, interrompus toujours par des pensées perverses, adultères, métaphysiques :

J’étais en elle mais elle n’était pas là ; un froid me glaça.

49_Willem_354654132Même la solitude est éprouvée, mais ne parvient pas à contenter nos deux personnages, en proie à des conflits intérieurs qui trouvent douloureusement une résonance en l’âme du lecteur. Espaces verts est aussi une réflexion sur l’héritage occidental dans les sociétés d’Europe centrale. Si le stalinisme a eu de mauvaises conséquences, l’occidentalisme ne fait pas mieux : c’est toujours une agression étrangère, qui vide les pays d’histoire et de sens. On ne lit plus en Moravie que le prisme étranger, les chants traditionnels n’ont plus de sens, et toute l’histoire se réduit à un folklore (existe-t-il meilleur moyen pour tuer une culture que de la muséifier, la rendre ponctuelle, artificielle ?).

C’est finalement une réflexion sur l’histoire et le sens. C’est parce qu’ils n’ont pas de passé qu’Alexej et Milena ne parviennent pas à se trouver un avenir, ni même à se placer dans le présent. C’est parce qu’ils ont subi une « table rase » qu’ils n’ont plus aucun repère, aucune identité, aucune stabilité. La Moravie semble dès lors condamnée à voguer entre les eaux, à divaguer, terre anonyme, vierge, vidée, désert insensé, insonore, incolore, espace vert, blanc, gris. On ne peut s’empêcher de souffrir pour ces Moraves dont le destin semble amputé de vie, comme si les fleuves étaient devenus des artères trouées, fuyantes, amères, d’où s’écoule un trouble national, illustré par deux destins qui se font écho, mais un écho dans un vide peut-il faire un sens ? Un livre ne démontre pas, mais il montre ; il ne prouve pas, mais fait éprouver : et c’est avec tristesse et frisson que l’on ressent

(…) l’écoulement invisible d’un temps effacé. Le vent s’affolait sur les flots de la Dyje impassible, en inertie. L’onde emportait des langes maculés, déchirés, réduits à néant. Sous l’eau, un cri étouffé, des vocables informes, comme un ancien chant, stóji Jano při potoce, eja hoj, stóji Jano při potoce, umývá si zkravi ruce, bože mój

Willem Hardouin

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