Vampirisme littéraire : avec Twilight, la Young Adult Literature plonge ses crocs dans les classiques

« For the blood is the life. » (Bram Stoker, Dracula, Chapter XI)

« Une citation dans un discours, un article ou un livre est comme un fusil dans les mains d’un soldat. Cela parle avec autorité. » (Brendan Francis Brown)

            Commencer un texte, quel qu’il soit, par une citation, offre un double avantage. Non seulement l’ouverture est toute trouvée et de meilleure qualité que ce que nous aurions pu écrire nous-même, mais l’œuvre citée transmet au nouveau texte une partie de son aura littéraire, de son autorité. Un épigraphe a encore plus de cachet, dialoguant avec le texte tout en se dressant majestueusement à l’écart, et les auteurs ne s’en sont jamais privé. Alors pourquoi devrait-il en être autrement pour la YAL ? La Young Adult Literature, ou littérature pour jeunes adultes, est une catégorie éditoriale fourre-tout, dont le lectorat-type va de l’adolescence à la fin de la vingtaine, et qui aurait accueilli en ces rangs L’attrape-coeur de J.D. Salinger ou encore Sa majesté des mouches de William Golding. Aujourd’hui la barre est placée bien moins haut, puisque les grands succès contemporains de la YAL incluent à la fois la prude tétralogie Twilight de Stephenie Meyer et la trilogie érotique BDSM Fifty Shades of Grey de E.L. James – soit des œuvres qu’on ne s’attend pas à voir étudier en cours de littérature. Pourtant, ces deux séries se parent d’épigraphes et d’hypotextes, affichant un lien avec les grands classiques de la littérature anglaise. Réécriture ou simple vampirisme ?

Dîtes-le avec des livres 

 50_Caroline_twilight-cover           Twilight va directement à la source, avec Genèse 2:17, l’interdiction de manger le fruit de l’arbre de la connaissance, au cas où le symbolisme de la couverture serait passé inaperçu. Mais l’interprétation est laissée au lecteur (le fruit de la connaissance est-il la tentation de la chair, ou la malédiction du vampire ?), et c’est un tout autre texte qui apparaît dans la narration. Bella occupe un après-midi libre à relire sa collection de Jane Austen, pour repousser le livre, agacée de ne rencontrer que les noms Edward ou Edmund, qui lui rappellent le garçon qu’elle cherche à oublier. Mais c’est en fait sur la relation entre Elizabeth Bennet et Mr Darcy qu’est censée se calquer celle des deux protagonistes, réduite au plus basique (il me regarde sombrement, il doit me détester… quoi, il m’aime !?).

            Pour la suite, New Moon, c’est Roméo et Juliette qui est invoqué en épigraphe, avec l’avertissement du Frère Laurent envers les amants « These violent delights have violent ends./ And in their triumph die, like fire and powder,/ Which as they kiss consume. » (II, 6). Bella visionne une version filmée de la pièce au début du roman pour son cours d’anglais, l’occasion d’avouer son faible pour Roméo et de le comparer à Edward. Le destin (à savoir la mauvaise conscience du héros torturé) s’acharne à les séparer, et sur la fin, Edward est sur le point de faire son Roméo en se suicidant, croyant sa Juliette morte suite à un malentendu. Bien sûr, Bella l’arrête à temps, sinon il n’y aurait pas de tome III, Eclipse, qui s’ouvre sur le poème Fire and Ice de Robert Frost : « Some say the world will end in fire,/ Some say in ice./ From what I’ve tasted of desire/ I hold with those who favor fire./ But if it had to perish twice,/ I think I know enough of hate/ To say that for destruction ice/ Is also great/ And would suffice. » Une vision apocalyptique pour nous faire comprendre que l’héroïne est déchirée entre Jacob le loup-garou (littéralement brûlant) et Edward le vampire (froid comme le marbre). Et après Austen, c’est Emily Brontë qui revient des morts du XIXème siècle pour mettre des mots sur la relation des protagonistes : Bella relit Les Hauts de Hurlevent, et exprime sa culpabilité en appelant Cathy un monstre, tandis qu’Edward y déniche un passage opportun décrivant l’envie qu’a Heathcliff de boire le sang de son rival. Le classement de Cathy et Heathcliff parmi les grands couples de la littérature est brièvement remis en question, mais leur seul qualité rédemptrice est justement leur amour (sortez les violons). Il fallait une nouvelle relation amoureuse pour symboliser le cheminement de Bella et Edward abordant le choix et la jalousie. Toute la passion torturée de Brontë n’est pas de trop pour tenter de dynamiser un livre où il ne se passe rien.

            Le dernier tome, Breaking Dawn, s’ouvre sur une énigmatique citation de Edna St. Vincent Millay qui préfigure la grossesse de Bella et esquisse une fin funeste (laquelle, bien sûr, ne viendra pas) : « Childhood is not from birth to a certain age and at a certain age/ The child is grown, and puts away childish things./ Childhood is the kingdom where nobody dies. ». Shakespeare réapparaît, puisque Alice laisse un indice à Bella dans son exemplaire du Marchand de Venise, mais le choix de la pièce est complètement aléatoire. Pour résumer, chacun des épigraphes est une mise en garde poétique contre des conséquences funestes qui ne viennent jamais, et les trois premiers tomes invoquent de grands amoureux littéraires, pour nous faire comprendre tout en subtilité que l’amour entre Bella et Edward les surpasse encore.

50_Caroline_50ShadesofGreyCoverArt            Stephenie Meyer vampirise l’amour, le suspense et un peu de poésie pour tenter de l’insuffler, de façon plus ou moins cohérente, à son œuvre. Un emprunt excusable, et qui ébauche tout du moins du dialogue entre texte et hypotexte, ainsi que le livre comme objet de communication entre les personnages et entre l’auteur et le lecteur. C’est le même motif qui apparaît dans Fifty Shades of Grey. Dans le chapitre 4, Anastasia écrit un de ses examens de fin d’étude sur Tess d’Urberville de Thomas Hardy, pour découvrir, en rentrant chez elle, que le milliardaire Christian Grey lui a envoyé une première édition hors de prix de cette œuvre, assortie d’une citation sybilline du livre, le reproche adressé par Tess à sa mère après son viol par Alec d’Urberville : « Why didn’t you tell there was danger ? Why didn’t you warn me ? Ladies know what to guard against because they read novels that tell them of these tricks… ». Sa colocataire lui suggère de l’envoyer se faire voir tout en élégance, grâce une autre citation obscure du livre ( « I’ll send them back with an equally baffling quote from some obscure part of the book. « The bit where Angel Clare says fuck off ? » Kate asks with a completely straight face. » ).

            Le prix du cadeau est une pierre d’achoppement dans la domination que Christian cherche à établir sur Anastasia, et elle en vient, au cours de leur relation, à le comparer au prude Angel Clare, cruel dans son incapacité à vraiment aimer l’héroïne (comparaison incohérente, car Christian a certes des problèmes émotionnels, mais un appétit sexuel démesuré). Fifty Shades of Grey a vu le jour en tant que fanfiction de Twilight et ne s’en est détaché qu’en enlevant les vampires et en rajoutant du sexe : les personnages et leur relation (faussement) torturés sont identiques. Il fallait donc à James un substitut à Austen/Shakespeare/Brontë, et le sort est tombé sur Thomas Hardy. Malgré le va-et-vient du volume et des citations entre les héros, Tess d’Urberville est un prétexte plutôt qu’un hypotexte. Ce qui compte, c’est l’image qu’il renvoi au lectorat. Christian offre Hardy à Ana parce qu’il s’agit de son livre favori. Elle a rejeté tous ses prétendants parce qu’ils n’étaient pas des héros romantiques, et elle préfère au monde réel la solitude d’un roman : « To be honest, I prefer my own company, reading a classic British novel, curled up in a chair in the campus library. » Et avec raison, nous dit l’histoire, puisqu’elle s’est ainsi réservé pour une histoire d’amour passionnelle, déchirante, et émoustillante. D’après Meyer et James, les filles timides, littéraires et (faussement) complexées sont terriblement attirantes… comme leur lectorat féminin, par exemple ? Les deux auteurs leur font comprendre que la lecture, les fantasmes et la passivité sont des activités louables, et seront récompensés par un prince charmant, qu’il est inutile de chercher de façon active. Une bonne héroïne littéraire rencontre son grand amour du premier coup.

Héroïnes, auteurs et fans : des lectrices cultivées

50_Caroline_pp3            Sans épiloguer sur toutes les raisons pour lesquels ce message est pervers, notons que c’est leur amour pour les classiques qui sort les héroïnes du lot, et intriguent les héros. Obsidian de Jennifer L. Armentrout, la copie de Twilight la plus populaire aux États-Unis (remplacez les vampires par des extraterrestres et ajoutez du sexe pré-marital), ne vise pas aussi haut : Kathy Schwartz lit des romans paranormaux similaires à celui dont elle est l’héroïne, avec des modèles masculins torse nu sur la couverture, et en fait des critiques sur son blog. Et c’est en partie cet enthousiasme pour les livres qui va intriguer le bellâtre non-humain le plus proche. Le bénéfice est double : l’héroïne a un peu honte de ce passe-temps solitaire et s’en voit humanisée, mais le regard attendri du héros renvoi bien sûr aux lectrices une image positive de leur propre activité.

            Anastasia aime Hardy, Bella écrit sur la misogynie dans Shakespeare, apprécie Austen et Brontë, et lit même du Tennyson à sa fille pour l’endormir le soir. Ce sont des héroïnes cultivées, qui permettant à leurs auteurs de se placer dans une tradition plus respectable que la YAL. Obsidian a au moins le mérite de ne pas masquer à son lectorat la qualité littéraire de ce qu’il lui vend. Mais inversement, la qualité des hypotextes influe sur la qualité de l’œuvre. Twilight est l’hypotexte principal de Fifty Shades of Grey et Obsidian, même si le premier tente de contrebalancer grâce à Hardy. Meyer signe au moins une œuvre originale, même si son vampirisme littéraire emprunte ailleurs le peu de cachet qu’elle se donne. Ses deux imitations ne peuvent pas en dire autant.

Promouvoir les classiques : coup de jeune ou exploitation ?

50_Caroline_WutheringHeightsTwilightCoverX            Cependant, le marché littéraire étant ce qu’il est, le lien de Twilight et Fifty Shades Of Grey à leurs hypotextes littéraires du XIXème siècle n’apparaît pas sous l’angle du vampirisme, mais au contraire de la promotion. Les articles le répètent : le succès des séries se répercute sur les ventes des classiques qu’ils évoquent, surtout à l’étranger. En voici quelques titres : « Wuthering Heights sales quadruple thanks to the Twilight Effect » (The Telegraph) ; « The selling (out) of a classic : Book jackets of Pride and Prejudice juiced up for the Twilight set » (New York Magazine) ; « Fifty Shades of Grey spices up sales of Thomas Hardy’s Tess » (The Guardian). L’histoire littéraire est inversée, c’est la réécriture qui prête de l’autorité à son hypotexte, comme on peut le voir sur les nouvelles couvertures. Mais qu’importe, pourrait-on dire. En littérature, on est libre de réécrire et d’emprunter, et si le succès commercial du YAL oriente son lectorat vers des œuvres plus consistantes, n’est-ce pas obligatoirement une bonne chose ? Les emprunts de Meyer et James donnent un coup de jeune au XIXème siècle, et après tout, le lecteur est roi, il faut faire confiance à ses capacités critiques.

            Toute publicité n’est pourtant pas bonne à prendre. En habillant d’histoires d’amours anciennes et complexes la pauvreté de leur intrigue, Twilight et Fifty Shades of Grey en véhiculent une certaine image, réduisant la richesse originelle des œuvres à des fantasmes commercialisables. Les degrés varient : le leitmotiv de Roméo et Juliette est au moins cohérent, et celui des Hauts de Hurlevent, relativement original. En revanche, Austen se transforme en prétexte, toute sa finesse et satire sociale condensés en un « je t’aime – moi non plus », et c’est surtout le traitement d’Hardy qui pose problème. La citation que Christian envoie à Anastasia ressemble à un avertissement : il lui arrivera des choses horribles si elle s’accroche à lui. Mais lorsqu’il lui dit qu’il pourrait faire d’elle un idéal de pureté, comme Angel Clare, ou au contraire l’entraîner dans la débauche comme Alec d’Urberville, elle prend la deuxième option: « « If there are only two choices, I’ll take the debasement. » I whisper, gazing at him. ». Pour localiser la citation que lui envoi Christian au sein de l’œuvre, Ana opte pour un euphémisme ( « after Alec D’Urberville has had his wicked way with her » ). En utilisant Hardy, James cherche peut-être simplement à faire comprendre à son lectorat que l’amour de ses protagonistes est plus charnel et plus cru que celui de Twilight, mais c’est un message différent qui ressort. Anastasia est consentante, c’est bien là le nœud sado-masochiste de l’histoire. Elle est peut-être aveuglée par son amour pour Christian, mais certainement pas trompée et forcée par Alec (voir <http://www.theguardian.com/books/booksblog/2012/jul/24/fifty-shades-grey-tess-guilt>). Présenter un viol comme une relation consentie mais plus épicée n’entre pas dans la marge des réécritures, mais dans celle des idéologies misogynes et dégradantes.

            Nous n’irons pas jusqu’à dire que le traitement des classiques romanesques dans Twilight et Fifty Shades of Grey est comme celui de Tess, un viol déguisé, mais il s’appuie en tout cas sur un vampirisme poussé, où la réécriture s’accapare l’autorité de l’hypotexte sans lui insuffler une vie nouvelle. Les épigraphes poétiques agissent plutôt comme des catalyseurs, proposant des images et des idées sans être eux-mêmes modifiés, et si le cachet qu’ils confèrent est artificiel, c’est néanmoins le droit des auteurs que de rendre hommage aux œuvres qui les ont marqués. En YAL, on trouve d’ailleurs des œuvres de bien meilleure qualité, comme Hunger Games ou His Dark Materials, qui sont construits sur une intertextualité riche et véhiculent une bien meilleure image de la femme. Mais même si ceux-ci pourraient les tirer vers le haut, il vaudrait peut-être mieux que les œuvres les plus commerciales n’intègrent pas trop les classiques. Les milliardaires sado-masochistes et les vampires, même ceux qui scintillent, peuvent mordre.

Caroline Duvezin

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