La polysémie de Polyeucte

55_Willem_Pierre_Corneille« Ce n’est qu’une pièce de théâtre que je lui présente, mais qui l’entretiendra de Dieu : la dignité de la matière est si haute que l’impuissance de l’artisan ne la peut ravaler, et votre âme royale se plaît trop à cette sorte d’entretien, pour s’offenser des défauts d’un ouvrage où elle rencontrera les délices de son cœur. »

C’est en ces mots, et d’autres, que Corneille dédicace à la Reine régente, Anne d’Autriche, l’une de ses plus splendides pièces : Polyeucte. La pièce se situe en l’an 250, sous le règne de l’empereur Décius, qui donne pour ordre de faire exécuter tous les chrétiens. Félix, gouverneur d’Arménie, a donné sa fille Pauline en mariage à Polyeucte, jeune homme qui se fait baptiser au début de la pièce. Avec l’arrivée de Sévère, favori de l’empereur, amoureux de Pauline et prêt à tout pour la (re)conquérir, tout est prêt pour que se déroule la tragédie. On se doute de la fin : Polyeucte mourra, Pauline et Félix se convertiront pour mourir, et seul reste Sévère au milieu des décombres du destin.

« Quoi ? vous vous arrêtez aux songes d’une femme ! / De si faibles sujets troublent cette grande âme ! »

Mais cette tragédie est particulière. Particulière parce que le personnage principal, Polyeucte, désire sa mort. Plus exactement : convaincu que son martyre sera un exemple capital, et prêt à périr si c’est la seule façon pour lui d’affirmer être chrétien, alors il embrasse la mort, reniant d’un coup amour, gloire, et richesse. Il n’y a pas de cruauté dans ce théâtre, il n’y a pas d’ironie tragique. Polyeucte accepte son châtiment, convaincu qu’il est que mourir dans sa vraie foi est plus beau que de vivre dans une fausse ; et ce ne sont que sa femme puis son beau-père qui cherchent à le garder en vie.

Là où le personnel tragique cherche habituellement à résoudre un problème, un conflit, un amour, ici les personnages cherchent à l’accentuer, à le redoubler, à l’intensifier. Pauline menace d’un conflit amoureux quiconque tentera d’attenter à Polyeucte ; Sévère menace d’une guerre tout ce qui l’empêchera de renouer avec Pauline ; Félix fait tout pour conserver sa fille et un gendre, quel qu’il soit. Polyeucte ne menace personne. Polyeucte n’est pas un personnage de tragédie, et c’est pourtant lui qui est au cœur de la pièce éponyme. Ce tour de force établit Corneille comme un des plus fins dramaturges. Son héros est saint, pur et innocent – et sa mort n’a rien de tragique. Au contraire, c’est un martyre, donc une gloire, une montée au ciel, et une illumination : suite à sa mort ceux qu’il aime (son beau-père et sa femme) voient le Saint Esprit et se convertissent.

55_Willem_IMG_20140528_180851On ne peut parler d’une pièce de Corneille sans évoquer la beauté de la langue. Au-delà des quelques expressions parfois un peu passées (« séduire » qui signifie « détourner du droit chemin », par exemple), on ressent sans peine la pureté du langage cornélien, et sa subtile beauté. Parlant de leurs maux, c’est-à-dire de leurs amours contrariées :

« SÉVÈRE

Je veux mourir des miens, aimez-en la mémoire.

PAULINE

Je veux guérir des miens, ils souilleraient ma gloire. »

On pourrait critiquer le parallélisme facile, mais ces deux vers sont d’une beauté sans pareille. Les contradictions mourir/guérir, aimer/souiller, mémoire/gloire résument bien le caractère des deux personnages : Sévère est un guerrier destiné dès le départ au trépas ; Pauline est une amoureuse qui chérit la vie et sa vertu. Paradoxalement, et c’est peut-être ici qu’est venue se nicher l’ironie tragique, Sévère ne mourra pas et Pauline ne guérira pas. Chacun dit les phrases de l’autre, puisque Sévère aura une gloire immaculée et Pauline une mort désirée.

« Allons à nos martyrs donner la sépulture, / Baiser leurs corps sacrés, les mettre en digne lieu, / Et faire retentir partout le nom de Dieu. »

Corneille a aussi cette qualité admirable de ne pas tomber dans l’éloge forcenée de la religion. Surprenant pour l’époque (les termes « adultère », « inceste » apparaissent crûment dans ses vers), il l’est surtout par sa position vis-à-vis de l’Église, annonçant çà et là des idées de Voltaire (selon le commentaire avisé de Patrick Dandrey dans l’édition folio). Dans les vers supprimés, on trouve notamment une déclaration très audacieuse :

« Peut-être après tout ces croyances publiques

Ne sont qu’inventions de sages politiques,

Pour contenir un peuple ou bien pour l’émouvoir,

Et dessus sa faiblesse affermir leur pouvoir. »

Corneille, ancêtre des Lumières ? En tous les cas, s’il fait de Polyeucte un personnage d’une vertu extraordinaire, il ne fait pas une seule fois mention ni de la Bible, ni de l’Église. Tout ce qu’il exalte, c’est la vertu, et finalement la fermeté de la croyance. Polyeucte pourrait adorer un Dieu différent du Dieu chrétien, ne serait-ce les nombreuses occurrences de cet adjectif.

Pour la petite anecdote et pour montrer que Corneille a de l’humour (à moins que ce soit involontaire), Polyeucte comporte, au tout début (Acte I, scène 1, vers 42), un kakemphaton des plus… équivoques :

« Vous me connaissez mal, la même ardeur me brûle,

Et le désir s’accroît quand l’effet se recule. »

55_Willem_Polyeuctus_de_Meletine_en_Armenie_(Menologion_of_Basil_II)On pourrait très bien entendre « elle désire sa croix quand les fesses reculent ». Preuve que même les tragédies religieuses peuvent parler de désir et de chair, surtout que les mots de la ferveur pour témoigner de l’adoration divine sont quasiment tous empruntés au lexique de la passion. Ce ne sont que feux, amours, chaleurs, précipitations et élancements.

De Corneille on retient avant toute chose Le Cid. On joue un peu Suréna, aussi, et quelques autres opus. De Polyeucte, que peu de traces dans la scénographie actuelle, ce qui est étonnant. En effet, quoi de mieux qu’une pièce sur la tolérance des croyances, sur la tolérance des amours, sur la tolérance des inconnus, en des temps où le repli sur soi, l’orgueil poussiéreux et la bêtise peureuse semblent prégnantes ? Polyeucte n’est pas une édification religieuse, bien au contraire, c’est un poème où les sentiments néfastes (haine, jalousie, méfiance) sont vaincus par la gloire intemporelle des plus belles capacités humaines : la foi, l’amour, l’espoir. Pour finir, citons Schopenhauer : « Ne pas se rendre au théâtre, c’est comme faire sa toilette sans miroir. » (Observations psychologiques)

Willem Hardouin

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3 réflexions sur “La polysémie de Polyeucte

  1. Monsieur, Je suis stupéfait par votre lecture de /Polyeucte martyr/, qui me paraît procéder d’un contresens radical.
    Vous faites crédit à Corneille de « ne pas tomber dans l’éloge forcenée [sic pour l’accord au féminin] de la religion ». Si on veut, mais c’est tout de même une tragédie sacrée, c’est-à-dire une pièce religieuse qui n’a de sens que comme chant à la gloire du Dieu des chrétiens et apologie de la religion chrétienne, exactement comme /Esther/ et /Athalie/ de Racine. Certes, c’est moins démonstratif qu’un essai comme le /Génie du christianisme/ de Chateaubriand, mais c’est quand même lourdement apologétique, comparé par exemple aux pièces de Claudel (ou aux romans de Bernanos). Si les scènes finales ne vous paraissent pas un « éloge forcené de la religion », je me demande ce qu’il vous faut…
    Admettons cependant que la pièce ait d’autres intérêts. Reste la question centrale de son sens. Comment pouvez-vous voir en /Polyeucte martyr/ une pièce « sur la tolérance des croyances », alors que tout au contraire il s’agit d’une apologie insensée de l’intolérance, du sectarisme, de l’iconoclasme, de l’agression directe contre les non-chrétiens ? Comment pouvez-vous dire que la pièce « n’est pas une édification religieuse », alors qu’au contraire elle est avant tout cela ? Tout converge vers la conversion finale des personnages secondaires – même Félix le persécuteur ! –, obtenue par l’intercession de saint Polyeucte, dont la grâce efficace prouve rétrospectivement que son « zèle téméraire » était bien inspiré par l’Esprit Saint. Polyeucte n’est pas seulement un fou suicidaire qui refuse le monde (voir vers 65-76) et aspire au martyre (voir vers 946-953), ce qui après tout ne regarderait que lui et n’aboutit qu’à débarrasser la terre d’un cinglé, – c’est aussi un fanatique qui fait son petit « djihad » en allant provoquer les croyants qui ne sont pas de sa secte, insulter leur cérémonie et briser les statues impies (voir acte II scène 6, ainsi que le récit de Stratonice : III, 2, v. 822-862), à l’instar des talibans qui dynamitent les Bouddhas en Afghanie, des terroristes d’A.Q.M.I. qui incendient la bibliothèque de Tombouctou, des salafistes qui saccagent les sites pré-musulmans, etc. C’est donc un des personnages les plus détestables de toute notre littérature, et l’un des pires exemples qu’on puisse proposer aux jeunes d’aujourd’hui (sauf évidemment si on souhaite attiser le choc des civilisations et rallumer la guerre sainte, mais je ne pense pas que ce soit votre perspective).
    D’une manière ahurissante, vous déclarez que « Polyeucte ne menace personne », vous voyez en lui un héros « saint, pur et innocent ». Je me demande si nous avons lu la même pièce ! Relisez II, 6, relisez III, 2, voyez comme il est endurci dans son terrorisme jusqu’à sa mort volontaire (V, 3, v. 1671 : « je le ferais encor si j’avais à le faire »), et demandez-vous comment vous verriez Polyeucte si c’était un salafiste se comportant de la même manière, mais dans une église chrétienne. Ou pour que la transposition soit encore plus parlante, un kamikaze palestinien dans une synagogue d’Israël. Ou encore plus démonstratif sans doute à vos yeux : un intégriste catholique faisant de même dans une mosquée française. N’en frémissez-vous pas ? Le verriez-vous vraiment toujours aussi pur, innocent et inoffensif, ce petit djihadiste magnifié par l’alexandrin ? N’avez-vous pas vu qu’il parvient même à rendre contagieux son fanatisme destructeur, ainsi qu’il appert des vers 1735-1740, où l’on voit Pauline se déclarer prête à son tour à aller tout casser chez les ennemis de la vraie foi ? N’êtes-vous pas terrifié par l’ayatollah Néarque, qui a si bien lobotomisé son disciple que les prêches incendiaires de celui-ci en viennent à lui faire honte de sa propre passivité face aux impies ? Ne comprenez-vous pas que ces sectaires, quand ils s’introduisent dans une famille, sont infiniment plus ravageurs que les Tartuffes dont l’imposture ne trompe que les imbéciles, car leur zèle dévot entraîne tout le monde derrière eux, dans la pièce de Corneille à saccager un temple étranger et braver les lois de l’Empire et la justice de Félix, dans la réalité contemporaine à aller rejoindre la guerre sainte en Syrie ou mitrailler les ennemis de Dieu à Toulouse, à Bruxelles ou à Jérusalem ? Croyez-vous toujours qu’on ait affaire à une pièce prêchant si bien la « tolérance des croyances, la tolérance des amours, la tolérance des inconnus » qu’elle devrait servir d’antidote au « repli sur soi, [à] l’orgueil poussiéreux et [à] la bêtise peureuse » ??!
    À vrai dire, je me demande si je ne perds pas mon temps avec quelqu’un qui n’a lu la pièce que très superficiellement et écrit son article à la va-vite. Votre résumé se termine en effet par un contresens factuel : la tirade finale de Sévère indique que, contrairement à ce que vous écrivez, Pauline et Félix ne vont pas mourir bientôt. La pièce ne se termine pas « au milieu des décombres du destin » mais au contraire dans l’annonce exaltante de la fin des persécutions et du triomphe universel de l’Église. La dernière scène est comme un chœur glorieux où chaque personnage, rayonnant de grâce, surenchérit dans la piété la plus glorieuse. Mais plus encore, je constate que, suivant aveuglément le « commentaire avisé » de Patrick Dandrey, vous avancez que Corneille « annonc[e] çà et là des idées de Voltaire », ce qui vous fait vous demander s’il ne serait pas un « ancêtre des Lumières ». Cette thèse est à la fois aberrante et incohérente avec le reste de votre article. Incohérente, parce que pour voir du voltairianisme dans cette pièce, il faut croire que Corneille critique l’iconoclasme de Polyeucte et incite ses lecteurs à prendre de la distance avec le fanatisme du personnage. Ce qui implique nécessairement d’avoir pris la mesure de ce fanatisme et de regarder avec horreur et dégoût son iconoclasme, – or tel n’est pas du tout votre cas, puisque tout le reste de votre article lénifiant escamote totalement la fureur agressive de Polyeucte contre ceux qui professent une autre croyance que la sienne. Mais cette thèse est de toute façon une absurdité. Très marqué par les Jésuites, Corneille n’a pas écrit que des pièces de théâtre, mais aussi des ouvrages de dévotion, en particulier /L’Imitation de Jésus-Christ/, /Les Louanges de la Sainte-Vierge/ et /L’Office de la Sainte-Vierge/, un triple massif qui représente quelques dizaines de milliers de vers. Tous les témoignages contemporains (notamment celui de son frère Thomas) le dépeignent en homme très pieux, récitant tous les jours son bréviaire, etc. Il n’y a pas de pire contresens que celui de voir en /Polyeucte martyr/ une œuvre de satire antichrétienne : à ce compte-là, on pourrait aussi s’amuser à voir dans /Le Malade imaginaire/ un éloge de la médecine du XVIIe, ou dans /L’Art poétique/ de Boileau un plaidoyer pour le vers libre et l’écriture automatique des surréalistes. Du reste, le seul minuscule argument que vous mettez en avant, c’est « une déclaration très audacieuse » de quatre vers. Argument d’une insigne faiblesse ! Comme vous êtes bien obligé de le reconnaître, Corneille a supprimé ces vers (à partir de la grande réédition de 1660), ce qui montre bien qu’il se mordait les doigts d’avoir laissé passer cette phrase un peu impie. En outre, il faut la contextualiser, ce que vous vous abstenez de faire : elle était prononcée par Félix (en III, 5), le personnage le moins positif de la pièce, celui qui (avant sa miraculeuse conversion finale) joue le rôle du persécuteur : une sorte de Pilate aveugle, assez lâche, carriériste et même sournois. Qui aurait l’idée d’attribuer à Racine les sentiments de Néron ou à Molière les idées d’Harpagon ? Enfin cette phrase, qui souligne machiavéliquement l’utilité politique d’un endoctrinement des masses par des croyances religieuses, n’est pas très originale. Corneille a pu la trouver dans l’/Octavius/ de Minucius Félix, un dialogue apologétique chrétien écrit vers 200 (au § 8, dans la bouche du païen Cecilius). Justifiée par la documentation historique, elle ne faisait que rajouter une touche de cynisme à un personnage globalement antipathique. Impossible donc de s’appuyer dessus pour faire de /Polyeucte martyr/ un ouvrage pré-voltairien.
    Du reste, il y a quelqu’un qui en était bien persuadé, c’est Voltaire lui-même. Voici quelques citations pour vous remettre les yeux en face des trous. Dans son /Commentaire sur Corneille/, à propos de la scène 6 de l’acte II, il écrit : « Il est vrai que les esprits philosophes, dont le nombre est fort augmenté, méprisent beaucoup l’action de Polyeucte et de Néarque. Ils ne regardent ce Néarque que comme un convulsionnaire qui a ensorcelé un jeune imprudent. Mais le parterre entier ne sera jamais philosophe. » Dans /Pot-Pourri/, un conte de 1765, un personnage s’exprime ainsi : « J’avoue, dit-il, que je suis indigné contre ce sot Polyeucte et contre cet impudent Néarque. Que diriez-vous d’un gendre de monsieur le gouverneur de Paris, qui serait huguenot et qui, accompagnant son beau-père le jour de Pâques à Notre-Dame, irait mettre en pièces le ciboire et le calice, et donner des coups de pied dans le ventre à monsieur l’archevêque et aux chanoines? Serait-il bien justifié, en nous disant que nous sommes des idolâtres ; qu’il l’a entendu dire au sieur Lubolier, prédicant d’Amsterdam, et au sieur Morfyé, compilateur à Berlin, auteur de la Bibliothèque germanique, qui le tenait du prédicant Urieju ? C’est là le fidèle portrait de la conduite de Polyeucte. Peut-on s’intéresser à ce plat fanatique, séduit par le fanatique Néarque ? » Voyez aussi le chapitre IX du /Traité sur la tolérance/ : « Considérons le martyre de saint Polyeucte. Le condamna-t-on pour sa religion seule ? Il va dans le temple, où l’on rend aux dieux des actions de grâces pour la victoire de l’empereur Décius ; il y insulte les sacrificateurs, il renverse et brise les autels et les statues : quel est le pays au monde où l’on pardonnerait un pareil attentat ? » Ou encore les /Honnêtetés littéraires/, XXII : « Il était très juste de dénoncer ceux qui, emportés par un zélé indiscret comme Polyeucte, auraient brisé les statues des temples, battu les prêtres, et troublé l’ordre public. Ces fanatiques étaient condamnés par les saints conciles. » Etc.
    Autre erreur de lecture : à deux reprises, vous suggérez qu’il y aurait une couleur sensuelle dans /Polyeucte martyr/. D’abord, vous glissez dans une parenthèse que, de façon « surprenant[e] pour l’époque », « les termes « adultère », « inceste » apparaissent crûment dans ses vers », ce qui fait croire à votre lecteur naïf que nous serions en présence d’une pièce secrètement libertine, au langage hardiment luxurieux. Que nenni ! En vérité, le syntagme « l’adultère (et) l’inceste » apparaît deux fois dans la pièce, aux vers 839 (III, 2) et 1667 (V,3), les deux fois dans la bouche de Polyeucte (la première, son discours est rapporté par Stratonice). Les deux fois, il s’agit d’un torrent d’injures dégorgé par le sectaire contre les païens, qui ne font que mettre en relief sa répugnante intolérance. Ces accusations puritaines sont des lieux-communs de la polémique anti-païenne des chrétiens de l’Antiquité. Donc ces deux mots, loin d’impliquer une quelconque crudité plus ou moins libertine de Corneille, ne sont au contraire qu’un symptôme de rigorisme moral, exactement comme lorsqu’un prédicateur, en chaire, prononce les mots « vice », « lubricité » ou « concupiscence » pour nommer ce qu’il anathémise. C’est en raison de cette grande répression de la chair par les chrétiens que Nietzsche verra dans le christianisme une machine de guerre contre la vie, ou que Théophile Gautier s’exclamera dans /Mademoiselle de Maupin/ : « Ô vieux monde ! tout ce que tu as révéré est donc méprisé ; tes idoles sont donc renversées dans la poussière ; de maigres anachorètes vêtus de lambeaux troués, des martyrs tout sanglants et les épaules lacérées par les tigres de tes cirques, se sont juchés sur les piédestaux de tes dieux si beaux et si charmants : le Christ a enveloppé le monde dans son linceul. »
    Ensuite, plagiant la notice de Wikipédia sur la pièce, vous relevez le célèbre « kakemphaton » du vers 42 : « Et le désir s’accroît quand l’effet se recule », audible comme : « elle désire sa croix quand les fesses reculent », ce au nom de quoi vous prétendez que « même les tragédies religieuses peuvent parler de désir et de chair ». Voilà un exemple typique de délire interprétatif pansexualiste, analogue à celui de Fernando Arrabal qui décèle un « foot-fucking » au bas de la /Résurrection/ du Greco. Parce qu’un poème de /La Légende des siècles/ commence par « Le roi de Perse habite, inquiet, redouté », peut-on dire que le personnage est tourmenté parce qu’il a subi une ablation du pénis ? Et parce que dans la première édition d’/Horace/, Sabine disait : « Je suis Romaine hélas, puisque mon époux l’est », pouvait-on dire que la pièce parlait de gastronomie ? En vérité toute la pièce est une exaltation de la chasteté et de l’amour le plus spirituel, puisque justement Polyeucte renonce à son amour conjugal (ou, si l’on veut, le sublime) au nom de sa foi (voir en particulier IV, 3). « Les mots de la ferveur pour témoigner de l’adoration divine sont quasiment tous empruntés au lexique de la passion. Ce ne sont que feux, amours, chaleurs, précipitations et élancements », dites-vous : c’est un peu exagéré, mais même : et alors ? Quelle conclusion en tirez-vous ? Moi j’y verrais la preuve que la foi est une névrose qui détourne l’énergie amoureuse et sexuelle vers un objet fictif au lieu de la diriger vers un être humain qui pourrait la renvoyer et rendre le croyant fécond et épanoui. Faute de creuser votre idée, vous laissez penser à votre lecteur qu’il lira, s’il ouvre /Polyeucte martyr/, une pièce brûlante et sensuelle, pleine de passion torride et de désirs lubriques : il risque d’être bien déçu en constatant que c’est l’inverse !
    Je termine par deux remarques de forme, pour relever deux fautes d’expression qui font tache sur un blogue littéraire. Vous dites que le personnage de Polyeucte est « au cœur de la pièce éponyme ». Mais non, c’est l’inverse : « éponyme » signifie : /qui donne son nom à quelque chose/. C’est le personnage qui donne son nom à la pièce, ce n’est pas le titre de la pièce qui baptise le personnage. Polyeucte est le personnage éponyme de /Polyeucte martyr/. Et plus bas vous écrivez : « Polyeucte pourrait adorer un Dieu différent du Dieu chrétien » (Corneille doit se retourner dans sa tombe), « ne serait-ce les nombreuses occurrences de cet adjectif. » Cette subordonnée est du galimatias. Vous vouliez dire : « n’étaient les nombreuses occurrences… ».
    J’espère que vous tirerez profit de ces observations critiques.

  2. Correctif : J’ai commis une erreur dans mon texte ci-dessus, à propos des 4 vers prétendument prévoltairiens supprimés par Corneille. En consultant ma Pléiade, j’avais regardé le vers 1037 au lieu d’aller page 1037. Ce passage se trouvait dans une tirade de Sévère, et non de Félix comme je l’ai dit malencontreusement. La fin de mon 5ème paragraphe doit donc être restituée ainsi :

    Du reste, le seul minuscule fait que vous mettez en avant, c’est « une déclaration très audacieuse » de quatre vers (que vous citez fautivement). Argument d’une insigne faiblesse ! Comme vous êtes bien obligé de le reconnaître, Corneille a supprimé ces vers (à partir de la grande réédition de 1660), ce qui montre bien qu’il se mordait les doigts d’avoir laissé passer cette phrase un peu impie. En outre, il faut la contextualiser, ce que vous vous abstenez de faire : elle était prononcée par Sévère (en IV, 6), mais à l’encontre des dieux du paganisme et non pas du dieu des chrétiens ! Toute la tirade, qui clôt l’acte, se veut un éloge du christianisme par opposition au peu crédible polythéisme. Corneille a donc montré beaucoup de scrupule en supprimant une phrase qui ne pouvait guère orienter le spectateur dans une mauvaise direction, vu ce qui la précédait et la suivait. Et si l’on croit que c’est par dissimulation qu’il a censuré cette pensée dangereuse, alors comment expliquer qu’il ait aussi supprimé les quatre vers suivants, qui en rajoutaient une louche dans l’éloge de la vertu des chrétiens ? Enfin cette phrase, qui souligne machiavéliquement l’utilité politique d’un endoctrinement des masses par des croyances religieuses, n’est pas très originale. Corneille a pu la trouver dans l’ /Octavius/ de Minucius Félix, un dialogue apologétique chrétien écrit vers 200 (au § 8, dans la bouche du païen Cecilius). Justifiée par la documentation historique, elle ne faisait que rajouter un argument à la polémique anti-païenne des chrétiens. Impossible donc de s’appuyer dessus pour faire de /Polyeucte martyr/ un ouvrage pré-voltairien.

  3. Sublime Corneille, magnifiques acteurs, et moralisme de pacotille pour la metteuse en scène…
    Dommage que cette sublime pièce, si magnifiquement et passionnément jouée (bravo ! tout spécial à Aurore Paris dans Pauline) et si intelligemment montée… finisse si mal !
    Le tragique, c’est une apothéose, un rite d’amour extrême, une transcendance de la Passion, sous toutes ses formes. Le sacrifice des héros y fait le sublime. Qu’importe le prétexte de l’intrigue : politique, amoureux, religieux… Les auteurs et même les génies cèdent aux besoins et aux goûts des époques. Corneille, comme par ailleurs un romantique absolu comme Novalis (« La religion chrétienne est proprement la religion de la volupté. » ) ont une vision du christianisme qui est la leur : une religion de la passion. Mais surtout tout parle de Désir dans le Tragique ! Tout y est prétexte !
    Aussi pourquoi escamoter la fin de la pièce de Corneille ? La metteuse en scène, pourtant excellente, Brigitte Jacques Wajeman a dans cette pièce de Corneille, Polyeucte, eu visiblement peur de son sujet. On y parle en effet d’un martyr et de religion. Mais c’est une religion de théâtre ! Seuls les idiots y croient ! Enfin, tout ne parle dans cette pièce que de Désir !
    Sévère, le futur empereur, frustré de n’avoir conquis le cœur de Pauline, reste avec sa morale de pacotille. Il pontifie sur la vertu alors qu’il n’a pas connu la jouissance… Brigitte Jacques Wajeman en fait le héros de la pièce… et lui fait trahir Corneille en lui faisant citer hors de propos les lourds et pesants propos du Nietzsche de L’Antéchrist à moitié fou et impuissant qui n’était plus que l’ombre du génial auteur – lyrique lui – de Zarathoustra.
    Le héros de la pièce qui a connu l’amour et le sommet des jouissances terrestres, Polyeucte et surtout Pauline, eux ont enfreint la loi, la règle, la morale, la bienséance… Ils sont devenus fous et ivres de quelque chose qui les dépasse ! C’est magistralement et théâtralement sublime ! On se fiche s’ils sont crédibles ! et si la réalité historique est respectée ! C’est cela le tragique ! Les héros sont sublimes parce qu’ils ont accès à quelque chose d’autre qui les dépasse… sans doute l’extase, la grande, qui fait peur aux tièdes ! et en tous cas à la metteuse en scène Brigitte Jacques Wajeman.
    Le petit sermon moralisateur finalement très catho-petit-bourgeois de l’épilogue – emprunté au mauvais Nietzsche – qui déforme la pièce de Corneille ne rétrécit qu’elle…

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