Garçons de cristal : la prostitution est aussi une histoire d’homme

David_garçons-de-cristal1Il y a vingt ans, le journal Libération titrait : « Les tapins de Taipei. Passes, descentes de police, rédemption et amour sublime : « Garçons de cristal », premier roman homosexuel chinois depuis plus d’un siècle et demi, par Bai Xianyong. » En gros. Très gros. Et en gras. Très gras… Mais c’est trop ! Trop pour la délicatesse du sujet abordé. Trop pour la finesse avec laquelle il est évoqué. Trop pour la fragilité qu’il nous est donnée de palper. Et trop pour le silence : ce silence qui fait parler beaucoup.

Eros est frère de Thanatos.

Taïwan, 1970. Après avoir été banni de chez lui, Aquig fait son entrée dans le « nid ». Homosexuel, mineur, il se prostitue pour survivre. Le roman débute en enfer, dans les rues de Taipei, où de jeunes garçons vendent leur corps à des quadragénaires solitaires et frustrés. À travers le regard d’Aqing, nous suivons le cheminement de ces oiseaux de nuit dans la misère, dans la haine, mais surtout dans l’amour.

C’est le désir qui plonge ces adolescents dans les griffes de la perversion. Non pas nécessairement le désir d’un homme, ni d’un garçon de leur classe, mais plutôt celui d’échapper à leur misère. Petit Jade est chassé de chez lui après avoir été surpris avec un homme laid et âgé, dans le but d’obtenir de quoi s’acheter une montre. Nous suivons ainsi le parcours de quatre garçons : chacun fuit son passé, sa famille, en quête de son enfance perdue. Petit Jade cherche son père, Aqing un petit frère, Wu Min du confort, et le Souriceau un trésor. Ce désir les fait plonger dans les eaux du Styx, mais les empêche d’en sortir.

David_garçons-de-cristal4Le roman de Bai Xianyong touche avec justesse un sujet difficile : le véritable problème pour sortir de la misère, c’est d’en avoir envie ! Mais pourquoi ces jeunes garçons ne réclament-ils pas d’aide ? Pourquoi ne cherchent-ils pas un travail ? N’a-t-on jamais pitié d’eux ? Comment peut-on s’abaisser à de telles humiliations ? Mais, mais, mais… Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Le lecteur proteste, et c’est bien naturel.

Rappelons dans un premier temps que loin de les protéger, la société les rejette, à commencer par leurs familles. Ces garçons sont perçus comme « déviants ». Malgré cela, existent bien des hommes qui cherchent à les aider. Certains « papas », prédisposés à les entretenir, sont repoussés. Cela peut encore se comprendre. Mais même lorsque des hommes désintéressés tentent de leur faire quitter l’abîme, le résultat est souvent voué à l’échec. Il est difficile à ces jeunes garçons de réintégrer le système, et davantage encore d’abandonner leur quête. Enfin, aussi contraignante que soit leur situation, elle leur confère une forme d’autonomie, de liberté. Les hommes qui les achètent sont, selon eux, les véritables proies qu’ils ont su piéger. Finalement, au milieu de tout cela, le sexe n’est plus qu’une formalité.

Le sexe. Il est absent du roman. Jamais évoqué explicitement. Malgré une écriture réaliste minutieuse, aucune activité sexuelle n’est décrite. Cette absence le rend omniprésent. Ce vide dans l’écriture obsède, il dérange. Toute la mécanique infernale du désir tourne autour de lui. Garçons de cristal est un roman de la circularité. Les prostitués font le tour du bassin du jardin public comme de jeunes autours dans un ciel sans nuages, proies juvéniles ou prédateurs féroces.

Les nouveaux Misérables.

 

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?

Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer…
*

 

David_garçons-de-cristal2Le roman de Bai Xianyong a quelque chose d’hugolien. Ce sont quatre Gavroche que l’auteur représente. Voyous attachants, chacun révèle quelque chose de touchant et d’honnête. Garçons de cristal a ses Fantine, ses Ténardier, et ses Jean Valjean. La narration abrite ses grandes figures : le généreux monsieur Fu, l’instructeur Yang et son gorille Axiong, ou encore le couple passionnel qui unit Dragon et Phénix… Nous les rencontrons à travers de vastes monologues au cours desquels leurs histoires nous sont contées.

Mais les figures idéalisées d’Hugo laissent place ici à des êtres (peut-être) plus humains et plus vrais. L’instructeur Yang, proxénète hystérique, se révèle peu à peu un protecteur généreux. Le vieux monsieur Fu, quant à lui, n’est pas sans faille : son histoire est tachée par le sang et les larmes. Les personnages prennent corps et s’éloignent du papier, tandis qu’ils évoluent au sein d’une écriture qui adopte un regard plus humain, plus près de l’homme en somme. Témoin le choix de la première personne : c’est Aqing qui s’exprime tout au long du roman, et bientôt lui-même ne supportera plus l’état auquel il est contraint.

« La littérature est nécessaire à la politique avant tout lorsqu’elle donne une voix à qui n’en a pas » écrit Italo Calvino dans La Machine littérature. La dénonciation est bien là, dans Les Misérables comme dans Garçons de cristal. Bai Xianyong présente régulièrement ces prostitués comme de vrais jeunes garçons : ils se chamaillent, jouent au basket, et nagent dans la rivière… On en oublie parfois leurs activités nocturnes. L’auteur hurle à l’humanité, attendrit son lecteur, et fait de son livre l’éloge de la bonté. Son regard est doux pour ces jeunes hommes à qui il offre un espace, une bouffée d’encre qui leur donne l’occasion de s’évader. Le roman débute « En notre royaume », puis les « oiseaux du printemps de la jeunesse » se dirigent en « Terre de béatitude », qu’ils finiront tous par quitter en un envol final, pour s’en aller survoler de nouveaux territoires.

Bai Xianyong

Bai Xianyong

Dans ses silences et ses blancs, Bai Xianyong nous offre une écriture transparente : celle qui refuse de cacher, celle qui fait voir ceux qui tentent de fuir le soleil de Taipei. Là, dans l’ombre du gouvernement, sévit un autre royaume, à la fois libre, anarchique et cruel, où séjournent des êtres fragiles et précieux. Mais ces parois de verre ne sauraient dissimuler un doux rayon d’espoir.

« L’histoire de ce royaume qui était nôtre est obscure : nul ne sait par qui ni quand il fut fondé, mais dans ce minuscule pays des plus secret, des plus illégitimes qui soient, se sont produites nombre d’histoires douloureuses, pleines de vicissitudes, à pleurer, à chanter, bien qu’elles ne méritent guère d’être contées à ceux qui leur sont étrangers. »

 

David Rioton

 

* Victor Hugo, « Melancholia », Les Contemplations.

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