Aveuglante noirceur : Scintillation de John Burnside

Scintillation, c’est un monde réduit à la convergence de lieux en tous genres : une forêt d’ébène polluée aux teintes horrifiques, une usine chimique désaffectée aux vapeurs fantastiques, une ville au nom dystopique (l’Intraville, le « ghetto des ouvriers empoisonnés », face à l’Extraville, le ghetto des nantis). Le décor se dessine, l’histoire s’enclenche au son de plusieurs voix.

scintillationC’est un récit sur lequel plane le voile de la mort, celle de cinq enfants de l’Intraville introuvables depuis des années. Exilés dit-on. Ces petits chenapans auraient pris la clé des champs et seraient taillés la route pour découvrir le vaste monde. Vaste blague dont personne n’est dupe. Les corps n’ont jamais quitté l’Intraville : quand on y naît on y meurt. Morts ou vivants, ils hantent les bois sinistres, habitat surnaturel peuplé de créatures étranges et oppressantes. Mais si personne ne croit aux fadaises des fugues à répétition, chacun s’efforce à maintenir sauves les apparences. Le scandale serait trop monstrueux, la fuite insubmersible.

Parmi les « enfants perdus », comme les surnomment les habitants désœuvrés de cette presqu’île fantôme, se trouve le meilleur ami de Leonard, 15 ans, arpenteur des lieux maudits, des classiques littéraires et des dessous des filles. Il n’accepte pas sa disparition, il refuse le mensonge.

Sexe, lecture et anarchie

Contrairement à John Morrison, le policier chargé de l’enquête des disparitions dont le rêve est d’intégrer la communauté, d’y avoir sa place, Leonard, jeune misanthrope atteint d’une lucidité maladive n’a pas plus de considérations pour l’école (« le contraire de l’école, c’est les livres ») que pour ses congénères. Englués dans leurs trivialités amoureuses, polluants son atmosphère avec leurs désirs d’ados frustrés, ils lui offrent un spectacle dont le pathétique le dispute à la fascination :

« Le vaste monde froid et sauvage se compose principalement de deux choses pour lesquelles je ne suis pas très doué : les autres gamins, et l’école. Enfin bon, ce n’est pas que les autres gamins m’insupportent tant que ça, juste que la politique des relations, c’est franchement chiant. Cathy a envie de sortir avec Tommy sauf que lui veut sortir avec Kerry, qui est la meilleure amie de Cathy. De son côté, Kerry a envie de sortir avec lui, mais elle ne veut pas faire souffrir Cathy. Dieu sait comment on peut avoir envie de sortir avec Tommy, déjà, vu qu’il n’a pas vraiment inventé l’eau chaude, mais bon voilà, c’est ça les gamins. De petits adultes, plein de susceptibilité et de sentiments froissés. Puis, tout à coup, voilà qu’ils pètent tous les plombs, tout le monde baise ou castagne tout le monde et, avant même de comprendre, on a maille à partir avec toute sorte de gens à qui on ne donnerait même pas l’heure si on pouvait éviter. »

Leonard préfère la fréquentation des livres et des filles. Outre l’Homme-Papillon qui l’instruit avec bienveillance sur les mystères de la nature et Elspeth qui lui fait découvrir un amour sauvage et sensuel, c’est John le bibliothécaire qu’il côtoie le plus souvent. C’est la rencontre entre le maître un peu pédant et le jeune prétentieux à qui-on-ne-la-fait-pas. Les premiers regards sont électriques mais le courant passe bien. John lui fait découvrir de curieux ouvrages, à l’instar de ce surprenant Anarchist CookBook, parfait petit manuel pour terroriste en herbe ayant réellement existé :

TheAnarchistCookbook« – Ce livre enseigne comment tuer et mutiler les gens, il a dit. C’est vrai quoi, enfin un livre véritablement utile.
Il a cité, à nouveau :
– « Les oreilles : s’approcher d’un ennemi par-derrière et lui asséner une gifle sur les deux oreilles à la fois peut le tuer sur le champ. Les vibrations causées par le coup lui feront exploser les tympans et entraîneront une hémorragie interne. »
Il était réellement enthousiasmé.
– Je ne savais pas ça, il a dit. Tu le savais, toi, Leonard ?
Je n’ai pas répondu. Je ne m’étais pas rendu compte que John vouait un intérêt aussi profond et durable aux différentes manières de niquer les gens. »

Lecteur omnivore, Leonard n’est pourtant pas dupe des simulacres de révolte contenus dans les livres. Ceux-ci peuvent ouvrir la voie, faire apparaître des pistes, susciter l’envie, sauver l’Homme même mais pas faire naître les tripes nécessaires pour trouer la peau d’un autre. Le pouvoir de la lecture trouve chez lui des limites en des circonstances particulières, extrêmes. On peut potasser un livre de recettes anarchistes, concocter des gâteaux islamistes, élaborer des cupcake crypto-fascistes ou des madeleines post-situationnistes, on ne passera pas à l’acte sans prendre le risque de tout perdre, sans un sacrifice total de sa propre personne :

« Je savais, bien sûr, que ce qu’on lit dans un livre ne compte pas vraiment, parce qu’il faut avoir la volonté de tuer quelqu’un pour en arriver à le faire vraiment et que, la volonté, ça ne se potasse pas dans les livres. Les techniques qu’on maîtrise, ça ne compte pas, il faut être vraiment prêt à passer à l’acte. Le truc étonnant chez la plupart des gens, compte tenu de la haine qu’on se voue les uns aux autres, c’est qu’on n’est pas prêt à ça. On fantasme là-dessus à longueur de journée, mais on ne pourrait pas le faire. À un niveau enfoui, cette donnée-là régit tous nos échanges. C’est aussi simple que ça. Même dans les endroits où on respecte le plus la loi, ce qui fait la différence c’est qu’un homme est capables de tuer et un autre, pas. On met ces deux hommes dans la même pièce, et peu importe les autres facteurs qui entrent en jeu. C’est la différence qu’il y a entre s’en foutre et ne pas s’en foutre. Si mal que ça aille, la plupart des gens continuent de tenir à quelque chose. C’est ce qui les rend si tristes, putain, et c’est ce qui les rend beaux. »

Pourtant, il y a matière à révolte. L’embrasement couve mais ne prend jamais. Il faudrait tout abattre pour tout recommencer. Mais le pourrissement des âmes est tel…

Poésie des souterrains

Fasciné par la violence, Leonard se met à fréquenter une bande pas très fréquentable, celle de Jimmy Van Doren. S’ensuivront des rivalités avec les garçons, une romance avec une fille (l’extravagante Eddie), et un pacte avec le diable lors d’une virée terrible dans l’antre des bois empoisonnés. L’occasion alors pour l’auteur de dépeindre la psychologie noire de ses personnages, de pousser jusqu’aux limites leur sensibilité juvénile et cruelle.

À ce compte, les lieux macabres que constituent la forêt et l’usine abandonnée renferment des images épouvantables. À moins que ce ne soit l’oeuvre de l’imaginaire collectif de charger ces endroits lugubres de forces maléfiques. Peut-être que les ravages industriels ont fantasmé des arrières-mondes obscurs où règnent folie et chaos. On y traîne, on s’y perd, on y sombre. Une chose est sûre, l’horreur de la découverte du premier garçon tué est un tel choc pour Morrison que remontent des terreurs longtemps enfouies dans les tréfonds de sa conscience. En témoigne une digression horrifique renvoyant à une peur panique bien connue :

10603201_606869986092037_1808475699014093065_n« Morrison s’était remémoré l’histoire de Thomas a Kempis, le saint qui avait réellement été enterré vivant, ce qui n’avait été découvert que des années plus tard, quand Thomas fut exhumé pour recevoir une sépulture plus distinguée après sa canonisation. Selon les descriptions de l’époque, le corps était ratatiné et convulsé, les bras recroquevillés sous le couvercle du cercueil comme si l’auteur de L’Imitation de Jésus-Christ était mort en s’efforçant de se dégager, la pulpe des doigts hérissés d’échardes et de sang séché comme autant de chardons à force de labourer et de griffer le bois de son ardeur désespéré à se libérer. Morrison avait entendu ce récit à l’école alors que sa mère gisait sur son lit de malade : quand elle fut morte, il prit l’habitude de se rendre au cimetière qui entourait l’église et de s’allonger sur la tombe, l’oreille collée au sol, pour écouter. Il était terrifié à l’idée que sa mère soit encore en vie tout au fond, prisonnière six pieds sous terre, en train de griffer et de hurler pour qu’on la libère. »

Morrison est au fond du trou, contraint par le magnat du coin, Brian Smith, à faire profil bas sur sa découverte. L’enquête n’avance pas, elle s’embourbe dans l’hypocrisie générale et l’inertie du désespoir. Conscients de leur impuissance et de leur lâcheté, les autorités accordent une journée d’impunité totale aux enfants de la ville, comme pour se faire pardonner le crime de ne pas avoir réussi à secourir un des leurs, pour s’absoudre du péché d’omission, « le péché de ne pas vouloir savoir ; le péché de tout savoir et de ne rien faire. Le péché de connaître les choses sur le papier mais de refuser de les connaître dans nos cœurs. » C’est donc un ouragan de colère triste, défouloir face à la peur des adultes, échappatoire contre l’angoisse de la mort qui enserre le cœur des enfants à chaque nouvelle tragédie :

1581873_3_9d7c_cette-photo-des-emeutes-qui-avaient-pris_c43ca233fd21e246990e0ab349920594« Le jour d’école qui suit la disparition d’un des nôtres, on erre dans la ville et les terrains vagues, en volant tout ce qui a l’air d’avoir de la valeur et en cassant tout le reste. Signe de la honte qu’éprouvent les autorités : quoi qu’on fasse, il n’y a pas de répercussions. Ils se sentent coupables parce qu’ils savent qu’ils nous ont lâchés. On devrait incendier la mairie et le poste de police, ces jours-là, et peut-être enfin leur forcer la main. Mais on ne le fait jamais.
On casse des vitrines. On pique du vin bon marché dans la boutique Spar. On va jusqu’à l’usine et on reste là-bas à sniffer de la colle ou à se murger avec le vin qu’on a volé, puis on rentre chez nous la tête à l’envers et on monte chacun dans sa chambre, on se branche chacun sur sa chaîne hi-fi personnelle et on pleure toute les larmes qu’on a dans le corps, ou bien on reste assis sur un bord de fenêtre ou un toit quelque part, à contempler le ciel.
Certains d’entre nous – les solitaires, les sans amis – vont à l’usine et cherchent un truc dangereux à faire, quelque acrobatie de trompe-la-mort à laquelle personne n’assistera mais qui restera inscrite dans la chair, et dans l’esprit, testament vivant de notre envie d’en finir avec le monde. »

On n’en finit pas avec ce monde. Le récit se clôt sans réponses dans le bain d’un lyrisme ténébreux rendant grâce à l’effroi et au suspens qui accompagne le lecteur tout au long de cette étrange odyssée en terre souillée. Le monde ne finit pas. Il se recompose, recommence sous les augures d’un tourbillon de mouettes folles. Ce n’est pas un hasard si leur furie orne la couverture de l’édition française : premier indice, retour à la case départ, à l’origine du monde, encore et encore…

Sylvain Métafiot

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Requiem des innocents : la nostalgie du malheur

« Seigneur, Jésus-Christ, Roi de gloire, délivrez les âmes de tous les fidèles défunts des peines de l’enfer et de l’abîme sans fond : délivrez-les de la gueule du lion, afin que le gouffre horrible ne les engloutisse pas et qu’elles ne tombent pas dans le lieu des ténèbres. » ( Requiem de Mozart, Domine Jesu )requiem-des-innocents-25094

1952, publication du premier livre de Louis Calaferte. Ce Requiem des innocents est salué comme une révélation dit-on. Vif succès. Pour preuve ? Une quatrième de couverture, déterminée et frondeuse, brandit fièrement de belles expressions pour étiqueter une œuvre qui « garde aujourd’hui encore toute sa virulence », mais surtout qui « demeure un des grands cris de révolte contre la misère et l’injustice moderne »… Que voulez-vous. Il faut être moderne, être d’actualité, vivre avec son temps… Il faut crier, hurler, taper du point, exprimer son mécontentement, son dégoût. Tarir d’éloges une œuvre presque inconnue, discrètement oubliée est l’occasion rêvée. Profitons-en. Dépoussiérées par un ton grandiloquent, la monstrueuse misère nous est offerte, l’honteuse injustice nous est dévoilée. Pour nous, lecteurs curieux et impatients, pas question d’en louper une seule miette. Silence. Le spectacle « commence au bout du monde ». De ce bout de terre lyonnaise, ce bout de mémoire et de souvenirs s’élèvent les premières notes inquiétantes et provocantes : « Il me semble encore entendre Lédernacht, le Juif allemand, soutenir que Christ n’avait pas été crucifié, mais bel et bien écrabouillé, à coup de talons et qu’ainsi toute résurrection était fort improbable. »

Le romanesque magique

« Je n’ignore point que ces pages n’ont de valeur qu’en vertu de l’émotion qui, si toutefois j’y réussis, doit sourdre de cette succession de scènes, de faits, tous réels que j’ai dépeints. » Cette implication de l’auteur est revendiquée à travers ces récits, ces souvenirs épars et morcelés qui s’amoncellent et s’entremêlent dans un ordre chaotique. Les impressions fugaces, les scènes cocasses et terribles se succèdent sans temps morts. Réfutons encore cette quatrième de couverture qui veut nier l’évidence, et parer l’œuvre de l’aura séduisante d’un témoignage, d’une simple et froide dénonciation de l’injustice. Le romanesque affleure à chaque mot, emplissant l’espace et exprimant la colère et la fierté, tout autant que le dégoût, le désespoir. Avec rage, haine mais aussi douceur et compassion, l’auteur parvient magnifiquement à allier l’âpreté réalisme des descriptions à un imaginaire fantasmatique.

L’exagération, les envolées lyriques sonnent étrangement à nos oreilles. Silence. On en vient même, dans un sentiment de malaise et de plaisir contradictoires, à contempler ces scènes de la violence ordinaire. La maîtrise remarquable du langage la déguise du costume de l’exagération et du fantastique. Le glauque, le malsain ne nous est pas révélé dans son affreuse nudité. La misère est magnifiée, esthétisée autant qu’elle est rejetée et abhorrée. Elle nous attire toujours, irrésistible. Les mots chantent, résonnent et s’entrechoquent dans une cadence faite d’alternances et de répétitions. Au martèlement des malheurs se succèdent des moments d’épiphanie d’une beauté subversive.

L’enfance meurtrie

photoLe récit de cette enfance volée nous est jeté abruptement au visage. L’absence marquée de chronologie et de « structure logique » nous entraîne dans un hors-monde où se confrontent simultanément les différents niveaux de temporalité. Le récit s’ouvre au présent, puis, peu à peu, le lyrisme s’efface devant la force du souvenir pour revenir plus puissant. Le je parsème malicieusement le récit et signe l’abandon progressif de l’auteur à la nostalgie et la pitié. Tout entier, il se laisse envahir par les chaotiques fluctuations du temps. Les nombreux retours en arrière l’engloutissent et dessinent une ambiance particulière, sombre et épique.

Le lyrisme finit toutefois par s’imposer au fil du récit. Les souvenirs ne s’apparentent plus à de simples scènes de la vie quotidienne. L’émotion ressentie par le narrateur les rend plus vivants et marquants. Le style et la tonalité changent du tout au tout. Le début du récit d’enfance est marqué par un ton joyeusement provocant et virulent. Tout est fait pour choquer, pour nous pousser au-delà de nos limites, et l’humour désabusé et sarcastique rend plus supportable les évocations des jeux cruels auxquels s’adonnent des enfants épris de violence. Même les bassesses des adultes en deviennent touchantes de ridicule. Devant leur monstruosité naturelle et spontanée, notre esprit critique est totalement réduit à néant. Nous sommes dépourvus de nos valeurs, de notre précieuse moralité. Seul persiste le malaise, la nausée nous étreint. La musique est insoutenable, brutale et saccadée, hachée par de  courtes phrases incisives elle s’emballe dans l’accumulation de verbes, joue sur les répétitions, ressasse et brasse un vocabulaire argotique qui s’insère poétiquement dans des phrases ciselées par des imparfaits du subjonctif. Les pointes de violence se manifestent par les insultes dirigées contre le « couple épique », les parents de l’auteur / narrateur. Ce déchaînement de fureur légitime vient rompre l’harmonie du requiem.

Le triste et sale bonheur

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Puis, le calme, le silence inquiétant après la tempête. Le récit se transforme et atteint une apogée où l’écriture s’apaise, devient compatissante. Non plus violente, elle devient simplement triste. Elle porte en elle les regrets mais aussi l’espoir. S’élève alors la « complainte des mal-nés » qui saisit l’émouvante humanité de ces « hommes déchus, anges terribles, crasseux, sales, malades, ivrognes, fainéant, répugnants, indifférents, étrangers ». Tous sont égaux dans la misère et le malheur, et tous sont touchés par «le délabrement moral ». Tous vivent dans le même enfer et c’est avec un plaisir presque inespéré que l’on assiste aux « instants de paix fugitifs », aux « quelques matins de frêle bonheur », autant de moments rares et précieux.

Le bonheur a l’apparence d’un homme, Lobe, Le Juste, celui qui débarbouille la criminalité  des visages  de ces petites teignes. Celui qui exalte en eux la volonté de s’en sortir, celui qui s’offre même, avec un amusement obstiné, à leurs poings timides et respectueux. Victime sacrificielle, tel le Christ il porte la croix pour alléger leur fardeau. Les coups pleuvent sur son corps grotesque. Il parle enfin le même langage que ces incompris. La tristesse s’envole des cœurs, remplacée par l’amitié, la toute-simple. Mais ce chant d’espoir ne survit pas longtemps au désespoir incrédule, qui colle à la peau, noire comme la crasse. Le passage le plus marquant du récit est un appel au secours. Le viol d’une fillette sur un tas de charbon constitue le prélude à l’horreur : le meurtre d’un chien. L’insistance de l’auteur sur le regard plus qu’humain de l’animal provoque le malaise. Nous sommes plus émus par le sort réservé à la bête, que par celui d’une fillette dont la résignation viendrait presque adoucir le crime. Eux-aussi sont des victimes sacrificielles et nécessaires. Sans elles, pas de rachat ni de rédemption. La prière du requiem s’élève enfin.

Le chemin de croix  

Requiem des innocents est un chemin de croix. Le chemin de la condition humaine aspirant à la rédemption. Puisque personne n’est innocent, puisqu’ils sont tous « honteux et fous d’orgueil », tous coupables, ils martèlent furieusement leur droit à l’existence. Cette humanité déchue n’est jamais dépeinte dans sa dignité et dans sa grandeur. Elle est rabaissée à l’ordinaire, donc à la bestialité la plus pure, la plus innocente. À coup de crayon, à coup de burin, on esquisse les personnages. Flous, indéterminés, ce ne sont que des bouts de corps et de chair qui mènent leur petit train-train cruel. Ils se mélangent, s’assemblent, ne formant plus qu’un tumulte de taches sombres et crasseuses. La voilà, l’humanité. Qu’elle est belle et sublime ! Les alcooliques, les victimes, les estropiés, les souffre-douleur, les tarés, les consanguins, les laids, les pauvres… Ils s’emparent éperdument d’un morceau de récit et jouent leur partition. Alors, les échos de leur vie et de leurs soupirs parviennent enfin à nos oreilles, jusqu’à hurler dans des contrepoints expressifs, la douleur lancinante de vivre une telle vie, de subir une telle misère… La beauté expressionniste et flamboyante de ce requiem naît de l’harmonie entre le dégoût et la compassion que suscite la condition humaine. Il en appelle, par sa brutalité imprécatrice, au repos de l’âme, et l’on se souviendra longtemps de cette prière pour le salut de ces innocents.

Anh-Minh Le Moigne

The Innocent : le manga surnaturel d’Avi Arad

The-innocent-manga (1)The Innocent est un manga réalisé sur une idée originale et un scénario d’Avi Arad. N’étant pas mangaka (auteur de manga), ce dernier a fait appel à des spécialistes de cet art pour l’aider à créer un one shot  (manga en un seul volume) : le japonais Junichi Fujisaku pour le scénario et la sud-coréenne Ko Yasung pour le dessin. Le premier est l’auteur de trois recueils de nouvelles adaptés de l’animé Ghost in the Shell Stand Alone Complex, ainsi que  l’adaptation cinématographique du manga Tsubasa : Reservoir Chronicles. La seconde est connue pour Redrum (pas génial) mais surtout pour Stigmata qui, dans le genre fantastique, est plutôt réussi. Le titre du manga ne l’évoque pas clairement, pourtant le fantastique est bel et bien abordé. Rien d’étonnant quand on sait qu’Avi Arad est le producteur de quasiment tous les films Marvel de 2000 à 2010 et de l’adaptation en dessin animé des mêmes séries de superhéros. Si les protagonistes de The Innocent ont effectivement des pouvoirs, ce ne sont pas des super-héros à l’instar de Spiderman, Iron Man, les 4 Fantastiques ou les Avengers.

Des anges aux missions particulières

Le manga débute par la mort du personnage principal, exécuté sur une chaise électrique pour un crime qu’il n’a pas commis. Parce qu’il est exécuté à tort, le comité des anges décide de lui accorder une seconde chance. Il le transforme en être de cendres et lui donne pour mission d’aider les gens qui se trouvent dans la même situation que lui, et c’est grâce aux miracles qu’il provoque qu’il les innocentera. Pour l’aider dans sa tâche, il est placé sous la surveillance d’Angel, une androgyne qui n’aime pas les humains mais qui est intriguée par la désinvolture dont fait preuve Ash J. Wright, détective privé décédé et héros de cette histoire.

Étrangement, toutes les missions qu’il aura à accomplir le ramèneront à son ancienne vie et il découvrira qu’il est la victime d’un gigantesque complot impliquant de nombreux innocents…

Une intrigue intéressante mais inaboutie

The-Innocent-illust-2-ki-oonLe scénario est, somme toute, assez basique. Un homme fraîchement décédé renaît de ses cendres pour se venger et sauver des innocents – ça ressemble étrangement à The Crow – à ceci près que le personnage est normalement invisible aux yeux des humains. Pourtant, ils peuvent sentir sa présence et lui-même peut choisir de solidifier son corps, et par là, de se rendre visible aux autres. Seul un personnage peut le voir tel qu’il est : Whirl, l’homme de main de Frame Burns, le mafieux, à l’origine de toute cette histoire. Ce personnage particulièrement intriguant semble posséder un étrange pouvoir, une grande force physique lui permettant de résister aux coups dévastateurs de l’homme de cendres, mais aussi la capacité de souiller les anges avec son sang, les mettant ainsi à sa merci en les paralysant. Ce personnage, sûrement à cause de ses caractéristiques particulières, éprouve une certaine lassitude vis-à-vis de la vie qui est la sienne. Il ne veut que « jouer », ce qui, dans son langage, signifie tuer quelqu’un, humain ou animal. On le voit ainsi entouré de plusieurs dizaines de cadavres d’oiseau tués au couteau, son arme fétiche.

Ce personnage qui semble être un double maléfique d’Ash meurt et l’on ne sait ni d’où il vient, ni l’origine de ses pouvoirs. Est-ce un démon ? Avait-il une mission particulière à accomplir ? La vraie mission du héros n’était-elle pas tout simplement de le tuer ? Toutes ces questions restent sans réponse.

Hormis ce personnage qui aurait mérité d’être un peu plus étoffé, les autres sont plutôt efficaces et nourrissent l’intrigue. Toutes les victimes que rencontrent Ash ont un lien avec Frame Burns, l’occasion pour lui d’accomplir sa vengeance tout en aidant son prochain. Le manga ne durant qu’un volume, le rythme du récit est très rapide même si l’on déplore le fait que certains aspects de l’histoire ne soient pas plus développés, notamment l’histoire autour du comité des anges. En effet, l’apparition d’un autre ange qu’Angel, venu lui donner des renseignements pour le moins étonnants, atteste l’existence de plusieurs « anges » chargés de missions différentes.  Mais de quels genres de missions s’agit-il ? Angel, la « responsable » d’Ash lui dit au début du récit qu’elle n’aime pas s’occuper d’être humain, dévoilant alors qu’elle s’occupe d’autres choses, mais de quoi ? Trop d’éléments sans réponse nuisent à la qualité de l’œuvre.

Des stéréotypes utilisés à bon escient

the-innocent-mangaDonner aux personnages des noms américains indiquant clairement leurs caractéristiques est un procédé un peu stéréotypé mais qui a le mérite de révéler certaines choses de manière implicite. Le personnage d’Angel porte un nom qui coïncide pleinement avec sa fonction d’« ange ». La signification du prénom Rain (« pluie »), l’avocate et petite-amie d’Ash, est liée à son caractère empreint de mélancolie. Whirl quant à lui, est le personnage le plus mystérieux du manga. Il semble habité par l’envie de bouleverser ce qui est établi, le calme l’ennuie et son tempérament fait qu’il est comme un « tourbillon » capable de tout détruire sur son passage, pour finir lui-même emporté par un tourbillon de flammes… Ash, dont le nom veut dire « cendre » était semble-t-il, destiné à devenir cet ange fait de cendres. Son nom expliquerait justement pourquoi il est si « spécial » et pourquoi le comité des anges s’intéresse tant à lui, allant jusqu’à lui pardonner si facilement d’avoir enfreint les règles et d’avoir failli tuer un humain…

Si les dessins ne sont pas mauvais, force est de constater qu’Avi Arad est meilleur producteur que scénariste. Il aurait été préférable qu’il creuse et étoffe un peu plus un scénario déjà traité des centaines de fois. Une approche prometteuse qui laisse sur sa faim. Dommage !

Rémy Glérenje

Il n’y a pas que Rimbaud qui fugue

photo recueilC’est avec plaisir que l’on parcourt les Nouvelles fugues, second recueil de nouvelles de l’association Le Littérarium, qui promeut la littérature estudiantine. Dans cette optique, Le Littérarium organise divers événements : le Quizarium, un quiz mensuel pour développer votre culture littéraire dans la bonne humeur, avec de nombreux livres à gagner ; et des veillées poétiques avec le Cercle des Poètes Apparus, qui met en avant la poésie estudiantine. Une seule idée : les étudiants ont eux aussi leur mot à dire dans la littérature, et c’est dans cette optique qu’a été créé Le Gazettarium, un journal littéraire étudiant en ligne, et qu’est organisé le concours de nouvelles du Littérarium. Six créations étudiantes sont sélectionnées parmi plus de soixante-dix nouvelles par un jury prestigieux et renouvelé à chaque concours.

Un jury prestigieux

Pour Nouvelles fugues, le jury était composé de Sophie Coste, professeure de Lettres Modernes à l’université Lumière Lyon 2 ; Brigitte Giraud, conseillère littéraire à la Fête du Livre de Bron, auteure publiée et directrice de collection chez Stock, Catherine Goffaux, bibliothécaire à la Bibliothèque Municipale de Lyon, Perrine Gérard, lauréate du premier concours d’écriture du Litterarium et présidente d’honneur du jury, Césinaldo Poignand, directeur de la librairie Ouvrir l’Oeil, Guillaume Rouvière, ancien président et membre fondateur du Litterarium, Yann Baracat, libraire et membre fondateur du Litterarium et Clément Extier, professeur de FLE et membre fondateur du Litterarium. Ils ont choisi six nouvelles qui représentent la diversité culturelle de l’université. Même si le concours est à thème libre, on remarque qu’une matière est particulièrement exploitée : la « fugue. »

La littérature est un voyage de l’esprit et la nouvelle met particulièrement en lumière l’intensité du plus petit mouvement. Presque toutes les nouvelles utilisent une narration à la première personne du singulier : une façon de mieux s’immerger dans les textes ?

De « nouvelles fugues »

Annabelle Coassy a écrit « Cher papa », un texte réflexif qui s’intéresse à un personnage qui a presque tout du fils prodigue. On lit une tension évidente entre imitation et création, qui est symbolisée par une rivalité entre un fils et un père pour poser cette grande question : comment échapper aux modèles ? La deuxième nouvelle nous emporte en Slovénie, sous la plume de Bérangère Abric. Dans « En Fuite », un personnage s’assoit à un café et nous raconte « le voyage le plus lointain [qu’il ait] entrepris ». Panama, Bruxelles, Kiev, Crimée, Lvov, Varsovie, Belgrade et Ljubljana, une grande errance dans le monde, ponctuée d’amours qui durent le temps d’une page. Denis Cheynet nous offre « Un bateau dans le Pacifique », récit rocambolesque d’un monsieur tout-le-monde qui se retrouve emporté au large d’Hawaï pour concevoir quelques objets informatiques complexes. Laure Lapierre livre « Solange », un récit qui déroule une réflexion sur la mort.

On atteint l’ordre du sublime à travers « Dakchya » de Marie Montalescot. Recherche formelle et stylistique, jeu avec la langue, toute une poésie s’y déploie. Le lecteur est intrigué et dérouté à chaque ligne. Cette langue est un mur d’escalade qui possède les harmonies d’arpenteur chères à Julien Gracq. Surface verticale, certes, mais creusée de reliefs, de nuances magiques. Une petite pépite littéraire qu’il serait dommage de rater.
On arrive ensuite « Sur la route » de Nicolas Raulin, qui développe une autre réflexion sur la mort. Un memento mori qui interrompt un recueil qu’on a hâte de rouvrir.

Le recueil pourra être commandé sur le site Internet du Litterarium et sera disponible lors de la soirée de lancement qui aura lieu fin jeudi 9 octobre à la librairie Ouvrir L’Oeil à Lyon à 19h. Si vous êtes intéressés par la production littéraire estudiantine, nous vous conseillons également Lampe de Rancement, le premier recueil de nouvelles du Littérarium ainsi que le prochain recueil de nouvelles qui paraîtra au 1er semestre 2015. Par ailleurs, le Litterarium organise cette année encore son concours d’écriture et vous invite à envoyer vos textes, si vous êtes étudiants de l’Université Lumière Lyon, à l’adresse suivante : concours.lelitterarium@gmail.com.

Willem Hardouin

Article initialement paru dans le premier numéro de L’Envolée Culturelle

Nouvelles fugues pour Le Litterarium et de jeunes auteurs universitaires…

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Marie Montalescot © Jérémy Engler

Ce jeudi 9 octobre, à 19h, à la librairie Ouvrir l’Œil (18 rue des Capucins, Lyon 1er) se déroulera l’événement littéraire de l’année ! Oubliez tous les grands prix littéraires que le mois d’octobre attribue et découvrez celui du Litterarium ! Cette association étudiante créée en mai 2009 organise des concours d’écriture destinés aux étudiants de l’Université Lumière Lyon 2 à laquelle elle est rattachée. Ce concours rencontre un franc succès auprès des étudiants comme en témoigne le nombre grandissant de participants chaque année. Il témoigne de la volonté du Littérarium de promouvoir la production littéraire estudiantine en récompensant les jeunes auteurs lauréats par la publication d’un recueil. Le Litterarium s’est associé à la maison d’édition Les Milles Univers pour vous proposer Nouvelles Fugues, un ouvrage de qualité à découvrir et consommer sans modération.

Pour vous donner un petit avant de goût de la soirée de présentation avec les auteurs, voici une petite interview de Marie Montalescot, une des lauréates du concours pour sa nouvelle « Dakchya ».

Pourquoi avoir participé à ce concours d’écriture ?
Marie Montalescot : Cela fait très longtemps que j’écris et on m’a souvent dit que ce j’écrivais était sympa. J’étais à l’étranger, en Corée du Sud, pendant le concours, effectuant une année d’étude à l’étranger. C’était une expérience assez incroyable, j’avais envie d’en parler d’une certaine manière et le concours était une bonne occasion de le faire.

Votre nouvelle se déroule en Corée du Sud et s’intitule « Dakchya » mais que signifie ce mot ?
C’est assez drôle d’entendre les gens parler coréen en prononçant ce mot car c’est un mot qui veut quand même dire « Ta Gueule ! » de façon assez violente. Aussi, quand les gens prononcent le titre avec un accent français et de manière assez décontractée, ça donne un décalage assez marrant.

J’imagine, mais dans votre nouvelle, il n’est pas dit explicitement que « Dakchya » signifie « Ta Gueule », c’est un sacré pied-de-nez fait au lecteur ! Pourquoi un tel titre ?
La nouvelle en elle-même est compliquée car c’est plein de petits morceaux de beaucoup de choses dont j’avais envie de parler : du ressenti que j’avais dans la ville de Séoul, qui est une ville immense qui ne s’arrête jamais. Il y a toujours du bruit, toujours du monde, toujours de l’action, ça tourne, ça tourne à une vitesse incroyable. Donc ce titre c’était juste un moyen de dire STOP ! À un moment, quand on est embringué au milieu de tout ça, on a du mal à suivre le rythme, et parfois, on peut juste avoir envie de dire « Ta gueule ! » et, d’un coup, la roue qui tourne à fond s’arrête. Trouver un endroit à soi où il y a du silence et personne d’autre, c’est quelque chose d’impossible, on n’y arrive pas, donc c’était à la fois une envie que ça s’arrête parce que ça donne le tournis et en même temps ça donne le temps de voir ce qui se passe et d’en parler. Cette nouvelle c’est juste le moment où j’ai trouvé le temps et le moyen d’en parler au milieu du tourbillon.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour l’écrire, alors que vous étiez prise dans ce tourbillon ?
Deux jours à peu près.

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Anh-Minh et Juliette, deux membres du Litterarium

Vous êtes plutôt dans un travail instantané dans votre processus de réflexion ?
Dans ce cas là oui. C’était une envie urgente d’écrire sur quelque chose qui débordait et que j’avais besoin de jeter sur papier et à laquelle j’avais besoin de donner une forme. Je n’écris pas toujours comme ça, mais là, c’était une urgence d’écrire et un besoin de donner forme, d’une manière ou d’une autre, à cette espèce de sentiment confus et assez unique que j’avais.

Votre écriture est très fragmentaire. Pourquoi cette forme ?
C’est comme dans un tourbillon. Je ne sais pas. C’est comme quand on est pris dans un tourbillon, que tout tourne autour de nous, on aperçoit des bouts de trucs qui passent comme ça et qu’on attrape au fur et à mesure. Je les ai agglomérés pour essayer de faire un tout. Je ne savais pas si ça ferait sens pour quelqu’un d’autre que moi. Je ne savais pas du tout si la nouvelle allait plaire ou parler aux lecteurs. Mais moi, ça m’a permis de coller ensemble tous ces petits bouts confus et de leur donner une forme.

Avez-vous eu des retours de la part des membres du jury du concours ?
Non pas forcément. Je ne les ai pas rencontrés donc je n’ai pas forcément eu de nouvelles. J’ai eu une ou deux personnes qui m’ont dit avoir bien apprécié mais sans plus et on m’a dit que Perrine Gérard, la gagnante de l’année précédente et présidente d’honneur du jury (NDLR : également l’auteure de la préface du recueil) avait particulièrement apprécié et visiblement beaucoup soutenu ce texte au sein du jury. C’est tout ce que je sais pour le moment.

Que pensez-vous du titre du recueil Nouvelles Fugues ? Correspond-t-il à votre texte ?
C’est un texte qui se retrouve au milieu d’autres donc c’est difficile de juger. Par rapport à mon texte, globalement oui, dans le sens où le mot « fugue » est pris dans le sens de « fuite » ! Parce que c’est au milieu d’un tourbillon et que ça court dans tous les sens, après au sens musical, la « fugue » serait un peu trop calme par rapport à ce que j’avais envie de dire. J’aurais plus vu une musique de guerre, d’une charge ou un truc comme ça… Une musique militaire aurait été plus appropriée…

Venez à la rencontre de Marie Montalescot et des cinq autres lauréats du concours lors de cette soirée de lancement qui annonce de belles découvertes.

Propos recueillis par Jérémy Engler

Article initialement paru dans L’Envolée Culturelle