Requiem des innocents : la nostalgie du malheur

« Seigneur, Jésus-Christ, Roi de gloire, délivrez les âmes de tous les fidèles défunts des peines de l’enfer et de l’abîme sans fond : délivrez-les de la gueule du lion, afin que le gouffre horrible ne les engloutisse pas et qu’elles ne tombent pas dans le lieu des ténèbres. » ( Requiem de Mozart, Domine Jesu )requiem-des-innocents-25094

1952, publication du premier livre de Louis Calaferte. Ce Requiem des innocents est salué comme une révélation dit-on. Vif succès. Pour preuve ? Une quatrième de couverture, déterminée et frondeuse, brandit fièrement de belles expressions pour étiqueter une œuvre qui « garde aujourd’hui encore toute sa virulence », mais surtout qui « demeure un des grands cris de révolte contre la misère et l’injustice moderne »… Que voulez-vous. Il faut être moderne, être d’actualité, vivre avec son temps… Il faut crier, hurler, taper du point, exprimer son mécontentement, son dégoût. Tarir d’éloges une œuvre presque inconnue, discrètement oubliée est l’occasion rêvée. Profitons-en. Dépoussiérées par un ton grandiloquent, la monstrueuse misère nous est offerte, l’honteuse injustice nous est dévoilée. Pour nous, lecteurs curieux et impatients, pas question d’en louper une seule miette. Silence. Le spectacle « commence au bout du monde ». De ce bout de terre lyonnaise, ce bout de mémoire et de souvenirs s’élèvent les premières notes inquiétantes et provocantes : « Il me semble encore entendre Lédernacht, le Juif allemand, soutenir que Christ n’avait pas été crucifié, mais bel et bien écrabouillé, à coup de talons et qu’ainsi toute résurrection était fort improbable. »

Le romanesque magique

« Je n’ignore point que ces pages n’ont de valeur qu’en vertu de l’émotion qui, si toutefois j’y réussis, doit sourdre de cette succession de scènes, de faits, tous réels que j’ai dépeints. » Cette implication de l’auteur est revendiquée à travers ces récits, ces souvenirs épars et morcelés qui s’amoncellent et s’entremêlent dans un ordre chaotique. Les impressions fugaces, les scènes cocasses et terribles se succèdent sans temps morts. Réfutons encore cette quatrième de couverture qui veut nier l’évidence, et parer l’œuvre de l’aura séduisante d’un témoignage, d’une simple et froide dénonciation de l’injustice. Le romanesque affleure à chaque mot, emplissant l’espace et exprimant la colère et la fierté, tout autant que le dégoût, le désespoir. Avec rage, haine mais aussi douceur et compassion, l’auteur parvient magnifiquement à allier l’âpreté réalisme des descriptions à un imaginaire fantasmatique.

L’exagération, les envolées lyriques sonnent étrangement à nos oreilles. Silence. On en vient même, dans un sentiment de malaise et de plaisir contradictoires, à contempler ces scènes de la violence ordinaire. La maîtrise remarquable du langage la déguise du costume de l’exagération et du fantastique. Le glauque, le malsain ne nous est pas révélé dans son affreuse nudité. La misère est magnifiée, esthétisée autant qu’elle est rejetée et abhorrée. Elle nous attire toujours, irrésistible. Les mots chantent, résonnent et s’entrechoquent dans une cadence faite d’alternances et de répétitions. Au martèlement des malheurs se succèdent des moments d’épiphanie d’une beauté subversive.

L’enfance meurtrie

photoLe récit de cette enfance volée nous est jeté abruptement au visage. L’absence marquée de chronologie et de « structure logique » nous entraîne dans un hors-monde où se confrontent simultanément les différents niveaux de temporalité. Le récit s’ouvre au présent, puis, peu à peu, le lyrisme s’efface devant la force du souvenir pour revenir plus puissant. Le je parsème malicieusement le récit et signe l’abandon progressif de l’auteur à la nostalgie et la pitié. Tout entier, il se laisse envahir par les chaotiques fluctuations du temps. Les nombreux retours en arrière l’engloutissent et dessinent une ambiance particulière, sombre et épique.

Le lyrisme finit toutefois par s’imposer au fil du récit. Les souvenirs ne s’apparentent plus à de simples scènes de la vie quotidienne. L’émotion ressentie par le narrateur les rend plus vivants et marquants. Le style et la tonalité changent du tout au tout. Le début du récit d’enfance est marqué par un ton joyeusement provocant et virulent. Tout est fait pour choquer, pour nous pousser au-delà de nos limites, et l’humour désabusé et sarcastique rend plus supportable les évocations des jeux cruels auxquels s’adonnent des enfants épris de violence. Même les bassesses des adultes en deviennent touchantes de ridicule. Devant leur monstruosité naturelle et spontanée, notre esprit critique est totalement réduit à néant. Nous sommes dépourvus de nos valeurs, de notre précieuse moralité. Seul persiste le malaise, la nausée nous étreint. La musique est insoutenable, brutale et saccadée, hachée par de  courtes phrases incisives elle s’emballe dans l’accumulation de verbes, joue sur les répétitions, ressasse et brasse un vocabulaire argotique qui s’insère poétiquement dans des phrases ciselées par des imparfaits du subjonctif. Les pointes de violence se manifestent par les insultes dirigées contre le « couple épique », les parents de l’auteur / narrateur. Ce déchaînement de fureur légitime vient rompre l’harmonie du requiem.

Le triste et sale bonheur

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Puis, le calme, le silence inquiétant après la tempête. Le récit se transforme et atteint une apogée où l’écriture s’apaise, devient compatissante. Non plus violente, elle devient simplement triste. Elle porte en elle les regrets mais aussi l’espoir. S’élève alors la « complainte des mal-nés » qui saisit l’émouvante humanité de ces « hommes déchus, anges terribles, crasseux, sales, malades, ivrognes, fainéant, répugnants, indifférents, étrangers ». Tous sont égaux dans la misère et le malheur, et tous sont touchés par «le délabrement moral ». Tous vivent dans le même enfer et c’est avec un plaisir presque inespéré que l’on assiste aux « instants de paix fugitifs », aux « quelques matins de frêle bonheur », autant de moments rares et précieux.

Le bonheur a l’apparence d’un homme, Lobe, Le Juste, celui qui débarbouille la criminalité  des visages  de ces petites teignes. Celui qui exalte en eux la volonté de s’en sortir, celui qui s’offre même, avec un amusement obstiné, à leurs poings timides et respectueux. Victime sacrificielle, tel le Christ il porte la croix pour alléger leur fardeau. Les coups pleuvent sur son corps grotesque. Il parle enfin le même langage que ces incompris. La tristesse s’envole des cœurs, remplacée par l’amitié, la toute-simple. Mais ce chant d’espoir ne survit pas longtemps au désespoir incrédule, qui colle à la peau, noire comme la crasse. Le passage le plus marquant du récit est un appel au secours. Le viol d’une fillette sur un tas de charbon constitue le prélude à l’horreur : le meurtre d’un chien. L’insistance de l’auteur sur le regard plus qu’humain de l’animal provoque le malaise. Nous sommes plus émus par le sort réservé à la bête, que par celui d’une fillette dont la résignation viendrait presque adoucir le crime. Eux-aussi sont des victimes sacrificielles et nécessaires. Sans elles, pas de rachat ni de rédemption. La prière du requiem s’élève enfin.

Le chemin de croix  

Requiem des innocents est un chemin de croix. Le chemin de la condition humaine aspirant à la rédemption. Puisque personne n’est innocent, puisqu’ils sont tous « honteux et fous d’orgueil », tous coupables, ils martèlent furieusement leur droit à l’existence. Cette humanité déchue n’est jamais dépeinte dans sa dignité et dans sa grandeur. Elle est rabaissée à l’ordinaire, donc à la bestialité la plus pure, la plus innocente. À coup de crayon, à coup de burin, on esquisse les personnages. Flous, indéterminés, ce ne sont que des bouts de corps et de chair qui mènent leur petit train-train cruel. Ils se mélangent, s’assemblent, ne formant plus qu’un tumulte de taches sombres et crasseuses. La voilà, l’humanité. Qu’elle est belle et sublime ! Les alcooliques, les victimes, les estropiés, les souffre-douleur, les tarés, les consanguins, les laids, les pauvres… Ils s’emparent éperdument d’un morceau de récit et jouent leur partition. Alors, les échos de leur vie et de leurs soupirs parviennent enfin à nos oreilles, jusqu’à hurler dans des contrepoints expressifs, la douleur lancinante de vivre une telle vie, de subir une telle misère… La beauté expressionniste et flamboyante de ce requiem naît de l’harmonie entre le dégoût et la compassion que suscite la condition humaine. Il en appelle, par sa brutalité imprécatrice, au repos de l’âme, et l’on se souviendra longtemps de cette prière pour le salut de ces innocents.

Anh-Minh Le Moigne

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Une réflexion sur “Requiem des innocents : la nostalgie du malheur

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