Soleil d’encre et fleurs de papier : un conte pour vous faire rêver

Septembre. Vous quittez les bancs de sable doré pour ceux de l’université. C’est un retour peu enthousiasmant malgré les quelques rayons de soleil qui pouvaient encore vous faire oublier les rideaux en plastique bleu de la fac. Vous pensiez pouvoir encore relire vos cours assis dans l’herbe autour d’un mauvais café ? Erreur ! Il fait gris, il fait froid. Vous buvez force de jus d’orange et autres pressés d’agrumineuses variées mais vous ne constatez aucune amélioration ? Vous êtes maussades et fatigués ? Une seule solution : Lire. Et quitte à choisir, lisez les aventures de Sindbad. Parce qu’avec Sindbad, y’a pas d’bad.

Les arabesques du voyage 

Cantique-des-Oiseaux1Sindbad n’est autre qu’un riche marchand originaire de Bagdad connu pour dresser de somptueux banquets. Au cours de l’un d’eux, il se lance dans le récit détaillé de ses aventures qui s’élèvent au nombre de sept voyages. La configuration rappelle l’ambiance de nos banquets médiévaux. Les festins sont largement arrosés, bien entendu, et les langues se délient, on livre plus facilement ce qu’on a sur le cœur. Le récit est riche des descriptions de Bagdad et de celles des pays visités par Sinbad. Depuis la beauté des jardins jusqu’aux parfums, il est facile d’imaginer alors quels ravissements la ville devait offrir aux notables. Ici on sait recevoir, on sait manger, on sait boire. C’est toute la culture orientale digne de ce nom qui est condensée dans cette capitale des plaisirs. Elle est comme ce chez-soi coquet qui s’oppose à l’ailleurs barbare anthropophage où l’on est seul contre une nature piégeuse et fourbe. L’Ailleurs est une épreuve qui semble renforcer l’amour que l’on a de son pays et des siens et permet ainsi d’enrichir les récits de voyages. D’ailleurs Sindbad le marin fait honneur à cette tradition narrative :

« Ô maîtres, écoutez le récit de ce qui m’est arrivé au cours de sept voyages que j’ai entrepris. Je m’en vais vous détailler les peines et les difficultés que j’ai supportées, les milles situations auxquelles j’ai été confronté, les morts terribles et détestables qui ont failli m’anéantir et auxquelles j’ai échappé. Ce sont là histoires bien étranges, aventures stupéfiantes et merveilleuses… »

Digne d’une bande annonce américaine, voici un exergue qui annonce la couleur. On veut nous divertir, nous surprendre. Le pari semble ardu pour des lecteurs d’ aujourd’hui saturés de blockbusters. Il faut donc faire l’effort d’exercer son imagination. Ramassé sur votre couette, il n’existe plus rien que l’eau froide de la mer qui se ride ponctuellement sous l’impulsion d’un coup de nageoire. Enfouis sous le sol de votre chambre et menaçant de renverser votre lit, les monstres marins semblent être endormis. Idiot, vous vous irritez lorsque le même schéma narratif se répète et vous exultez lorsque le récit prend des tours inconnus. Vous vous prenez au jeu et il vous en faut toujours plus. Mais pour votre plus grand bonheur les chapitres s’allongent. Raconter ces voyages est également le moyen d’informer ceux qui ne sont pas partis, des nouvelles du monde extérieur. En témoigne les longues descriptions factuelles qui peignent des fresques aussi merveilleuses qu’exotiques. Où est la part de fantasme et de réalité ? Les deux s’entremêlent pour permettre le rêve.

«  Il m’a encore été donné de voir, toujours dans cette même presqu’île, des buffles dépourvus d’oreilles, et bien d’autres choses encore ; car les montagnes, les vallées et les promontoires de cette région regorgent de bizarreries et de merveilles que l’on serait bien en peine de trouver dans les contrées où nous habitons. »

Toute la richesse de ces contrées orientales est contenue dans une narration à tiroirs qui se courbe et se dentelle pour répondre aux exigences de liberté d’un récit qui s’enchâsse à l’infini. L’histoire cadre est celle de la rencontre entre les deux homonymes dans lequel viennent s’emboîter les récits de voyages de Sindbad le marin. Enfin, à l’intérieur même de ces récits de voyages, d’autres légendes sont narrées par des étrangers. Le narrateur Sinbad décrit des paysages merveilleux tantôt en prose, tantôt en vers. Ces schémas narratifs propres aux contes des milles-et-une-nuits n’ont pas perdu de leurs ressorts dramatiques. Peut-être est-ce grâce à la figure de Sindbad qui, comme le lecteur, refuse l’ennui.

Sindbad, un homme parmi les hommes en quête d’aventures

Maqamat_haririDeux homonymes vivant dans deux situations totalement différentes se rencontrent. À la manière d’une médaille symbolique des revers de la fortune nous avons d’une part, Sindbad le portefaix, homme pauvre qui mène une vie de labeur détruisant son corps et son esprit, et d’autre part son opposé en la personne de Sindbad, riche marin dont la vie est faîte d’opulence et de loisirs.

L’histoire débute lorsque Sinbad décide d’aller se reposer un moment après avoir travaillé longtemps sous la chaleur. Ses pas le conduisent dans un quartier cossu. Il passe alors sous les fenêtres d’une maison où semble se tenir une réception. Devant tant de luxe, il pousse une complainte contre le sort qui distribue injustement la fortune aux hommes. Le chef de la maison, l’entendant depuis la fenêtre, le convie à la réception, l’occasion pour lui de se lancer dans un récit long et dense de ses aventures afin de justifier sa situation :

« Et bien mon frère, as-tu jamais entendu dire que quelqu’un au monde ait eu à surmonter pareilles difficultés, ait enduré autant d’épreuves, se soit heurté à autant d’obstacles, ait souffert les mêmes tourments ? N’est-il pas juste, après cela, que quelques joies me soient réservées, qu’en permanence me soit accordé le repos, en échange des fatigues et des humiliations qui ont été mon lot, et qu’il me soit enfin permis de demeurer ici, chez moi, jusqu’à ma mort ? »

Si le premier voyage qu’entreprend le marin est nécessaire pour reconstituer son héritage dilapidé dans des futilités, il est aussi le début d’un engrenage sans fin. Comme s’il avait gouté à une drogue rare, l’Ailleurs le fascine mystérieusement et l’ensorcèle. Il ne peut y échapper, lui dont le nom semblerait signifier « l’homme attiré par la Chine » (de l’arabe « Sîn-dabâne »). Chacun des six autres voyages n’est donc que le fruit de son bon vouloir. Il cherche le danger ou plutôt le grand frisson : « Un poisson  gigantesque fondait sur le bateau, telle une vivante montagne ! Notre frayeur était indescriptible […] Et pourtant, dans le même temps ce poisson nous fascinait, émerveillés que nous étions devant une si glorieuse créature du dieu Très-Haut ! »

Il lui faudra désormais parcourir les mers, et ce malgré les tourments, malgré le risque de frôler la mort de près (c’est-à-dire à chaque voyage) qui le pousse à prier Dieu de toute ses forces afin d’être sauvé des périls et promettant que jamais au grand jamais il ne reprendrait la mer. Ce qui ne l’empêche pas de repartir :

« Ayant longuement profité des plaisirs de la table avec mes amis, m’étant abondamment adonné à toutes les joies et délices de l’existence, j’en vins tout naturellement à oublier les épreuves épouvantables et les périls que j’avais affronté, les douloureux tourments que j’avais subit jusqu’ici. Mon âme charnelle inclinait une fois de plus du côté des biens de ce monde et l’ambition de les posséder réapparut en moi, de même que se fortifiait mon désir d’aller de nouveau m’exposer aux dangers du voyage. J’accordai à mon âme ce qu’elle réclamait et oubliai les souffrances que m’avait occasionnées naguère mon entêtement. »

Contrairement à ce que peut dire Montaigne, le voyage ici ne rend pas plus sage. Il transforme Sindbad en enfant capricieux désirant toujours plus. Il est votre petit cousin, qui après l’histoire du soir vous regarde les yeux brillants en claironnant « Encore ! ». Sindbad n’est pas devenu plus tempéré. Il ne philosophe pas sur sa condition. En y regardant de plus près, on découvre une autre facette du personnage bien plus ambiguë et bien moins humaine. Certes, le marin est un homme comblé par le sort qui s’occupe de dépenser son argent en maints plaisirs mais il pratique également l’aumône et offre généreusement de l’argent au portefaix. Certes, il ne part jamais indéfiniment et il lui tarde de revoir sa patrie mais « il inspirait à son entourage autant de crainte respectueuse que de vénération » et finalement, il ressemble davantage à un vieux marchand « carriériste » pour qui le voyage est d’abord synonyme de commerce et d’enrichissement.

Les aventures de Sindbad le marin est un récit qui s’enroule et se déroule autour d’un schéma simple : la rencontre de deux hommes et les récits de voyages de l’un des deux. Un récit dans lequel vous vous perdez allègrement, dans lequel vous prenez peur jusqu’à manquer de vous noyer. Puis finalement vous buvez la tasse, vous posez le livre, vous le reprenez entre un cours d’histoire et un oreiller et comme par magie, vous devenez vous-même Sindbad et son équipage. Et quand le livre est finit, il vous tarde, à vous aussi, de prendre le large.

Margot Delarue

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