Les Culs d’Arthur Lebraud : le poème gagnant de la Veillée poétique de novembre

discutiondecul-imgAnd the winner is…. Des culs ! Tout simplement. Si le terme fait écho à de nombreuses représentations dans nos esprits, il devient ici matière à poésie. Poésie qui s’invente et se réinvente autour du corps. Un corps morcelé par le langage poétique, par les mots qui deviennent l’expression directe d’un regard curieux. Ce regard attentif au moindre petit détail s’amuse du spectacle quotidien. Il est entièrement happé par un spectacle d’un grotesque touchant.

En effet, ces morceaux de corps anonymes et étranges provoquent perplexité lorsque l’imagination du poète les met en scène, les anime et leur donne vie. Charmant et innocent spectacle… Mais survient… La Rencontre. Un de ces hasards, de ces moments percutants qui changent tout. Au tour de la langue poétique de venir retranscrire le plaisir des sens… Avec humour s’il-vous-plaît. Quoi de plus naturel alors que de citer le jeune poète Arthur Lebraud. Il nous fait ainsi part de son choix poétique singulier et nous invite à rentrer dans l’intimité du poème. Toute une histoire.

Eh bien oui, des Culs !

À chaque instant, nos actions, nos pensées sont influencées par ces Culs.

Mais qui sont-ils ? Des entités sans nom, sans identité que nous ne connaissons pas mais qui s’imposent à nous indépendamment de notre volonté.

afficheJe crois qu’en réalité ces Culs sont la personnification des quidams insignifiants que nous croisons tous les jours dans la rue, à l’université, dans les salles d’attente des médecins, dans les gares, dans tous les endroits où notre rêverie vient s’adoucir sur une personne choisie qui perd dès lors ce statut de quidam.

Quand nous trouvons le précieux objet de notre attention, se met en place le processus d’imagination. C’est à partir de ce moment que la présence des Culs commence à devenir gênante voire irritante : ils s’immiscent poisseusement dans l’intimité fébrile que nous essayons de créer avec l’être convoité.

Peu à peu cette gêne se transforme en une scabreuse impudence dont nous tentons tant bien que mal de faire abstraction, mais sans y parvenir, car ceux-ci demeurent.

Ce texte est une fiction qui raconte ma curiosité sensuelle pour une jeune femme. Malheureusement, elle n’a pu être épanchée en raison d’une vive altercation avec un Cul ankylosé. J’y suis aussi un peu pour quelque chose, il faut avoir le courage de leur tenir tête et de combattre leur égoïsme et leur égocentrisme jaloux.

Mais il ne faut pas les condamner ! Il est aisé de les comprendre car l’égoïsme et l’égocentrisme sont faciles à comprendre. Lorsque nous devenons le Cul de quelqu’un d’autre, nous trouvons notre volonté légitime, et c’est bien normal puisqu’elle l’est parfaitement !

Cette histoire n’a aucune prétention, à part peut-être celle de vous faire sourire. Et même si elle ne parvient à vous faire sourire à pleines lèvres, j’espère au moins qu’elle vous en fera esquisser l’ombre.

Place au poème

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Les formes concentriques de cuir coloré accueillent contre leur gré n’importe quel cul.

Ils viennent s’y déposer un court instant pour que leurs contours et leur chaleurs éphémères modèlent la matière. Et tout ceci pour la postérité, de peur d’être à jamais oubliés des mémoires. C’est un véritable défilé de postérieurs qui s’offrent à mes yeux éberlués de voir autant de paires de fesses. Qu’ils soient petits ou gros, laids ou beaux, contrits ou détendus, ils n’ont qu’un seul but : marquer leur territoire.

Seulement, assis entre tous ces culs sans visages, j’aperçois un vrai visage, que je regarde et qui m’a regardé. À quelques mètres en face de moi, je peux voir sa chevelure vivante, blonde et ondulée. C’est une cascade d’or liquide qui coule à chacun de ses gestes.

Son nom, peu m’importe, pour l’instant, son visage me suffit. Il n’y a rien de plus apaisant que de contempler une beauté qui ignore tout de nous et dont nous ignorons tout. L’anonymat embellit. Emmitouflé dans mes délicieuses dégustations visuelles, je me demande ce qu’elle dirait si elle savait que j’écris ça sur elle. Ses jambes croisées l’une sur l’autre, sensuellement étreintes, voudraient, je le sais, me botter le cul si elles étaient pourvues de la vue. Il est vrai, même si elle ne le sait, que mon regard est intense et audacieux, mais il pourrait l’être davantage si elle daignait croiser mes yeux…

Dans cette auto-fusion à distance, je ne m’aperçois presque plus de cet écoulement incessant de fesses apprêtées. Il n’y a qu’elle, elle seule que demain, j’aurai sûrement oublié. La mémoire est ingrate. De peur qu’elle ne disparaisse instantanément, je remplissais mes yeux avec ses gestes et ses reflets. Ils enregistraient de plus en plus vite ; au fur et à mesure que je la regardais, mes paupières se fermaient de moins en moins. Je ne savais plus si mes yeux brûlaient à cause de mes paupières ou grâce à cette beauté de sang et de chair. Il fallait désormais que je la voie de plus près, que j’entende sa voix, que je connaisse son nom ; je me lève éperdu, perdu, bouleversé ; d’un pas décidé, j’emprunte le chemin qui mène à elle, la voie qui me conduira jusqu’à sa voix.

J’allais l’atteindre quand brusquement, en un instant, je me fis bousculer par un cul dévergondé ; je titube, m’apprête à enlacer le sol ; à ce moment précis, je les vois tous qui me regardent, tous ces culs qui me regardent. L’adipeuse opulence ainsi matérialisée me foudroie de ses deux grands yeux laiteux, c’est ainsi que je compris que la situation n’était pas adaptée à mon désir hasardeux. Je courbe l’échine, rabats ma vigueur et ma joie, saisis mon manteau, mon chapeau et tous mes trucs, prends la porte, et l’emporte avec moi, vers une terre sans cul, vers une terre sans stress. J’ai senti, sans me retourner que je laissais derrière moi un rêve à peine commencé, une pomme à peine croquée, un atome à peine excité.

Il n’y a pas d’imagination possible, entouré de culs nombrilistes et jaloux, surtout quand ils n’ont à cœur que de briller dans une vie postérieure.

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