Les luttes des putes : rencontre avec Thierry Schaffauser

les-luttes-des-putes1Il ne s’agit pas d’un livre gratuitement provocateur. Il ne s’agit pas d’un sulfureux et émouvant témoignage de prostitué. Les Luttes des Putes est une proposition de réflexion sur un sujet finalement méconnu dont les médias donnent souvent une image très limitée et réductrice, abordant rarement les bonnes questions, et les vrais sujets à débattre. Thierry Shaffauser propose une approche historique de la prostitution. S’appuyant à la fois sur des thèses reconnues et sur des articles de presse, il révèle des problématiques et des enjeux jusque là ignorés ainsi que des alternatives à la répression et à la criminalisation de cette activité, et dévoile la réalité de ce qu’il considère comme un travail. L’auteur n’hésite pas à se présenter comme « pédé, drogué, travailleur du sexe et membre fondateur du STRASS (Syndicat du travail sexuel) ». À ceux qui l’accusent de faire ainsi acte de provocation, il répond que cette description est une manière de s’approprier et de détourner le sens d’expressions perçues comme des insultes qui, selon lui, n’en sont pas.

Une lutte féministe

Thierry Shaffauser fait, entre autres, référence à l’anthropologue Paola Tabet qui définit le « continuum des échanges économico-sexuels » comme :

« ensemble des relations sexuelles entre hommes et femmes impliquant une transaction économique. Transactions dans lesquelles ce sont les femmes qui fournissent des services et les hommes qui donnent, de façon plus ou moins explicite, une compensation (qui va du nom au statut social, au prestige, aux cadeaux et à l’argent). Nous avons ainsi un ensemble de rapports allant du mariage à la prostitution. »

Présent à la librairie lyonnaise Terre des Livres (7e arr.) ce samedi 29 Novembre, l’auteur a pu répondre à nos questions. Nous lui avons demandé si cette définition n’enfermait pas la femme dans la stigmatisation bien connue de la femme intéressée : celle qui ne saurait entretenir de relation avec la gent masculine que dans le but d’obtenir des avantages, niant ainsi toute autonomie. Se considérant comme très impliqué dans cette cause, qu’il juge très féministe, Thierry Shaffauseur s’est habilement défendu. En reprenant cette définition, il ne veut « pas dire que les femmes sont vénales, mais que [ce sont] les hommes [qui] s’approprient leur sexualité ». Il estime en effet que :

Terre des livres« en luttant contre la prostitution, on veut maintenir le mythe de la gratuité dans l’économie sexuelle du patriarcat. […] Il s’agit de constater que ce qu’on reproche aux putes et aux clients de faire ouvertement, plein d’autres personnes le font […] avec d’autres codes sociaux. »

Le propos de l’auteur n’est pas de dire que les femmes sont « toutes des putes », mais plutôt que les femmes mariées, au même titre que les autres femmes, subissent une forme de pression sexuelle qui va au-delà du harcèlement sexuel sur leur lieu de travail. Il explique que dès la Grèce Antique, les femmes se sont vues octroyées le devoir de care (comprenez « devoir de prendre soin ») qui se traduit par l’entretien du foyer familial, le soin apporté aux enfants et à l’époux. Or ces activités auparavant considérées comme naturelles sont désormais reconnues comme un travail et non comme des gestes « allant de soi ». La volonté de Thierry Shaffauseur est de réunir les femmes en montrant l’infondé de l’opposition femmes mariées/femmes prostituées de sorte à ce qu’elles s’unissent en remettant une nouvelle fois en cause le statut de la femme dans la société. Pour lui une femme n’a pas à tenir un rôle préétabli :

« Eva Pendleton exprime ce que beaucoup de travailleuses du sexe hétérosexuelles peuvent ressentir en comparant leur travail sexuel rémunéré au travail sexuel de care non rémunéré qu’on attend d’elles dans les rapports hétérosexuels. […] Parce qu’à présent qu’elle se fait payer pour performer l’hétérosexualité, c’est-à-dire, jouer le rôle de la disponibilité sexuelle et de la réceptivité féminine, elle est moins désireuse de jouer ce rôle gratuitement. […] C’est l’institution de l’hétérosexualité obligatoire, dans laquelle les femmes doivent poliment tolérer et répondre aux avances sexuelles masculines, qu’elle refuse. […] Affirmer le sexe comme travail permet également de dévoiler le genre comme travail sur soi. Nous devons sans cesse performer une identité de genre de façon consciente ou inconsciemment intégrée. »

Les réalités de la prostitution

À travers son livre, l’auteur tente de dé-stigmatiser et de démystifier les prostituées. Les travailleuses du sexe ne sont ni des objets ni des victimes malheureuses, ni des inconscientes aliénées. Elles prennent une part active à leur situation et sont des personnes conscientes et sexuellement responsables contrairement à ce qu’implique le projet de loi de pénalisation des clients par sa vocation à protéger les travailleuses/travailleurs sexuel(le)s comme si elles/ils étaient d’éternel(le)s mineur(e)s. Thierry Shaffauseur nous met en garde contre les amalgames et les fausses images propagées par les médias :

« En France, les victimes de la traite et de proxénétisme sont vraisemblablement amalgamées. Ce sont pourtant deux infractions bien différentes puisque le proxénétisme n’inclut pas seulement le travail forcé, mais aussi l’aide à la prostitution, appelée également  « proxénétisme de soutien », et que sont pénalisés aussi ceux qui aident ou profitent de la prostitution sans employer aucune forme de contrainte, ni abuser d’une quelconque situation de vulnérabilité (gardes du corps, web designer [ayant réalisé un site pour une escort girl], bailleurs) ainsi que ceux qui côtoient les travailleurs(ses) du sexe, y compris les membres de leur famille à charge. »

Il explique comment les chiffres du « proxénétisme » sont gonflés. Une travailleuse du sexe présente lors de la rencontre me confiait également que :

« Ces mesures pénalisent la solidarité, et pas l’exploitation. Il est difficile de trouver quelqu’un qui accepte de louer son appartement alors que vous n’avez pas de fiche de paye. En les accusant de proxénétisme, l’Etat leur fait peur, et nous on se retrouve à la rue. C’est comme ça qu’ils pensent rétablir l’ordre ? Même lorsqu’une pute prête son camion à une autre pute, c’est considéré comme du proxénétisme ».

On voit bien que le « proxénétisme » demande à être définit plus clairement, et que sa définition juridique ne correspond plus à sa signification dans le sens commun.

Une lutte syndicale contre l’oppression et la fausse morale

gouverner sexualitéThierry Schaffauseur récuse aussi les accusations qui visent à faire croire que les prostituées sont un vecteur de maladies vénériennes, démontrant qu’en tant que professionnelles du sexe elles sont plus conscientes que quiconque des risques et des mesures à prendre. Il demande que les médias cessent d’entretenir une crainte et une haine irrationnelle des prostituées qui sont avant tout des êtres humains. Ce livre interroge la morale et les bonnes mœurs. Il nous incite à nous poser les bonnes questions. En effet, « vendre son corps » serait immoral. Pourtant, on sait bien que tout travailleur vend « une force de travail ». Un maçon n’abîme t-il pas ses mains en travaillant ? Comment cet argument peut-il encore paraître crédible à l’heure où l’on invite les jeunes à « savoir se vendre à leur employeur » ? Un salarié, plus que son corps, vend également ses idées parfois en sacrifiant ses propres principes. Qui, du sexe ou de l’esprit, de votre cerveau ou de votre sexe, est le plus intime ? Il semblerait pourtant que prostituer son âme pose moins de problèmes que de vendre son corps. Que fait-on du principe de « libre disposition du corps » qui a permis la légalisation de l’IVG ? Voici les questions que l’on se pose après avoir parcouru les quelques 220 pages de Luttes des Putes.

Expliquant qu’ils se considèrent comme de « petits artisans », les travailleurs(ses) du sexe expliquent que leur activité est un travail qui nécessite un savoir-faire et qu’il ne suffit pas juste « d’ouvrir les jambes ». On les appelle aussi très justement les « psys de trottoir ». Comment les accuser alors de troubler l’ordre public puisque, en un sens, elles participent à son maintient en donnant accès à ce qu’elles considèrent comme des soins à des individus qui en manquent ou qui n’y ont simplement pas accès ? De fait, ils demandent à accéder au statut de travailleurs(ses), d’auto-entrepreneurs(ses) et de bénéficier ainsi des mêmes droits et des mêmes devoirs que les autres travailleurs(ses).

Céleste Chevrier

N.B. Ceci n’est qu’un résumé des nombreux thèmes abordés dans ce livre. La liste n’est en aucun cas exhaustive et ne suit pas l’organisation linéaire du texte imprimé. Par ailleurs, cet article n’a pas pour ambition de choquer mais de relancer le débat sur une question qui n’est pas seulement le problème d’une minorité, mais bien un cas de lutte féministe.

Canal hécatombe : Acide Sulfurique d’Amélie Nothomb

652001-gbL’auteur belge Amélie Nothomb nous offre, à travers ce quatorzième livre, un roman marqué à nouveau par sa plume si caractéristique, constitué de réalités dérangeantes et de héros aux noms bien spéciaux. L’écrivain a toujours été sujet de controverses et chacun de ses romans lui a valu autant de succès que de contestations. Fait intéressant : on lui a longtemps reproché de ne pas prendre assez de risques, d’aborder des thèmes qui fâchent par une approche trop simpliste, dans un style manquant de sensibilité, trop peu poignant au vue des sujets traités. En témoigne Acide SulfuriqueBiographie de la faim (2004), ou encore Stupeur et tremblements (1999).

En 2005, son roman a, une fois de plus, rencontré un succès mitigé. Alors que sa prise de risques a été valorisée, la mise en scène des sujets dits dérangeants est jugée problématique. A priori, on ne verrait rien de choquant dans sa démarche. Toutefois, associer un sujet aussi désarmant que les camps de concentration à celui de la téléréalité n’a pas fait l’unanimité auprès des critiques. Nothomb semble être le petit Calimero du roman. Quoi qu’elle fasse, son œuvre contrarie. C’est peut-être ce qui nous a plu. Son style au service d’une histoire poignante. Une histoire qui est, en réalité, une vraie prise de conscience, une dystopie qui fait écho aux monstruosités humaines, à notre capacité d’adaptation à l’horreur. Nous nous rangeons ainsi aux côtés de son ami Frédéric Beigbeder qui, fasciné par l’œuvre de l’écrivaine belgo-nippone, lui rend hommage en lui adressant quelques paroles dans son roman L’égoïste Romantique.

Une réalité dérangeante

 9782253121183« Vint le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus : il leur en fallut le spectacle. »

Le récit traite d’une nouvelle émission de téléréalité intitulée « Concentration ». Le principe consiste à prendre au hasard des personnes pour en faire des prisonniers filmés 24h/24. Ils sont dénigrés, insultés, peu nourris, battus par les surveillants, les Kapos. La déshumanisation fait le pont entre la téléréalité et l’horreur des camps de concentrations. Tous les jours, les candidats ont pour tâche de creuser un tunnel qui n’a aucune utilité autre que celle d’entrer dans les comptes de la torture physique et mentale. Aussi, deux détenus sont exécutés quotidiennement. Dans un premier temps, ils sont choisis par les kapos, puis, pour gagner de l’audimat, le public prend le relais et désigne par vote les prochains exécutés.

Plus loin, le récit prend de l’ampleur lorsque l’héroïne, Pannonique de son matricule de détenue CKZ 114, arrive dans le camp. Elle porte en elle l’espoir de toute une génération. L’espoir d’une résistance et d’une humanité que le peuple aurait perdu. Le Kapo Zdena, l’un des personnages les plus méprisants de l’histoire, en tombe éperdument amoureux. Cet amour impossible entre le bourreau et la victime nourrit le pathos du roman. Ensemble, ils constituent la métaphore des opposés qui ne peuvent exister l’un sans l’autre : sans Mal le Bien n’existerait pas, sans peur le courage n’aurait pas lieu d’être. Tout est lié, les antagonismes fonctionnent ensemble et finalement la frontière entre deux extrêmes est bien ténue.

Les bourreaux omniprésents

La déshumanisation fait partie intégrante de cette histoire, qu’elle soit physique ou morale. Tout d’abord, elle réside dans le plaisir que prennent les Kapos à user de leur pouvoir sur les prisonniers. Si l’on se réfère à nos vieux cours de philosophie, chaque être est constitué d’un ça, d’un moi et d’un surmoi. Le surmoi serait les normes sociales que l’on nous dicte, le ça, nos pulsions refoulées, et le moi, la jonction entre ces deux instances. Il répondrait au besoin d’assouvir une partie de nos pulsions mais dans la limite des normes sociales. Les Kapos ont le « privilège » d’utiliser leur ça comme bon leur semble. Toutes leurs pulsions sensées être refoulées peuvent être assouvies dans ce roman. Ils usent et abusent de leur pouvoir à leur guise et nous nous sentons impuissants face à ce spectacle.

Puis, la déshumanisation s’esquisse en arrière-plan et s’incarne dans les créateurs de cette émission. Tout le monde semble prendre goût au vice. Après tout, il est plus facile de se nourrir des salades que l’on nous sert plutôt que de se questionner sur ce que l’on nous cache. Le rôle des organisateurs est simple : gagner toujours plus d’audience, toujours plus d’argent. Eux-seuls tirent les ficelles du jeu. Contrairement à ce que la réalité laisse paraître, les manipulateurs ne se trouvent pas devant la scène. Ceux-ci n’en sont que les pantins.

Enfin, et peut être les plus odieux : les téléspectateurs et leur mauvaise-foi. Ils se complaisent dans le voyeurisme et se protègent derrière leur statut d’individus dépourvus de pouvoir sans prendre conscience qu’ils en possèdent réellement. Nothomb montre ici que malgré ce qu’on nous laisse croire, la population dispose du plus puissant de tous : le choix.


À qui la faute ?

poulet-realite« – Spectateurs, éteignez vos télévisions ! Les pires coupables, c’est vous ! Si vous n’accordiez pas une si large audience à cette émission monstrueuse, elle n’existerait plus depuis longtemps ! Les vrais kapos, c’est vous ! Et quand vous nous regardez mourir, les meurtriers, ce sont vos yeux ! Vous êtes notre prison, vous êtes notre supplice ! »

Acide Sulfurique est une réflexion sur ce dit voyeurisme, sur ce plaisir sournois d’une population qui regarde la souffrance des autres. Elle résonne comme un appel de détresse, une prévention que chacun de nous se doit d’écouter. L’auteur, malgré les critiques houleuses, a réussi à dénoncer l’hypocrisie des Hommes et le roman d’anticipation révèle l’étendue de la bêtise humaine.

« Le sommet de l’hypocrisie fut atteint par ceux qui n’avaient pas de télévision, s’invitaient chez leurs voisins pour regarder « Concentration » et s’indignaient : Quand je vois ça, je suis content de ne pas avoir la télévision ! »

L’adage connu de tous « ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort », pourrait être ici aisément transformé en « ce qui ne nous touche pas, nous rend plus fort ». Il est vrai qu’il est bien plus facile et confortable de se placer en tant que spectateur plutôt qu’acteur. Ainsi, à cette lecture, une certaine honte monte en nous. Ne serait-elle pas à l’origine du malaise des critiques ? En effet, ce livre nous  enjoint à nous remettre en question. Sans cela, toutes tentatives de prise de conscience n’est qu’un échec, sans cela, autant recréer le spectacle du roman.

Ces paroles saisissantes nous transportent. Elles nous sortent de notre statut de spectateur pour nous pousser à nous faire violence. Et c’est en commençant par se faire violence que l’on peut changer les choses. Pouvons-nous prétendre être dotés d’intelligence si, au moment de le prouver, nous préférons rester passifs et apathiques ? C’est une des questions que soulève ce petit roman, facile à lire. Une œuvre qui s’avère être une belle leçon d’humilité ainsi qu’une réflexion autour de ce qui fonde notre humanité.

Perrine Blasselle

Betty nous a trahi

indridason-300x460L’ouvrage de l’Islandais Arnaldur Indridason, Betty, doit être lu d’une traite et sans faiblir. Il faut accepter le déroulement de son intrigue. Accepter le jeu des personnages que l’on devine presque à l’avance, comme dans un téléfilm du dimanche que l’on regarde en sachant comment tout cela va finir car c’est rassurant. Il y a une chose, une seule, que l’on ne voit pas venir. Un détail qu’on ne nous révèle pas tout de suite. Ce petit détail est si insignifiant que personne n’y pense. On croit le narrateur alors qu’il ne nous dit rien, qu’il ne nous fait aucune promesse. Aucune, si ce n’est celle de lire un polar banal. Mais même cette promesse n’est pas tenue et Betty est un roman noir extrêmement original.

« Dans ma cellule je pense à elle, Betty, si belle, si libre, qui s’avançait vers moi à ce colloque pour me dire son admiration pour ma conférence. Qui aurait pu lui résister ? Ensuite, que s’est-il passé ? Je n’avais pas envie de ce travail, de cette relation. J’aurais dû voir les signaux de danger. J’aurais dû comprendre bien plus tôt ce qui se passait. J’aurais dû… J’aurais dû… J’aurais dû…

Maintenant son mari a été assassiné et c’est moi qu’on accuse. La police ne cherche pas d’autre coupable. Je me remémore toute notre histoire depuis le premier regard et lentement je découvre comment ma culpabilité est indiscutable, mais je sais que je ne suis pas coupable. »

Une banalité formelle apparente ?

 Ce roman contient tous les éléments d’un polar prometteur : un accusé innocent, une femme fatale, un meurtre passionnel, du suspense et des rebondissements. Cependant, les premières pages sont aussi l’expérience d’une déception. Le style est peu raffiné, avec de nombreuses répétitions et les dialogues sont difficiles à suivre à cause de la syntaxe parfois incorrecte. Cela est-il dû à la traduction française ou bien le style du narrateur est-il aussi brouillon en version original ? Certes, le texte a pour vocation de restituer l’oralité d’une confession, mais malgré la gêne qu’elle procure, on peut y voir de l’intérêt en tant qu’œuvre de « jeunesse » écrite avant la série policière qui a rendu Indridason célèbre narrant les aventures du commissaire Erlendur Sveinsson. Ici, c’est l’histoire qui prime au détriment du style. L’auteur tâtonne, cherche comment rendre l’état psychologique hautement perturbé du narrateur. On s’accommode de cette volonté de réalisme pour se concentrer sur l’histoire. Mais là encore l’intrigue déçoit par son apparente banalité.

Bad Betty

Dita-Von-Teese-Une-sublime-femme-fatale-pour-la-marque-de-lunettes-DITA-Eyewear-!_portrait_w674Les familiers des romans policiers savent qu’il n’y a pas de bonnes histoires sans une bonne psychologie des personnages. Les faits, seuls, ne sont rien si le doute ne nous saisit pas. Qui est l’assassin ? Pourquoi ? Pourtant, là encore les faits sont prévisibles. De plus, les personnages sont plutôt stéréotypés et l’intrigue reste plutôt classique : le narrateur tombe éperdument amoureux de la femme de son patron, une femme magnifique mais manipulatrice, qui aime l’argent au point d’être prête à tuer son mari. Pour parfaire le tout, ce dernier n’est qu’un macho misogyne et alcoolique qui la bat. Le crime passionnel qui s’annonce est, somme toute, banal.

« J’essayais de la comprendre. De comprendre pourquoi une femme comme elle restait avec cet homme. […]

– Ne t’inquiète pas, dit-elle. Il m’aime. Je le sais. Et il ne me ferait jamais rien. Ne crois pas ça ! J’assure.

– Comment tu sais ça ?

– Que j’assure ?

– Non : qu’il t’aime.

Elle remplit à nouveau les coupes de champagne.

– Tu sais comment il est, dit-elle. Il ne pense à rien d’autre qu’à gagner de l’argent. C’est sa seule vraie passion. Amasser de l’argent. Je sais qu’il m’aime parce qu’une grande partie de ses milliards (je sais qu’il en a plus de trois) me reviendra s’il meurt avant moi. Il a assuré mon avenir et ça, chez un homme comme Tozzi, ça ne veut dire qu’une seule chose : qu’il m’aime, et je le sais. »

Betty, cette femme vénale à la recherche de tous les plaisirs, n’a qu’un seul but, devenir riche, et profiter de cette richesse avec l’unique amour de sa vie. Peu importe les moyens pour y parvenir. En apparence le roman ne mériterait pas plus d’attention que cela. Oui, elle a tué son mari, mais…

La page 133, ou le salut du roman

femme 1Si seulement il ne s’agissait que de ça ! Tout l’intérêt du roman se joue sur un coup de théâtre, si violent qu’il en deviendrait presque physique. Nous avions faux. Depuis le début nous nous trompions, et le roman nous rappelle impérieusement à la première page qu’il faut relire pour comprendre à quel point nous étions aveugles à la véritable histoire qui se déroulait sous nos yeux séants. L’intrigue est plus profonde que ce que l’on imagine, terriblement bien menée par Arnaldur Indridason qui fait ici œuvre de maître en écrivant l’histoire de ces hommes et de ces femmes perdus. Ne dévoilons rien, parce que tout le plaisir de la lecture réside dans cet élément précis. Cet élément caché qui surgit soudainement comme la partie sombre de l’iceberg crevant d’un coup la coque du Titanic… Cet élément qui transforme l’histoire du tout au tout.

 L’auteur nous manipule, et nous ne pouvons pas lui en vouloir car nulle part il ne nous dit ce que nous voulons entendre, ce que nous croyons. À la lecture, nous nous surprenons dans notre bêtise, dans notre étroitesse d’esprit. Car là est toute la question. Ce qui importe n’est pas tant de savoir à quel point nous faisons confiance à l’auteur, ni ce que nous croyons lire entre les lignes. Ce serait davantage la façon dont le roman questionne les conventions qui nous accompagnent dans notre quotidien, celles dont nous sommes prisonniers.

 Il paraît clair que Betty est un thriller réussi où la manipulation est fine et inattendue. Mais bénit celui qui ne lit pas cet article et qui se plonge avec plaisir dans la lecture de son petit polar du mois comme on commence une série pour se détendre entre deux examens. Car lui ne sait pas. Il est comme le narrateur, lancé dans une histoire qui le dépasse, trahit dès les premières lignes, dès la première phrase.

Margot Delarue

Le cercle de la boue : L’Enfer de Verdun de Félicien Champsaur

Après avoir réédité L’Orgie Latine en 2013, c’est une nouvelle curiosité littéraire de Félicien Champsaur que les noctambules du Vampire Actif ont déterré : L’Enfer de Verdun, un court texte écrit en janvier 1917, constituant la préface d’une « pièce de théâtre hybride, au vitriol », L’Assassin innombrable. Un témoignage cru de l’horreur de la guerre de 14, cette grande boucherie rouge et pâteuse.

Les Croix de bois, de Raymond Bernard

Les Croix de bois, de Raymond Bernard

En 1916, la guerre et son cortège d’armes industrielles a fait 240 000 morts du côté allemand et 260 000 morts français. Et c’est la bataille la plus épouvantable, celle de Verdun, que le jeune écrivain, aujourd’hui oublié, raconte de manière détaillée. Quand il se rend sur place, Verdun est en ruine (« Des rues entières sont effondrées, et la rue Mazelle, entre autres, n’est qu’un charnier de pierres et de poutres, de pans de murs, restes et tronçons de façades écroulées. […] La cathédrale où nous entrons, est mystérieuse, émouvante, avec tant de trous dans sa robe de granit, les dentelles déchirées de ses fenêtres et de ses vitraux… »). Elle a subit une bataille terrible où les poilus se terraient dans des trous humides ou derrière de simples pans de murs effondrés pour échapper à l’orage d’acier de l’artillerie allemande (1250 pièces de tous calibres). Cherchant à faire ployer la citadelle, les Allemands bombardent sans discontinuer une armée qui « devient insomniaque, nerveuse, angoissée, promise à la mort. » (Pierre Miquel). La violence des coups de canon dans la nuit rend l’atmosphère électrique : « nous semblons, les uns aux autres, les seuls êtres vivants, et nous écoutons au cœur de l’angoisse de la nuit, d’ennemis invisibles, l’appréhension de la force des tonnerres humains, de leur gueule sonores et brutales. Pour la première fois, je contemple la Guerre, et je guette avidement ses regards de feu, du côté de Douamont et de Vaux, les beautés espacées et puissantes de son souffle. »

Le sol se jonche de cadavres, la mort répand partout sa pestilence, comme en témoigne une lettre de L.L. Combes : « L’imagination la plus féroce ne peut concevoir un pareil enfer. Dans les restes des tranchées et les boyaux, tous calcinés, tous tournés et retournés par d’implacables obus, c’est un fouillis sinistre de fusils brisés, de casques déformés, d’équipements en lambeaux et de lambeaux de poilus. C’est en beaucoup d’endroits l’exhalaison mortelle de l’odeur de cadavres mal ensevelis ou attendant encore la sépulture. Plusieurs fois déjà j’ai gravi les pentes de l’immortel calvaire où sont tombés avec leur croix et leur résignation tant de malheureux poilus. Au moins une fois j’ai eu les jambes littéralement coupées par l’émotion et la peur. Jusqu’ici je n’avais pas été habitué à courir sur des morts ; lorsque l’occasion vous oblige à le faire, dame ! ça vous fait tout de même quelque chose. »

Et Champsaur de s’abîmer dans le délire du champ de bataille, cet apocalypse où tout vole en éclat ou sombre dans les béances d’un sol meurtri : « Le brouillard, où résonnent, on ne sait où, de sourdes détonations, me semble ensorcelée de sang, comme si des titans avaient badigeonné de minium ce firmament, et comme si le délaiement de tout cet oxyde salin de plomb teintait de rouge l’atmosphère. » Rares étaient pourtant les témoignages directs – et d’une telle qualité littéraire – de la réalité des combats.

L’admiration et le dégoût

Image-couverture-Enfer-de-Verdun-pour-webComme le rappelle Hugues Béeseau, dans son éclairante préface émaillée de nombreux témoignages, la parole officielle ne tolère pas d’autres voix que celles exaltants le courage des soldats, la volonté d’en découdre, les victoires successives… Mais certainement pas celles faisant état des conditions de vie épouvantables dans les tranchées : le cafard qui grignote les têtes, les rats qui mordillent les jambes, la faim qui rend fou, les morts qui s’accumulent un peu partout, etc. La censure et la propagande s’avèrent donc nécessaires pour sauver les apparences.

La propagande dégueule ses invraisemblables histoires dans les journaux destinés, non pas aux hommes du front, mais à l’arrière, dans le but de garder intact le moral d’une population qui envoie ses pères, ses maris et ses fils au combat. Les « joyeuses » histoires du front du Petit ParisienTu n’as pas le plaisir de t’endormir au son du canon et des mitrailleuses. J’ai cet avantage sur toi. Ici, la vie est très gaie… »), succèdent ainsi aux envolées grotesques de Maurice Barrès dans L’Écho de ParisEntendez-vous la voix d’argent, le timbre de cristal, le pur son de la jeunesse ? »), et aux mensonges grossiers du Petit JournalQuant à la supériorité de notre artillerie lourde sur celle de l’ennemi […] c’est maintenant un fait établi sans conteste. »). Rien de plus qu’un bourrage de crâne outrancier, fabriqué de toutes pièces et censé convaincre de la victoire imminente sur les « barbares » boches.

De ce point de vue, le ressentiment envers les Allemands (qui perdure depuis la guerre franco-prussienne de 1870) atteint des sommets de déshumanisation. Le Petit Parisien est à ce titre exemplaire : « Le peuple germanique, le peuple de Schiller et de Goethe, de Leibnitz et de Schubert, s’est, depuis quarante ans, transformé en un ramassis de brutes répugnantes qui détruisent, violent, pillent, massacrent et torturent comme faisaient, il y a trois siècles les Turcs, ses alliés d’aujourd’hui. Et encore, je me trompe. Les bandes de Mahomet II avaient sur celles de Guillaume cette supériorité d’être sobres. Elles ne demandaient point à l’alcool de stimuler leur fureur et leur barbarie, tandis que les tudesques, qui craignent sans doute d’être insuffisamment odieux quand ils sont à jeun, vont chercher dans l’ivresse la plus dégradante un renfort de sauvagerie et de brutalité. Ces êtres immondes sont à la fois des ivrognes, des voleurs, des satyres et des assassins. […] Il faudra que nous nous en souvenions à l’heure des règlements des comptes, quand les légions alliées, enfin victorieuses, fouleront le sol maudit, où, depuis presque un demi-siècle ont pullulé ces portées de brigands. » (8 janvier 1915)

Cet enthousiasme naïf et cette haine (très répandue) envers la « barbarie germanique » sont également présents dans les premiers journaux de poilus ainsi que dans la prose de Champsaur, d’où le paradoxe de ce texte : d’un manque de recul manifeste face à l’emballement guerrier, il n’en demeure pas moins lucide quant aux éprouvantes conditions de vie des hommes du front. Le général Nivelle, auteur d’une « offensive heureuse », est ainsi porté aux nues, considéré comme « le vainqueur » de Verdun, et décrit comme un « gentleman français ». Champsaur loue, par ailleurs, les valeurs d’héroïsme et de sacrifice : « oui, la guerre a sa noblesse, sa splendeur, sa purification ». Il se demande néanmoins : « Est-ce que j’aimerais la guerre ? Les canons invisibles, dont j’évoque les gueules pareilles à des cheminées d’usines, m’empêcheraient-ils de penser ? ». Cela ne l’empêche pas, en tout cas, de penser que les Allemands sont des « barbares scientifiques », les comparants aux Huns, « ces hordes nomades, incendiant tout, volant, violant, pillant ». Un « peuple de sangliers » qui, et là s’en est franchement ridicule, fait peur aux roses. Mais, paradoxalement, il considère avec humanisme que « ce sont tous des hommes, des victimes des orages d’en haut […] Ils se battent, ces fils de la même terre et qui retourneront à elle, ces paysans, ces ouvriers luttent, se massacrent ; mais, au fond, les haines crées par des conflits de foudres dans les nues, ne sont pas, sauf par exception, dans les yeux des pauvres diables. »

Ainsi, malgré un certain manque de sens critique, Félicien Champsaur n’en reste pas moins sensible à toutes ces pertes inutiles, ces morts qui gonflent les charniers par tonnes. Ces hommes dont les corps sont déchiquetés par la mitraille qui fait de chaque débris humain une sépulture indécente à ciel ouvert : « Çà et là, des débris sanglants, un bras, un soulier que dépasse la chaussette et d’où sort un tibia cassé, tout blanc, très propre, nettoyé par les rats, et de vieux cadavres momifiés. [… ] Très souvent, la rencontre de deux bâtons en croix où est accrochée une plaque d’identité. Ah ! Tous ces soldats tombés sans croix d’honneur, même sans croix de bois ! Ils engraissent la boue et la sanctifient. La terre les prend tout entiers, et ils renaitront, anonymes, dans la vie éternelle. »

Le dernier cercle de l’enfer

À l'Ouest, rien de nouveau, de Lewis Milestone

À l’Ouest, rien de nouveau, de Lewis Milestone

Mais l’horreur la plus aigüe, la plus prégnante, ne provient pas des bombardements, des rats ou du froid. Non, elle vient de la boue. Cet ennemi intime, cette « Grande Dame des tranchées, avec son infinie et sale robe à traîne » comme dit Champsaur, cette fange immonde qui s’immisce partout, dans les chaussures, remonte le long des jambes, se déverse dans le froc, colle à la peau, aux yeux, aux cheveux, se mélange à la nourriture et au café déjà exécrables. Un ennemi informe, gluant et omniprésent. La boue « effrayante », « embêtante », « gênante », « agressive », « collante », « hideuse et plus laide que le sang ». Pas une tranchée qui ne soit recouverte de son manteau boueux, pas un poilu qui n’y patauge jusqu’aux hanches, y laissant souvent ses bottes et parfois même sa vie, englouti en silence dans le ventre puant de la terre, ne faisant plus qu’un avec elle : « Où commence le corps ? Où finit la boue ? Elle ne finit pas ». Champsaur raconte la détresse que cette ignoble matière vivante provoque chez les soldats :

« La boue sévit toujours, lourde aux pieds, la boue de la guerre dans une boue de fange et de fer, la boue qui, maintenant, a grimpé des chevilles à nos genoux, la boue rusée, opiniâtre, triomphante, qui, projetée des fondrières, caparaçonne les chevaux, empâte les roues de ravitaillement, tapisse les bâches, – la boue énorme, illimité, où l’on s’enlise, où l’on crève – la boue charognée de ce cloaque illustre de gloire militaire. […] Par ci, par là, un bâtonnet indique – pour prendre garde d’y poser le pied – la place d’un obus enfoncé dans la glaise, sans éclater, amorti dans la boue blanche, grisâtre, noire, ocreuse, violacée de sang, dans cette immondice que les poilus ont baptisée : la mouscaille, – dans la fange grasse devenue, ici, puissante comme un élément, comme l’eau, comme le feu, dans la fange, implacable, sournoise et salissante, dans la fange infinie. »

J'accuse, d'Abel Gance

J’accuse, d’Abel Gance

Cet enfer pâteux où baigne un océan de cadavres, les bien-pensants des journaux et du gouvernement ne le mentionne jamais. Il faut la témérité et la patience des embourbés des premières lignes pour en parler et ce, malgré la lassitude et le désespoir palpables qui gangrènent leurs cœurs. La guerre n’est pas un jeu, un amusement pour distraire les grands de ce monde, « elle n’est plus, se résout Champsaur, comme à Paris, une imagination ; elle m’apparaît une personne, et Elle est en face de moi, terrible, multiple, on dirait comme la mer et ses flots, infinie comme le ciel et ses nuages ; Elle est là, dans son horreur éternuante, autour de moi, au-dessus de moi. » En témoigne également les éprouvantes lettres du soldat Etienne Tanty, philosophe de formation, blessé, emprisonné, devenu caporal à la fin de la guerre et qui retourna à la vie civile en tant que professeur de lettres et de latin :

« Tout, tout est fait pour décourager. La terre est semée de trous de percutants, les arbustes sont déchirés de balles de shrapnels ; des morceaux de marmites traînent ça et là ; un vieux bonnet de police boche, une capote boche en lambeaux, du fumier, des bouts de pain, un gros os de bœuf encore plein de viandes et rouge, ça traîne pêle-mêle dans les trous. – Là, 3 ou 4 poilus lisent un journal où il n’est question que de bombardements, de charges à la baïonnette, de cadavres boches, de tranchées sautant par l’effet du miraculeux 75, que sais-je ? – Toujours la boucherie enfin ! Toujours la morts, le charcutage, la viande humaine. D’autres regardent un journal illustré : un boche mort de froid dans une tranchée ; une tête d’officier cité à l’ordre du jour, des cadavres boches qu’on jette en tas dans une fosse ; le tout accompagné par une prose de journaliste qui insiste sur ces choses avec admiration : en vérité, il faut que la race française soit bien basse, pour se complaire dans ses atrocités ; le tempérament sanguinaire est bien plus répandu qu’on ne le souhaiterait… Ailleurs, ce sont des poilus qui conversent, et leurs conversations, leurs plaisanteries, toujours les mêmes, sont écœurantes ; on se croirait au milieu de malades d’un coin clinique très spécial de Sainte-Anne. La goujaterie et l’ordure ! Il est frais le peuple souverain ! Pourriture physique, pourriture morale – je crois qu’il ne faudrait pas longtemps de cette vie des bois et des tranchées pour remonter au chimpanzé et au pithécanthrope. Et l’on accuse Zola d’avoir fait des charges et des caricatures ! » (17 mars 1915)

Nulle caricature dans le texte de Félicien Champsaur, ni dans les témoignages de ses compagnons d’armes : seulement la description froide et amère d’une dévastation monumentale dont aucun ne ressortira indemne.

Sylvain Métafiot

Yasmina Reza : un théâtre sur rien

yasmina-rezaYasmina Reza est la dramaturge du moment. Que penser d’une œuvre théâtrale traduite et jouée dans plus de 35 langues à travers le monde ? Que des productions aussi diverses que la Royal Shakespeare Company, le Théâtre de l’Almeida, le Berliner Ensemble ou la Schaubühne à Berlin, le Burgteater de Vienne, les théâtres les plus renommés de Moscou à Broadway, s’empressent à lui donner vie sur scène, et qu’en plus, elle se voit ainsi récompensée par deux prix anglo-saxons les plus « prestigieux » : le Laurence Olivier Award (Royaume-Uni) et le Tony Award (États-Unis) pour Art et Le Dieu du carnage.

Pour le théâtre, elle a publié Conversations après un enterrement, La Traversée de l’hiver, L’Homme du hasard, Art, Trois versions de la vie, Une pièce espagnole, Le Dieu du carnage. L’écrivain choisit également la forme romanesque (HammerklavierUne désolationAdam Haberberg, Dans la luge d’Arthur Schopenhauer, Nulle part, L’Aube, Le Soir ou la Nuit) afin de donner corps à une nouvelle conception du monde contemporain, peut-être moins ironique et incisive que ses dialogues théâtraux. Son dernier roman Heureux les heureux a été publié en janvier 2013 aux éditions Flammarion et obtenu le Prix du journal Le Monde.

Comment vivre le théâtre ?

personnageCes « repères biographiques » n’existent que pour nous impressionner et conditionner d’avance notre avis sur ce que nous ne savons pas. Ils ne nous apprennent rien mais peuvent influencer la lecture de son théâtre, l’avis des spectateurs curieux qui s’empresseront de réserver une place au théâtre des Célestins, puisque se jouera du 6 au 17 janvier 2015, sa dernière pièce : Comment vous racontez la partie ? Difficile de faire son choix, lorsque la réputation de la dramaturge et de sa pièce Art ne cesse de nous inciter à prendre connaissance de ce théâtre, de ces personnages singuliers pour lesquels elle est sans cesse louée et acclamée. Elle est celle qu’il faut connaître. Culture générale oblige, tapage médiatique à l’appui.

Mais qu’en est-il alors ? Choisir de n’aborder son œuvre que par le biais de l’écrit peut sembler facile. On se raccroche au texte, à nos habitudes de lecture. Une situation bien plus confortable que l’expérience du spectateur qui doit apprivoiser le texte par la voix, le corps des comédiens qui ont ce pouvoir terrible de nous le faire aimer ou de nous en dégoûter. Quelle cruauté que le théâtre ! Nous sommes tiraillés entre l’œuvre textuelle marquée nécessairement par son incomplétude – forcée de n’exister qu’en tant que théâtre mental, texte qui cherche sans cesse à nous échapper, qui réclame d’être joué et incarné – et la représentation théâtrale. Car, une fois pensé, taillé, travaillé par le metteur en scène et les comédiens, le rôle du texte devient plus ambivalent. Il se fond dans un tout, dans une réalité fugitive qui ne dure que quelques heures. Un moment court, où la brièveté rend d’autant plus crucial le jeu théâtral. Le texte est intégré intimement au jeu du comédien. Il s’incarne alors dans dans ces êtres humains qui nous font face, qui ne vivent plus que pour le texte, que par le texte. Sont-ils vraiment des « personnages » ? Le doute subsiste sur leur identité. Ne s’agit-il pas plus qu’un jeu, qu’une pièce circonscrite par le lieu et le temps ? Tous les enjeux de la représentation théâtrale peuvent produire des « effets indésirables » en ce qu’elle est elle-même, intrinsèquement, obstacle au texte. Les acteurs et la mise en scène se jouent sans cesse de l’affect du spectateur, le malmenant ou le confortant, et cette relation spontanée et inévitable, est à interroger. La représentation théâtrale peut-elle, doit-elle, nous faire oublier le texte, nous aider à l’intégrer, le faire soi ? Comment prendre la distance nécessaire ? Peut-on privilégier l’un des deux supports ? Et le texte, cette origine qui nous obsède, veut-on vraiment s’en détacher ? En bref, comment vivre le théâtre ?

Vivre l’ennui, le malaise et l’inconfort, le manque de tendresse

Ayant choisi une approche par le texte, par le choix de plusieurs de ses pièces – L’Homme du hasard, Conversations après un enterrement, La Traversée de l’hiver, Art – la tâche qui importe le plus serait sans doute d’élucider les raisons du succès de l’auteur, plutôt que de résumer, analyser, disséquer le sens de chacune d’entre elles.

Par souci de clarté, dans la volonté d’aider le lecteur à entrer dans son œuvre, on pourrait néanmoins dire que la première pièce parle d’une tentative de rencontre entre deux inconnus dans un train, un homme et une femme qui sont liés par le livre écrit par l’homme (il n’est pas nommé dans la pièce) L’Homme du hasard, livre lu et apprécié par la femme (figure anonyme également) qui cherche à nouer le contact, encouragée par ce curieux hasard. La seconde, les instants d’une famille après la perte de l’un des leurs. La mort exacerbe les rancœurs, les non-dits, la souffrance. Vivre dans le mensonge ou souffrir dans la franchise ? La troisième, des vacances à la montagne, ennuyeuses et lassantes jusqu’à l’écœurement de l’autre et de soi. La dernière et la plus célèbre, un malheureux tableau blanc (enfin, pas vraiment blanc, puisqu’il s’agit de l’art contemporain… Du plus que blanc) qui n’avait rien demandé à personne, qui, en raison de son prix se trouve être l’élément déclencheur de la haine que l’on éprouve parfois en amitié. Celle qui est tabou. Cette douce folie dans laquelle les trois personnages se complaisent à loisir.

5597660-8348764Simples à priori. Pas de rebondissements à n’en plus finir, pas de personnages de servantes, de valets jaloux et malicieux, d’amoureux transis et maudits, de parents sévères et incompréhensifs, de héros tragiques, de rois et princesses déchus… Rien. Un théâtre sur rien. Des situations qui semblent banales, quotidiennes, sans grand relief. Pas plus tragiques que l’existence elle-même. Le comique pur et délassant n’y est pas. Les situations au contraire, sont par leur simplicité (un voyage en train, la suite d’un enterrement, des vacances à la montagne, des visites amicales), transparentes et arides, presque rugueuses. La dramaturge fait d’ailleurs le procès de ce « manque de tendresse » dans sa pièce Art. Le manque de tendresse, d’empathie de Marc pour ses amis n’est pas la conséquence directe « du tragique de l’existence » – expression que l’on aime répéter lorsqu’il s’agit du théâtre, et notamment pour désigner le théâtre de l’absurde – elle est tout simplement naturelle à l’homme. L’égoïsme, la volonté de soumettre l’autre, l’envie de le ridiculiser, de l’abaisser, de le faire souffrir peuvent de prime abord échauffer notre bonne moralité d’homme primitif naturellement bon. Telle est la subtilité du théâtre, parce qu’il est spectacle, parce que l’on assiste à quelque chose, parce que l’on est du côté confortable du lecteur derrière son livre, du spectateur confortablement assis, nous avons tout le temps et le loisir d’être passionnés. Le théâtre excite nos passions les plus primitives et l’élan de nos émotions est le plus pur et le plus innocent.

Yasmina Reza joue habilement avec la langue pour la désacraliser, lui enlever son pouvoir et sa substance. Elle la met à nu en disant le banal, le trivial, la vie quotidienne. Le minimalisme est de rigueur. Pas un mot de trop. Le souffle est savamment dosé. Des répliques sèches, vives qui contrastent avec le contenu, banal, lourd, ennuyeux voire agaçant. Ainsi, nous nous heurtons d’emblée à l’inconfort. Plus exactement, cet inconfort découle de l’effondrement de nos habitudes face au théâtre. L’ennui est l’épée de Damoclès de cet art qui se veut le plus plaisant et distrayant possible, soucieux de nous inculquer par cette morale du plaisir, un enseignement approprié. Mais l’ennui est ici œuvre principale. Le plaisir, dira t-on, rend civilisé et le théâtre poursuivrait la même ambition. Mais qui se soucierait de cet impératif social lorsqu’il lit ou assiste à une pièce dont les dialogues sont ennuyeux, parce que répétitifs ? Une pièce où toute trace de plaisir, de tendresse envers les personnages et l’être humain est absente ? Un sentiment de malaise qui pose question. La dramaturge cisèle son œuvre sur les effets de l’ennui. L’ennui des personnages qui sont enfermés dans un huit clos. L’ennui des spectateurs qui doivent lui faire face, ou plutôt apprendre à apprivoiser ce malaise et cet inconfort. Pas de plaisir, seulement une lutte. Et pourtant…

Un théâtre vivant, dépassionné, neutre

Et pourtant, l’étrangeté de la situation est que le malaise, l’inconfort, ces sensations qui ne riment pas avec le plaisir, ne signifient pas pour autant son contraire, le dégoût, l’indifférence. L’art de Yasmina Reza est novateur et d’une intelligence remarquable en ce qu’il nous offre une nouvelle vision du théâtre, une nouvelle vision de la vie. Cette vision est difficile à décrire parce qu’elle est propre à chacun. En effet, les pièges sont nombreux et on se laisserait parfois tenter par la facilité. On suivrait alors les critiques médiatiques ou universitaires qui voudraient mettre en mots une expérience théâtrale singulière. Vous serez tenter de dire qu’il s’agit d’un théâtre du  paradoxe, de l’ironie jusqu’à l’absurde, de la cruauté, de la déconstruction des stéréotypes et clichés contemporains… Certes, tous ces adjectifs peuvent convenir. Toutes ces impressions sont fondées, peuvent être expliquées, démontrées texte à l’appui. Or, il serait dommage de rester dans la démarche de sacralisation d’un théâtre qui jouit de son succès. Il serait presque regrettable de jouer le lecteur ou le spectateur passionné, stimulé par la reconnaissance médiatique et sociale d’un théâtre qui essaie sans cesse de se détacher de l’impulsif, de la passion brève et soudaine, des préjugés, des avis faciles, d’une haine trop prompte.

Le théâtre de Yasmina Reza est un appel au calme, à une tranquillité lucide et intelligente. Il est plus facile de le saisir si l’on adopte le tempérament d’Yvan, personnage d’Art. Celui-ci apparaît comme le type banal par excellence et par désespoir. Malheureux, forcé de se marier (impératif social et salarial), ne prenant jamais parti, il est l’homme neutre, « l’Homme du hasard ». Parfois, la passion le prend, il veut se vanter de la folie que Marc admirait chez lui (idée de Marc : faire croire à quelqu’un ce qu’il n’est pas, est un bon moyen pour le manipuler et s’amuser de lui) et franchit les limites. Mais la réalité le rattrape. Il est neutre, celui qui ne dit rien de trop, qui ne pense rien de trop. Bouc-émissaire de ceux qui veulent le contraindre, lui en imposer. Imbécile heureux peut-être. Néanmoins, il a le mérite d’observer finement la situation, d’attendre et d’appréhender son déroulement, de laisser le flux des passions couler et se tarir.

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Cette épuration psychologique est donc un indispensable au jeu théâtral. On assiste à un huis clos qui se joue sans cesse de lui-même. Un huis clos qui se dénonce mais qui n’est pas non plus complètement condamné comme en témoigne L’Homme du Hasard où il apparaît sous la forme d’un monologue intérieur, un dialogue de soi-même avec sa pensée. Curieux donc, une pièce de théâtre où chacun des personnages pense l’autre seulement par le biais d’une pensée personnelle, intériorisée, imaginaire. Un dialogue invisible. La pensée est un huit clos où l’on est jamais seul. Le théâtre n’est donc jamais le lieu de la solitude.

Le huis clos devient plus expressif dans Conversations après un enterrement et La Traversée de l’Hiver. Or si le sentiment d’étouffement, de langueur et d’oppression est exacerbé, voire presque intolérable, c’est un sentiment que l’on recherche parce qu’il est le petit cocon familial et social qui nous rassure, qui pose des limites à notre liberté, qui règle les souffrances individuelles, les tracas domestiques, les peines amoureuses. Ce besoin de limitations est vital pour ces personnages qui cherchent un moyen de ne pas sombrer dans la folie des passions furieuses et irraisonnées. Le huis clos étouffe toute passion et renvoie l’homme à des préoccupations quotidiennes et rassurantes. Il peut l’exacerber également. Faire resurgir les querelles, encourager les médisances et l’hypocrisie, inciter la colère purificatrice pour permettre un retour au calme. Le schéma se répète. La langue s’épuisant elle-même par les mots et la situation parvient jusqu’à la lassitude poisseuse, puis pour ce libérer de ce poids, la langue se libère, cruelle et vengeresse, elle frappe en plein coeur. Un petit mot, un sous-entendu et l’atmosphère change, devient électrique. La tension est palpable. Et entre ces extrêmes, la recherche de neutralité. Celle qui sous-tend l’expression première de sentiments passionnés vites avortés et laissés en suspend.

Pour un théâtre moral ?

Si la querelle autour de la moralité au théâtre semble moins pertinente aujourd’hui, c’est parce que, par l’ironie, il est possible de tout critiquer, de tout condamner, de tout dénoncer, d’haïr à loisir. La violence des rapports humains est bel et bien présente dans le théâtre de Yasmina Reza. Dire le banal et le trivial est un moyen de faire sentir la cruauté des autres. Les mots qui, innocents voire ignorants de leur pouvoir significatif, sont actualisés par un art du dialogue théâtral puissant et magnifique. Les mots ne disent rien, mais la situation parle. L’acte même de parler à l’autre est déterminant. Ce ne sont non pas la puissance des mots qu’il faut analyser, mais les relations qui se créent entre les différents protagonistes.

Malgré une approche seulement textuelle, le lecteur ne peut qu’être émerveillé par la capacité du texte à tendre vers la représentation théâtrale. Nous sommes plus que lecteur, nous sommes spectateurs et acteurs d’un texte qui peine à se dire, s’expliquer. Les mots me manquent. Non pas que le sens soit d’une complexité rare requérant érudition et culture littéraire, mais parce que l’œuvre théâtrale de Yasmina Reza peut être trompeuse. On peut se satisfaire de n’y voir que le regard ironique d’un auteur envers la stupidité humaine, la haine envers le manque de tendresse. On peut être touché par le malheur des personnages ou au contraire rire d’eux. Pourtant, ces jugements et cette distanciation nous ferait oublier que ces conversations banales, sont celles que nous avons tous les jours. Il ne s’agit pas de défendre un enseignement moral par le théâtre, de s’en inspirer pour invectiver à régler sa conduite convenablement… Seulement des questions : peut-on voir au contraire une autre voie théâtrale ? Le théâtre ne peut-il pas être qu’une simple monstration et non pas démonstration ? Peut-on se débarrasser de toute la rancœur, de toute la haine que l’on éprouve parfois vis-à-vis des autres et de leur parole qui nous blesse ? Peut-on arrêter de juger ces bourreaux du quotidien, ces ignorants et arrêter de faire soi la violence ambiante ?

Le théâtre peut être le lieu où on ne dit rien. Le lieu où l’on condamne rien, où l’on montre ce qui est laid chez l’homme. Pas seulement pour le critiquer, mais plutôt pour montrer qu’il existe, que l’on n’y peut rien. Oui, la souffrance existe, nous souffrons et faisons souffrir. Mais ce n’est pas tout, la vie ne se résume pas à ce huis clos. Le théâtre peut ne pas être passionné mais le lieu d’une réflexion lucide sans affect. Pour une fois, essayons de ne pas voir le théâtre que selon ce principe de plaisir, mais comme le lieu de l’entre-deux, du juste milieu entre les passions contraires. Faisons éclater les limites de la passion raisonnée pour tendre vers un théâtre joueur, malicieux qui s’amuse du spectateur gratuitement. Parce qu’il ne faut pas toujours de raisons nobles et d’idéaux pour faire du théâtre. Le théâtre de Yasmina Reza peut se lire ainsi : un théâtre sur rien, pour rien, qui n’a pas vraiment besoin de nous…

Anh-Minh Le Moigne