Canal hécatombe : Acide Sulfurique d’Amélie Nothomb

652001-gbL’auteur belge Amélie Nothomb nous offre, à travers ce quatorzième livre, un roman marqué à nouveau par sa plume si caractéristique, constitué de réalités dérangeantes et de héros aux noms bien spéciaux. L’écrivain a toujours été sujet de controverses et chacun de ses romans lui a valu autant de succès que de contestations. Fait intéressant : on lui a longtemps reproché de ne pas prendre assez de risques, d’aborder des thèmes qui fâchent par une approche trop simpliste, dans un style manquant de sensibilité, trop peu poignant au vue des sujets traités. En témoigne Acide SulfuriqueBiographie de la faim (2004), ou encore Stupeur et tremblements (1999).

En 2005, son roman a, une fois de plus, rencontré un succès mitigé. Alors que sa prise de risques a été valorisée, la mise en scène des sujets dits dérangeants est jugée problématique. A priori, on ne verrait rien de choquant dans sa démarche. Toutefois, associer un sujet aussi désarmant que les camps de concentration à celui de la téléréalité n’a pas fait l’unanimité auprès des critiques. Nothomb semble être le petit Calimero du roman. Quoi qu’elle fasse, son œuvre contrarie. C’est peut-être ce qui nous a plu. Son style au service d’une histoire poignante. Une histoire qui est, en réalité, une vraie prise de conscience, une dystopie qui fait écho aux monstruosités humaines, à notre capacité d’adaptation à l’horreur. Nous nous rangeons ainsi aux côtés de son ami Frédéric Beigbeder qui, fasciné par l’œuvre de l’écrivaine belgo-nippone, lui rend hommage en lui adressant quelques paroles dans son roman L’égoïste Romantique.

Une réalité dérangeante

 9782253121183« Vint le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus : il leur en fallut le spectacle. »

Le récit traite d’une nouvelle émission de téléréalité intitulée « Concentration ». Le principe consiste à prendre au hasard des personnes pour en faire des prisonniers filmés 24h/24. Ils sont dénigrés, insultés, peu nourris, battus par les surveillants, les Kapos. La déshumanisation fait le pont entre la téléréalité et l’horreur des camps de concentrations. Tous les jours, les candidats ont pour tâche de creuser un tunnel qui n’a aucune utilité autre que celle d’entrer dans les comptes de la torture physique et mentale. Aussi, deux détenus sont exécutés quotidiennement. Dans un premier temps, ils sont choisis par les kapos, puis, pour gagner de l’audimat, le public prend le relais et désigne par vote les prochains exécutés.

Plus loin, le récit prend de l’ampleur lorsque l’héroïne, Pannonique de son matricule de détenue CKZ 114, arrive dans le camp. Elle porte en elle l’espoir de toute une génération. L’espoir d’une résistance et d’une humanité que le peuple aurait perdu. Le Kapo Zdena, l’un des personnages les plus méprisants de l’histoire, en tombe éperdument amoureux. Cet amour impossible entre le bourreau et la victime nourrit le pathos du roman. Ensemble, ils constituent la métaphore des opposés qui ne peuvent exister l’un sans l’autre : sans Mal le Bien n’existerait pas, sans peur le courage n’aurait pas lieu d’être. Tout est lié, les antagonismes fonctionnent ensemble et finalement la frontière entre deux extrêmes est bien ténue.

Les bourreaux omniprésents

La déshumanisation fait partie intégrante de cette histoire, qu’elle soit physique ou morale. Tout d’abord, elle réside dans le plaisir que prennent les Kapos à user de leur pouvoir sur les prisonniers. Si l’on se réfère à nos vieux cours de philosophie, chaque être est constitué d’un ça, d’un moi et d’un surmoi. Le surmoi serait les normes sociales que l’on nous dicte, le ça, nos pulsions refoulées, et le moi, la jonction entre ces deux instances. Il répondrait au besoin d’assouvir une partie de nos pulsions mais dans la limite des normes sociales. Les Kapos ont le « privilège » d’utiliser leur ça comme bon leur semble. Toutes leurs pulsions sensées être refoulées peuvent être assouvies dans ce roman. Ils usent et abusent de leur pouvoir à leur guise et nous nous sentons impuissants face à ce spectacle.

Puis, la déshumanisation s’esquisse en arrière-plan et s’incarne dans les créateurs de cette émission. Tout le monde semble prendre goût au vice. Après tout, il est plus facile de se nourrir des salades que l’on nous sert plutôt que de se questionner sur ce que l’on nous cache. Le rôle des organisateurs est simple : gagner toujours plus d’audience, toujours plus d’argent. Eux-seuls tirent les ficelles du jeu. Contrairement à ce que la réalité laisse paraître, les manipulateurs ne se trouvent pas devant la scène. Ceux-ci n’en sont que les pantins.

Enfin, et peut être les plus odieux : les téléspectateurs et leur mauvaise-foi. Ils se complaisent dans le voyeurisme et se protègent derrière leur statut d’individus dépourvus de pouvoir sans prendre conscience qu’ils en possèdent réellement. Nothomb montre ici que malgré ce qu’on nous laisse croire, la population dispose du plus puissant de tous : le choix.


À qui la faute ?

poulet-realite« – Spectateurs, éteignez vos télévisions ! Les pires coupables, c’est vous ! Si vous n’accordiez pas une si large audience à cette émission monstrueuse, elle n’existerait plus depuis longtemps ! Les vrais kapos, c’est vous ! Et quand vous nous regardez mourir, les meurtriers, ce sont vos yeux ! Vous êtes notre prison, vous êtes notre supplice ! »

Acide Sulfurique est une réflexion sur ce dit voyeurisme, sur ce plaisir sournois d’une population qui regarde la souffrance des autres. Elle résonne comme un appel de détresse, une prévention que chacun de nous se doit d’écouter. L’auteur, malgré les critiques houleuses, a réussi à dénoncer l’hypocrisie des Hommes et le roman d’anticipation révèle l’étendue de la bêtise humaine.

« Le sommet de l’hypocrisie fut atteint par ceux qui n’avaient pas de télévision, s’invitaient chez leurs voisins pour regarder « Concentration » et s’indignaient : Quand je vois ça, je suis content de ne pas avoir la télévision ! »

L’adage connu de tous « ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort », pourrait être ici aisément transformé en « ce qui ne nous touche pas, nous rend plus fort ». Il est vrai qu’il est bien plus facile et confortable de se placer en tant que spectateur plutôt qu’acteur. Ainsi, à cette lecture, une certaine honte monte en nous. Ne serait-elle pas à l’origine du malaise des critiques ? En effet, ce livre nous  enjoint à nous remettre en question. Sans cela, toutes tentatives de prise de conscience n’est qu’un échec, sans cela, autant recréer le spectacle du roman.

Ces paroles saisissantes nous transportent. Elles nous sortent de notre statut de spectateur pour nous pousser à nous faire violence. Et c’est en commençant par se faire violence que l’on peut changer les choses. Pouvons-nous prétendre être dotés d’intelligence si, au moment de le prouver, nous préférons rester passifs et apathiques ? C’est une des questions que soulève ce petit roman, facile à lire. Une œuvre qui s’avère être une belle leçon d’humilité ainsi qu’une réflexion autour de ce qui fonde notre humanité.

Perrine Blasselle

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