Les Contes d’Amadou Koumba de Birago Diop : une inquiétante étrangeté ?

Si les Contes des Milles-et-une-Nuit nous évoquent d’emblée les richesses et les merveilles d’un Orient exotique et mystérieux, où notre désir d’ailleurs se satisfait d’aventures épiques, il peut se heurter à certaines résistances inconscientes face à l’Afrique. Des résistances qui peuvent s’expliquer par le malaise face à l’inconnu. L’Afrique, dans nos représentations, serait peut être cette terre lointaine, marquée par une diversité culturelle qui nous déstabilise. L’ignorance et l’impossibilité même de créer, de recréer une image tangible dans notre esprit peut soit encourager notre curiosité naturelle, soit la décourager. Choisir de lire Les Contes d’Amadou Koumba relève de cette tentative de vouloir surpasser et s’affranchir de notre horizon d’attente personnel.

Les origines du conte : une genèse personnelle

Birago-Diop-dans-son-bureau1-293x300Les Contes d’Amadou Koumba sont écrits dans un but précis que l’auteur revendique dès l’introduction : « Si je n’ai pu mettre dans ce que je rapporte l’ambiance où baignaient l’auditeur que je fus et ceux que je vis, attentifs, frémissants ou recueillis, c’est que je suis devenu homme, donc, un enfant incomplet, et partant, incapable de recréer du merveilleux. C’est que surtout il me manque la voix, la verve et la mimique de mon vieux griot. Dans la trame solide de ses contes et de ses sentences, me servant de ses lices sans bavures, j’ai voulu, tisserand malhabile, avec une navette hésitante, confectionner quelques bandes pour coudre un pagne sur lequel grand-mère, si elle revenait, aurait retrouvé le coton qu’elle fila la première ; et où Amadou Koumba reconnaîtra, beaucoup moins vifs sans doute les coloris des belles étoffes qu’il tissa pour moi naguère. »

La rhétorique voudrait que l’acte même de se nier, permettrait de renforcer le propos. Or, la maladresse honnêtement avouée, inquiète. Si le conte nait du plaisir que l’on a à l’écouter, qu’en est-il de sa retranscription écrite ? Ne pourrait-on pas y voir simplement le besoin d’un écrivain qui cherche à se remémorer les moments les plus délicieux de son enfance ? Sans doute. « Ce retour fugitif dans le passé récent tempérait l’exil, adoucissant un instant la nostalgie tenace et ramenait les heures claires et chaudes que l’on n’apprend à apprécier qu’une fois que l’on est loin. » La douceur de la nostalgie nous laisse espérer que le plaisir qu’il a ressenti pourrait nous toucher. Peut être parce qu’il s’agit de contes, nous postulons d’emblée une sorte d’universalité du goût. Nous avons tous enfants, été émus devant le merveilleux, sensibles aux beautés de l’imagination.

La connaissance de la vie de Birago Diop qui séjourne en 1958 à Paris, en tant que ambassadeur du Sénégal avant de repartir à Dakar, sa terre natale, explique ce besoin de revenir aux sources. Le déracinement lors d’un exil quel qu’il soit rend l’adulte avide de son enfance, et des sensations merveilleuses qu’il a éprouvé. Le retour aux sources est un mouvement de retour à soi, où l’on cherche parfois désespérément le moment où l’on s’est senti comme étant « complet ». L’histoire est toujours la même. Le temps qui passe, les vicissitudes de l’existence tendent à épuiser l’individu qui voit son existence s’éloigner, s’éparpiller, se fragmenter, se morceler, se déchirer…Alors, le seul moyen de faire face, c’est par le travail du souvenir et de la mémoire. Le conte ne serait donc avant tout qu’un moyen pour l’aider à se reconstruire, à trouver une solution face à l’inquiétude de n’être qu’« un homme, donc, un enfant incomplet. »

La puissance de l’oralité

83930995Nos habitudes de lecture font que nous opterons pour une lecture silencieuse et linéaire des contes afin d’essayer de dégager du recueil une organisation logique, une structure nette et cohérente. Cet habitus fait que l’on peine à se frayer un chemin dans cet univers. D’ailleurs, l’ancrage « réaliste » des contes est vu comme une légitimation de la spécificité culturelle de cette contrée africaine de Dakar. Le réalisme constitue même un obstacle à la compréhension. Nous sommes en effet envahis par une pléthore de noms propres (les noms des personnages mais aussi ceux des animaux. Ceux-ci, contrairement aux fables de La Fontaine, sont identifiés par un nom ; les noms des lieux ; l’importance de la religion dans certains contes comme Le Jugement). De plus, la précision des descriptions empêchent parfois l’imagination de vagabonder même si ces renseignements sont précieux pour tout lecteur curieux de cette culture.

S’il est dans un premier temps malaisé de s’y retrouver dans cet univers si riche c’est parce qu’une lecture silencieuse, sans voix, n’offre réellement, que peu d’attraits. On oublie souvent que la dimension orale d’un conte est primordiale car elle promet d’exprimer une plus grande variété de sens et d’émotions. Elle seule peut rendre compte de ce théâtre d’animaux et d’hommes, de cette étrange cosmogonie qui ne peut exister que par la force de l’imagination et de la pensée. En effet, ce ne sont pas les images et les représentations symboliques qui priment, c’est notre façon de réagir face à l’action qui nous est contée. Le corps, plus que notre héritage culturel et moral nous sert de guide. Rappelons que la parole s’incarne avant tout dans le corps. « Esclave de la tête, la bouche commande au reste du monde, parle et crie en son nom, souvent à tort, parfois avec raison, sans demander leur avis ni au ventre, qui mangerait encore alors qu’elle se déclare rassasiée, ni aux jambes, qui voudraient ne plus marcher quand elle se dit capable d’aller plus loin. La bouche prit tout le pouvoir du corps le jour où elle se sut indispensable. Elle sauve l’homme quelquefois et plus souvent le mène à sa perte, car il lui est difficile de se contenter de : « Je ne sais pas. » »

La parole est ainsi conquérante et dominatrice puisqu’elle peut tromper les sens et la raison. Ambivalente, elle est toujours à la fois Vérité et Mensonge. Ce conte éponyme (Vérité et Mensonge) met en scène Fène-le-Mensonge et Deug-la-Vérité. La seconde est aimée de Dieu, la première aimée et préférée des hommes. Ce conte est la démonstration éclatante de la spécificité du recueil qui est l’absence de toute parole moralisatrice. Les contes ne relèvent pas d’un didactisme forcé, construit précisément selon des archétypes propres aux contes de fées : adjuvant, opposant, récit initiatique…Ces artifices font que le conte est porteur d’un sens symbolique : il est sursignifiant. Les Contes d’Amadou Koumba ne peuvent ni être qualifiés d’exemple ou de contre-exemples. Ils ne représentent rien, ne symbolisent rien. Il montre simplement les choses comme elles sont. Ainsi, si les hommes se laissent plus facilement convaincre par les mensonges, c’est parce que la parole est habile flatteuse, intelligente séductrice. Elle sait s’adapter au monde des hommes, lire dans les conventions sociales et les préceptes, elle sait jouer contrairement à la parole de Vérité qui est nue, crue, étrangère à la complexité sociale, à la nature profonde de l’être humain qui fait qu’elle ne peut être reçue, comprise et assimilée par celui qui l’écoute.

Une parole qui n’est jamais moralisatrice

peintures_rupestres_sahara_1Aucun flamboyant héros dans ces contes, pas de grandes actions, d’exaltation, de bonnes actions, de pureté morale, d’innocence. Si la violence est omniprésente dans tous les contes, les mise à morts, les châtiments, les roueries et autres fourberies (l’ensemble des contes intitulés Les mauvaises compagnies) ne nous font pas réagir, du moins, pas comme nous l’entendons. Puisque notre corps est notre seul guide, nous pouvons nous fier à nos sensations et constater que la simplicité de la narration dénuée d’affect, d’adjectifs, de modalisation permet de produire un effet de distanciation parfait. Il nous est difficile de ressentir de l’indignation, de la compassion et de prendre parti. Nous suivons porté par la parole. Observateur curieux et attentif, notre plaisir réside dans l’écoute même et moins dans les multiples interprétations que s’empresse de chercher un intellect avide de sens compliqués et cachés.

Cette volonté d’accueillir est proche de la capacité de l’enfant à s’étonner de tout, et s’étonner de rien à la fois. Contrairement à l’adulte, cet « enfant incomplet » qui ne peut voir le monde sans le prisme de ses valeurs et de son histoire personnelle, l’enfant se construit et accepte sans trier tout ce qu’on lui soumet. Pour lui, Mensonge et Vérité, Bien et Mal ne sont jamais réellement opposés et fonctionnent ensemble. C’est l’ordre naturel des choses et la morale est impuissante. Dès lors, cette expérience de lecture se joue habilement de nous. La parole nous attire sans cesse vers l’enfance, elle nous force à nous réapprendre à accueillir et accepter l’ordre naturel de l’univers. Cette entreprise n’est jamais aisée car nos résistances sont fortes et nous sommes forcés de nous sentir mal à l’aise face à des contes amoraux où la mort et la violence surviennent soudainement, aussi brutales qu’elles sont incompréhensibles.

De nombreux contes n’enseignent rien, et c’est ce qui nous déçoit, nous adultes bien pensants pétris de bonne morale judéo-chrétienne. Le Bien ne triomphe pas. D’ailleurs, selon la sagesse populaire de ces contes il n’existe pas. Tout est question d’habilité et d’intelligence. Qui sera le plus fin pour tromper l’autre ? Seul celui qui ne se fera pas attraper triomphe. La loi du plus habile est toujours la meilleure. La désillusion et la déception liées à l’absence de symbolisation  sont le moteur essentiel et le ressort de ces contes. N’oublions pas donc, que l’existence du conte populaire réside dans l’acceptation de l’ordre du monde. Rarement subversif il vise simplement à renforcer la cohésion d’une communauté face à ce qui peut la menacer et lui faire peur : le marginal, le laid, le monstrueux, le chaotique, la nature… C’est ainsi que cet anthropomorphisme largement présent ne doit pas être considéré comme un didactisme mais comme le médium qui permet de faire face à l’état de sauvagerie, celle des hommes et celle du monde extérieur. La vie est absurde, incompréhensible, inexplicable. La parole du conteur, celle de l’écrivain sont conscientes de cet échec, mais l’action même d’écrire et de parler permet d’en assumer la charge.

Anh-Minh Le Moigne

Jean Cocteau, le rêveur à la discipline de fer

Cocteau2Les Secrets de Beauté de Jean Cocteau. Une œuvre étrange, presque accidentelle au dire de l’écrivain lui-même qui rédige des « notes prises pendant une panne d’automobile sur la route d’Orléans ». Poète du hasard mais poète acharné puisque l’homme retrouve dans cet « inconfort merveilleux » d’un « wagon de troisième qui [le] secoue, […] ce cher travail sur des gardes de livres, sur des dos d’enveloppes, sur des nappes. »

Il faut voir dans ce recueil la réunion de réflexions – entre aphorismes, courts essais et poèmes en prose –  sur la vie et le travail du poète, sur la poésie et les mystères de sa création. Le poète nous livre même ses secrets, et les sentences lancées d’un air péremptoire ne sont en réalité, que des problèmes que l’on pose, sur lesquels on discute et l’on débat. Des problèmes qu’il appartient au lecteur de comprendre ou non. Ainsi, sous l’apparence de la polémique, voire du mépris, il s’agit pour Cocteau de trouver une réponse à une quête existentielle : qu’est-ce que la vie d’un poète ? Pour trouver une réponse, il tâtonne, ajoute, précise sa pensée, l’abandonne pour la reprendre plus tard et mieux l’affirmer. Il écrit à demi-mots, comme s’il avait peur de la faiblesse d’une expression, refusant ainsi l’immédiateté première dévolue au sens des mots. Cette immédiateté qui quelque part, empêche la réflexion, le cheminement, et refuse au lecteur la possibilité de s’attarder sur eux. Et s’il fallait prendre le temps ? Le lecteur est prévenu. Il faut qu’il s’arme d’une pieuse patience pour lire ce recueil, sans quoi il ne pourrait en saisir toutes les subtilités.

L’idéal du poète ascète

Cocteau nous livre ses secrets brutalement, et disons le franchement, de manière peu engageante. Comment ne pas lire de mépris lorsqu’il écrit que « La masse ne peut aimer un poète que par malentendu » ? Adresse-t-il sa poésie à une élite ? Pour lui, le poète est un homme solitaire, une créature « qui boite », à cheval entre la vie et la mort, vivant dans le rêve. Le poète ne peut être de son temps. Il est déjà loin devant. De fait, est-il toujours dans la position de l’incompris ? Que dire si ce n’est que « Le propre du poète est de concevoir, pour y vivre, un univers où le temps, l’espace, les volumes ne s’organisent pas comme dans l’univers humain. Il en résulte une forme d’invisibilité »

Cocteau1Le poète, paradoxalement, vit donc ailleurs, dans un monde qu’il décrit comme différent même s’il continue de vivre parmi ses semblables. Cette position inconfortable et constante l’accompagne sans cesse et se ressent fortement dans le poème. « Un poème est une suite d’accidents propres à démoraliser le confort ». Or, ce malaise semble cependant nécessaire à la création. Il prend la forme d’une « hygiène du poète » fondée sur la fuite de toute mode, de toute tendance. La fuite de la facilité permettrait ainsi de faire ressurgir la pureté de la poésie. Une poésie qui se doit d’être un « événement », un « scandale ». Cocteau cherche ainsi une forme de force révolutionnaire dans le poème et pour se faire, refuse les conventions. Il lui faut alors, aller au-delà des images « vulgaires », des images « faciles ». En effet, jamais le poète ne crée dans le but d’être apprécié ou reconnu et pour Cocteau, il n’y a de poète reconnu que « Posthume ». Ces images faciles sont comme les Anges. « Les Anges, nous en abusâmes. […] Aujourd’hui, sur les affiches, les titres des pièces et de films sont tous aux Anges. Il nous faut donc leur dire adieu. » Il faut les débusquer. « Après Orphée tout le monde me félicitait d’une image que j’avais eu la faiblesse de laisser là. » Il faut refuser la gloire et les sirènes de la notoriété. « Le soleil de la gloire écrase les reliefs. Les œuvres s’y aplatissent »

Cocteau se montre impitoyable envers le poète qui doit sans cesse vivre en décalage avec le monde. Le poète doit toujours se situer au-delà et avoir une longueur d’avance. Le malaise vient subtilement s’immiscer. La violence des mots retranscrit le processus où on la reconduit vers soi-même. Cette violence est source de souffrance perpétuelle pour le poète qui ne peut s’en défaire, où qu’il aille. « Un poète se déteste, il ne respecte en lui que le véhicule » L’exil marque la quasi-obligation pour le poète d’être privé de tout afin de créer des poèmes de qualité. « C’est une chance si on le chasse de sa maison ». Une chance. Comme si le dénuement, la solitude et la souffrance pouvaient devenir le seul terreau favorable à la création. Le concept « d’outre-noir » qu’utilise le peintre Soulage est analogique à l’expérience poétique. Ainsi, la manière dont il applique la couleur sur la toile permet de se jouer de la lumière. La couleur noire, ayant la faculté de la capter et de la renvoyer, suffit à être matière de l’œuvre. Elle est la création même, à l’image du poème qui capte et renvoie la souffrance du poète. Le poème se sert de la souffrance du poète comme matériau. Elle est la matière même.

Le Poète inspiré ou l’homme laborieux

Pour Cocteau, « c’est un privilège de naître poète ». N’est pas poète qui veut ! Aussi mystérieux que la Pythie de Delphes, Cocteau utilise l’aphorisme, s’exprime à demi-mot. Il parle de « voix », de « chance ». Il semblerait même que la pratique de l’écriture poétique soit une expérience mystique et le poète est cet être « inspiré ». Celui qui, grâce à une démarche et une méthode qui lui est propre, parvient à recréer le monde, sans toutefois perdre de vue que le travail poétique doit s’effacer derrière l’idéal d’un retour à l’essence de la poésie : celle qui parle à l’âme et qui révèle le génie.

Il rejoint les Hugo et les Baudelaire, ceux pour qui le poète est comme le réceptacle d’un message « supérieur », un être rare et privilégié choisi parmi les hommes parce qu’eux seuls sont capables d’entendre « les voix ». Cocteau compare à plusieurs reprises la figure du poète avec Jeanne d’Arc démontrant que l’incertitude est essentielle dans sa conception poétique. Sur elle, se fonde l’esthétique du poème. Seule la beauté compte. Mais quelle est-elle ? Peut être cette « autre chose [qui] importe et ne s’analyse pas ». Cette beauté est toujours ambivalente car elle tend à restreindre la poésie, voire la disqualifier. « Ce n’est pas parce qu’elle parle de choses saintes que la poésie est sainte. Ce n’est pas parce qu’elle parle de choses belles que la poésie est belle et si on nous interroge sur le pourquoi elle est belle et sainte, il faut répondre comme Jeanne d’Arc lorsqu’on l’interroge trop avant : « Passez outre » »

cocteau_brekerDe même, Pierre Caizergues, dans la préface aux Secret de beauté (édition Gallimard, 2013) analyse la conception ambivalente de la beauté de Cocteau selon ces termes : « On se souvient de ces lignes dans le livre sur Jean Marais, présent aussi dans ses Secrets de beauté : « La beauté déteste les idées. Elle se suffit à elle-même. Une œuvre est belle comme quelqu’un est beau. Cette beauté dont je parle provoque une érection de l’âme. Une érection ne se discute pas. » Inutile donc de chercher à percer les « Secrets de beauté » de Jean Cocteau ? On les rapprochera simplement de cette réponse du Dalaï Lama, cité plusieurs fois par lui : « Le secret du Tibet, c’est qu’il n’y en a pas. Mais c’est celui qu’il faut défendre avec le plus de soin. » Ce qui explique sans doute que Cocteau porte, d’un bout à l’autre de sa carrière, une attention constante à la mise en mot de ses secrets. Des secrets qui n’en seraient pas si le poète les gardait pour lui. Il confie également dans Le Rappel à l’ordre que « Le secret a toujours la forme d’une oreille. » »

Un poète ne peut être qu’inspiré. Malgré tout, Cocteau nous livre dans ce recueil des « conseils techniques ». Si naître poète pour Cocteau est un « privilège », il faut savoir s’en rendre digne en menant une vie ascétique comme celle du « Saint » qui se doit d’être « Bon » selon les principes d’une éthique inflexible. Il se doit également d’être actif face « aux voix » ou « à la chance » et se préparer à leur arrivée comme les fidèles se préparent au retour du Christ. La poésie devient religion. « Paresse du poète : attendre les voix. Attitude dangereuse. C’est qu’il ne fait pas ce qu’il faut pour que les voix lui parlent./Découvrir une hygiène physique et morale. Être toujours en état de grâce. Exercice religieux du poète./Dormir c’est rentrer à l’étable. Ne pas trop dormir. »

La poésie est sacrée. Elle se prépare selon des « secrets » de fabrication où nous apprenons que le poète doit « fuir les adjectifs comme la peste » ou encore essayer d’écrire à l’envers ou en reliant les lettres entre elles. A la manière d’ « Apollinaire [qui] chantait ses poèmes en les écrivant et ils nous enchantent. Ses secrets de bonnes femme valent mieux qu’Aristote ».

Le chantre de la jeunesse et de la liberté

 Si le pessimisme est présent dans ses poèmes, nous n’en sommes pas attristés. Après tout, Cocteau ne fait qu’émettre des hypothèses et ce faisant, il nous entraîne avec lui dans sa réflexion. D’ailleurs, il reste un écrivain de la jeunesse, de la révolution, de la modernité. « La jeunesse ne s’y trompe pas. Elle nous aime pour ce par quoi nous échappons au Prince. Elle fraternise avec la jeunesse attachée aux œuvres qui ne sont pas uniquement de nous. » Cocteau est le poète dans son époque, dans son siècle. Homme survivant de la première et de la seconde guerre mondiale, pacifiste, pour lui la guerre se fait d’abord par les mots dans la poésie. « L’honneur de la France, sera peut-être, un jour, d’avoir refusé de se battre » (Journal) Il reste toutefois une figure ambivalence.

Accusé d’avoir collaboré, d’avoir accueilli et protégé des artistes nazis comme Arno Breker, sculpteur officiel du troisième Reich, en 1942 et Leni Riefenstahl, on pourrait dire, pour sa défense, qu’il est artiste avant tout. L’Art ne serait-il pas le plus important ? Et puis, n’a-t-il pas travaillé avec les plus grands de son temps, les Satie, Picasso, Proust, Gide, Barrès, Coco Chanel, Truffaut, Jean Marais, Matisse ou Chaplin..? Fervent défenseur de l’art et de sa beauté, il puise en lui, la force de dépasser et de faire fi des opinions politiques et/ou nationales de ses frères poètes. Poète engagé donc, comme le démontrent ces vers : « La révolution a toujours un air de poésie parce que la poésie est révolution. » ; « Un poète est toujours occupé par l’ennemi et résiste. Cette résistance clandestine est la base de son travail. La résistance de 44 n’a été qu’une image visible de cette perpétuelle entreprise. » Puis encore, « Par qui s’est exprimée la Résistance de 1944 ? Par les poètes. » ; « Avant d’être fusillé, B… écrivit des poèmes. Un homme qui veut se survivre ne pense  qu’à écrire des poèmes. » La poésie permet de vivre, de résister à ce qui menace la vie même.

Margot Delarue

Pasolini : le chant de l’abyme

« Scandaliser est un droit. Être scandalisé est un plaisir. Et le refus d’être scandalisé est une attitude moraliste. » Devant le journaliste français qui l’interroge, Pier Paolo Pasolini ne mâche pas ses mots. Il ne l’a jamais fait. Il vient de terminer Salo ou les 120 journées de Sodome. Le lendemain, il sera mort. C’est ainsi que débute le beau film qu’Abel Ferrara a consacré à cet homme qui paya de sa vie son droit sacré au blasphème moderne.

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Pasolini par Ferrara

Rassurons d’emblée ceux que les biopics convenus lassent ou exaspèrent : le film de Ferrara n’a pas l’ambition, ni la volonté, d’embrasser toute la vie du poète italien de façon linéaire. Son récit se concentre sur les derniers jours de sa vie, comme si ces ultimes instants recelaient en eux-mêmes toute sa puissance tragique et artistique.

Alternant les scènes de vie familiale avec les interviews politiques, Ferrara s’aventure également, à la manière des récits en cascade des Mille et une nuits, dans le champ de l’imaginaire en illustrant son roman inachevé Pétrole et les premières esquisses du film Porno-Teo-Kolossal racontant le voyage d’Epifanio et de son serviteur Nunzio à travers l’Italie à la recherche du Paradis, guidés par une comète divine. Enchâssant la fiction dans la réalité (et même la fiction dans la fiction), Ferrara trace une ligne de vie viscérale entre Pasolini et ses œuvres : « Pasolini n’était pas un esthète, mais un avant-gardiste non inscrit, affirme Hervé Joubert-Laurencin. Il n’a pas vécu sa vie comme un art mais l’art comme une vie, il n’était pas « décadentiste » mais « réaliste », il n’a pas « esthétisé la politique » mais « politisé l’art ». »

Et sa voix politique, frontale mais toujours respectueuse, a eu un retentissement phénoménal dans les années 1960/1970 en Italie et en Europe, en se heurtant au conservatisme politique et au puritanisme moral. La beauté de son cinéma politique résidait dans le regard cru qu’il portait sur les choses, notamment les plus triviales. Devant sa caméra elles ne se transformaient pas en verbiage théorique. Les choses restaient des choses, d’un réel trop éclatant, trop beau, trop vrai : « Je n’ai pas honte de mon « sentiment du beau ». Un intellectuel ne saurait être qu’extrêmement en avance ou extrêmement en retard (ou même les deux choses à la fois, ce qui est mon cas). C’est donc lui qu’il faut écouter : car la réalité dans son actualité, dans son devenir immédiat, c’est-à-dire dans son présent, ne possède que le langage des choses et ne peut être que vécue. » (Lettres luthériennes)

Vent debout face à la houle

9782020359382Pasolini était un homme du refus. Mais pas circonstancié et tiède : « Pour être efficace, le refus ne peut être qu’énorme et non mesquin, total et non partiel, absurde et non rationnel. » (Nous sommes tous en danger) C’est tout ou rien. Pasolini était CONTRE. Contre la droite cléricale-fasciste et démocrate-chrétienne mais aussi contre les illusions de son propre camp, celui du gauchisme (cette « maladie verbale du marxisme ») et de ses petit-bourgeois d’enfants.

Il était contre les belles promesses du Progrès qui font s’agenouiller les dévots de la modernité triomphante, ces intellos bourgeois marchant fièrement dans un « sens de l’Histoire » qu’ils supposent inéluctable et forcément bénéfique. « La plupart des intellectuels laïcs et démocratiques italiens se donnent de grands airs, parce qu’ils se sentent virilement « dans » l’histoire. Ils acceptent, dans un esprit réaliste, les transformations qu’elle opère sur les réalités et les hommes, car ils croient fermement que cette « acceptation réaliste » découle de l’usage de la raison. […] Je ne crois pas en cette histoire et en ce progrès. Il n’est pas vrai que, de toute façon, l’on avance. Bien souvent l’individu, tout comme les sociétés, régresse ou se détériore. Dans ce cas, la transformation ne doit pas être acceptée : son « acceptation réaliste » n’est en réalité qu’une manœuvre coupable pour tranquilliser sa conscience et continuer son chemin. C’est donc tout le contraire d’un raisonnement, bien que souvent, linguistiquement, cela en ait l’air. […] Il faut avoir la force de la critique totale, du refus, de la dénonciation désespérée et inutile. » (Lettres luthériennes)

C’est aussi son rejet de la nouvelle langue technique qui aplatit tout sur son passage, écrasant les particularismes culturels et linguistiques, réduisant en poussière le discours humaniste et faisant du slogan le nouveau port-étendard d’un monde mort sur lequel l’individu narcissique danse jusqu’à l’épuisement. Et la gauche, qui ne veut pas rester hors-jeu, s’engouffre dans cette brèche en prêtant allégeance à la civilisation technologique, croyant, de façon arrogante, qu’elle apportera Salut et Renouveau sans percevoir qu’elle détruit tout sentiment et toute fierté chez l’homme. Les regrets pointent : « L’individu moyen de l’époque de Leopardi pouvait encore intérioriser la nature et l’humanité dans la pureté idéale objectivement contenue en elles ; l’individu moyen d’aujourd’hui peut intérioriser une Fiat 600 ou un réfrigérateur, ou même un week-end à Ostie. » (Écrits corsaires)

Si Pasolini était épris de cette belle passion triste qu’est la nostalgie, c’était non pas celle, réactionnaire, d’un Âge d’or fantasmé, mais celle d’une époque où le peuple avait le sens de la mesure, la dignité chevillée au corps et le ventre plein. Celle d’une Italie créatrice et glorieuse. Quand les petites gens n’avaient pas la pauvre ambition de devenir les puissants qu’ils combattaient : « J’ai simplement la nostalgie des gens pauvres et vrais, qui se battaient pour renverser ce patron, mais sans vouloir pour autant prendre sa place ! Puisqu’ils étaient exclus de tout, personne ne les avait même colonisés. […] Dis-moi, maintenant, si le malade qui songe à sa santé passée est un nostalgique, fût-il idiot ou misérable avant d’être atteint ? » (Nous sommes tous en danger) Quelque chose d’humain semble fini et Pasolini pleure un monde en ruine.

L’abrutissement de masse du monde bourgeois

Ferrara filme Pasolini comme le dernier homme d’une Terre dévastée, cette Italie tant aimée et tant haïe. L’ultime représentant d’une Humanité désormais asservie par l’aliénation de la mentalité bourgeoise qui dépasse le cadre de la classe sociale. « Par bourgeoisie, je n’entends pas tant une classe sociale qu’une pure et simple maladie. Une maladie très contagieuse ; c’est si vrai qu’elle a contaminé presque tous ceux qui la combattent, des ouvriers du Nord aux ouvriers immigrés du Sud, en passant par les bourgeois d’opposition, et les « solitaires » (comme moi). Le bourgeois – disons-le par un mot d’esprit – est un vampire, qui n’est pas en paix tant qu’il n’a pas mordu le cou de sa victime pour le pur plaisir, naturel et familier, de la voir devenir pâle, triste, laide, sans vie, tordue, corrompue, inquiète, culpabilisée, calculatrice, agressive, terrorisante, comme lui. » (Contre la télévision)

Porno-Teo-Kolossal

Porno-Teo-Kolossal

La télévision étant, pour lui, le bras armé de cette aliénation de masse. « La télévision, loin de diffuser des notions fragmentaires et privées d’une vision cohérente de la vie et du monde, est un puissant moyen de diffusion idéologique, et justement de l’idéologie consacrée de la classe dominante. » (Contre la télévision) Pasolini découvre, horrifié, la propagande moderne du divertissement de masse dont la bêtise n’a d’égale que la vulgarité, sous couvert d’un manichéisme moral mis au goût du jour : «  Il émane de la télévision quelque chose d’épouvantable. Quelque chose de pire que la terreur que devait inspirer, en d’autres siècles, la seule idée des tribunaux spéciaux de l’Inquisition. Il y a, au tréfonds de ladite « télé », quelque chose de semblable, précisément, à l’esprit de l’Inquisition : une division nette, radicale, taillée à la serpe, entre ceux qui peuvent passer et ceux qui ne peuvent pas passer. […] Et c’est en cela que la télévision accomplit la discrimination néo-capitaliste entre les bons et les méchants. Là réside la honte qu’elle doit cacher, en dressant un rideau de faux « réalismes ». » (Contre la télévision)

Mais cet avilissement général est aussi de la responsabilité des hommes politiques qui acceptent tacitement de voir leur parole simplifiée, leur image dégradée, leur rôle discrédité. « L’écran de télévision est la terrible cage de l’Opinion publique – servilement servie pour obtenir un asservissement total – qui tient prisonnière toute la classe dirigeante italienne : la mèche blanche d’Aldo Moro, la jambe courte de Fanfani, le nez retroussé de Rumor, les glandes sébacées de Colombo, sont un spectacle représentatif qui tend à spoiler l’humanité de toute humanité. » (Contre la télévision)

C’était vrai du temps de Pasolini, ça l’est encore plus de nos jours. Un simple coup d’œil sur la prodigieuse machine consensuelle à fabriquer du bouffon qu’est Le Grand Journal de Canal + suffit à s’en convaincre. Un bref regard sur un quelconque programme de télé-réalité dont le but, toujours le même, est d’humilier les participants en flattant le spectateur suscite le dégoût.

Pour le romancier italien, seule une prise du conscience des téléspectateurs, un sursaut salvateur du peuple, contre cet instrument mesquin et vulgaire permettra de sortir le pays de sa torpeur générale. Il ne se faisait pourtant guère d’illusion : « Quand les ouvriers de Turin et de Milan commenceront à lutter aussi pour une réelle démocratisation de cet appareil fasciste qu’est la télé, on pourra réellement commencer à espérer. Mais tant que tous, bourgeois et ouvriers, s’amasseront devant leur téléviseur pour se laisser humilier de cette façon, il ne nous restera que l’impuissance du désespoir. » (Contre la télévision)

Le fascisme au carré de la société de consommation

pier-paolo-pasoliniSi le fascisme avait détruit la liberté des hommes, il n’avait pas dévasté les racines culturelles de l’Italie. Réussissant le tour de force de combiner l’asservissement aux modes et aux objets à la destruction de la culture ancestrale de son pays, le consumérisme lui apparut comme, pire que le fascisme, le véritable mal moderne à combattre. Un mal qui s’est immiscé dans le comportement de tous les Italiens avec une rapidité folle : en l’espace de quelques années, l’uniformisation était telle qu’il était désormais impossible de distinguer, par exemple, un fasciste d’un anti-fasciste. Il n’y a plus que des bourgeois bêtes et vulgaires dans un pays dégradé et stérile.

La longue plainte de Pasolini est celle d’un homme qui assiste, impuissant, au génocide culturel de son pays : « Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle réactionnaire et monumental, mais qui restait lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysannes, sous-prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que la « tolérance » de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de toute l’histoire humaine. » (Écrits corsaires)

L’injonction hédoniste et la fausse tolérance ont également souillé la naïveté des cœurs tendres. Les hommes et les femmes sont devenus des machines se fracassant les unes contre les autres. « Le consumérisme a définitivement humilié la femme en créant d’elle un mythe terroriste. Les jeunes garçons qui marchent presque religieusement dans la rue en tenant, d’un air protecteur, une main sur l’épaule de la jeune fille, ou en lui serrant romantiquement la main, font rire ou bien serrent le cœur. Rien n’est plus insincère qu’un tel rapport réalisé concrètement par le couple de la société de consommation. » (Lettres luthériennes) La fausse libération sexuelle est en réalité une obligation sociale, créant un désarroi chez ceux qui ne se conforment pas à la panoplie du parfait petit consommateur de corps. Le couple est désormais maudit.

Pasolini refuse ce bonheur factice dont l’unique cause est la satisfaction immédiate des besoins matériels, l’achat compulsif et jovial dans une société au bord du gouffre, la grande fête des magasins accueillants : « Tout le monde est malin et, par conséquent, tout le monde a sa bonne tête de malheureux. Être malin est le premier commandement du pouvoir de la société de consommation : être malin pour être heureux (hédonisme du consommateur). Résultat : le bonheur est entièrement et totalement faux, alors que se répand de plus en plus un malheur immédiat. » (Lettres luthériennes)

Le crépuscule d’un homme haï par tous

ecrits_corsaires-23880« Je suis complètement seul. Et, de plus, entre les mains du premier qui voudra me frapper. Je suis vulnérable. Soumis à tous les chantages. Je bénéficie peut-être, c’est vrai, d’une certaine solidarité, mais elle est purement virtuelle. Elle ne peut m’être d’aucune aide dans les faits. » (Contre la télévision) Prophète de sa propre destinée, Pasolini a succombé à la haine de ses contemporains.

Il fut assassiné la nuit du 1er au 2 novembre 1975 sur la plage d’Ostie, près de Rome, par une bande de misérables lâches, ces « ragazzi di vita », héros de ses romans et de ses films, qu’il côtoyait régulièrement. Assassiné par ceux qu’il aimait. Ferrara, qui a toujours été fasciné par la chute des figures mythiques, ne nous épargne pas la cruauté de ces derniers instants d’horreur. Ceux d’un homme battu à mort parce que porteur de la marque infamante du scandale. Il avait 53 ans.

À la suite de cette ignominie, certains n’hésitèrent pas à brandir cette justification puante selon laquelle « il l’avait bien cherché, ce sale PD ». Une excuse d’assassins que, sous couvert d’un puritanisme moral, on entend encore de nos jours pour justifier les pires crimes (viols, lynchages ou attentats). Pour légitimer la violence physique des bourreaux, il faut commencer par accuser « la violence symbolique » et « oppressante » des victimes. Soit la barbarie qui considère, in fine, le meurtre comme une réponse appropriée à un poème, un film ou un dessin. Une perte de sens de la mesure ahurissante. Une logique proprement fasciste.

Profondément pessimiste, Pasolini était descendu en Enfer, au-delà de l’horizon, et nous avait mis en garde : « Je ne crois pas que l’homme puisse être libre. Il ne faut jamais rien espérer : l’espérance est une chose horrible que les partis ont inventée pour garder leurs militants. » Mais il a paradoxalement chanté le plus beau des conseils à Gennariello dans ses Lettres luthériennes, celui qui mérite notre attention en tout lieu et en tout temps, celui qui fait danser la grâce avec la rage : « Ne te laisse pas tenter par les champions du malheur, de la hargne stupide, du sérieux joint à l’ignorance. Sois joyeux. »

Sylvain Métafiot

Article initialement publié sur Le Comptoir

La Grande course de Flanagan, de Tom McNab

L’année débute avec son lot de bonnes résolutions. En première place du top, l’éternelle résolution post-fêtes à retrouver la ligne avant l’été. Combien d’entre-nous ont repris le chemin de la salle de sport et rechaussé ses vieilles baskets ? Combien resterons fidèles à cette courageuse décision ? Bien peu, hélas… Mais pour ceux qui auraient simplement besoin d’un petit regain de motivation, pour ceux qui préfèrent les marathons littéraires à la course à pieds, voici votre chance : 630 pages (édition J’AI LU) à parcourir, un voyage de 5 063 km à travers les États-Unis des années 1929. Cadence rythmée exigée.

Un voyage de 5 0063 km à travers les États-Unis des années 1929

course5 063km en trois mois, à raison de 80 km par jour, de Los Angeles à New-York, c’est le défi fou lancé par Charles C. Flanagan, sorte d’homme d’affaire opportuniste et audacieux. Plus de 2000 participants venus des quatre coins de la planète se réunissent sur la ligne de départ. Des hommes, de 17 à 70 ans, expérimentés ou débutants, issus pour la plupart des classes sociales les plus basses, tentent leur chance dans l’espoir de repartir avec la centaine de milliers de dollars promis à l’arrivée. Pour beaucoup cette course est leur unique et dernière chance de survivre à cette période de crise. Des hommes, mais aussi des femmes (cent vingt et une pour être précis) qui devront souffrir des remarques sexistes des organisateurs, des participants et des journalistes. Des athlètes pleins de rêves donc, qui croient s’affronter les uns les autres avant de recevoir, étapes après étapes, de grandes leçons sur le sport qui leur apprendront que chacun n’est mis en compétition qu’avec deux choses : soi-même et la nature qui freinera souvent leur avancée à travers les États-Unis.

600 pages pour parlez de pauvres gars en train de courir, n’est-ce pas un peu trop ?

Un peu long et répétitif ? Queneni ! Tom McNab a signé avec la publication de ce livre celle d’un véritable best-seller traduit en une quinzaine de langues. Cette course retrace les destins croisés des participants. Leurs luttes, leurs doutes sont ponctués d’aventures aux tonalités burlesques. Dès le départ de la course, le scepticisme des journalistes est manifeste, notamment celui d’un certain Carl Liebnitz qui doute très sérieusement des « aptitudes [de Flanagan] à mener une entreprise aussi complexe » qu’il décrit comme un assemblage « hétéroclite » comprenant « certains des meilleurs coureurs de fond du monde, […] un fakir hindou, seize aveugles, trois manchots, vingt grands-pères, [ainsi que ] soixante et un végétariens ». Un scepticisme partagé par les scientifiques peu convaincus à l’idée que des hommes, qui plus est des hommes pauvres et sous alimentés, puissent parcourir une si grande distance. Cette course manque de crédit aux yeux des individus « sérieux » en raison de la mise en scène quelque peu douteuse de Flanagan qui cru bon de joindre à ses coureurs un cirque composé de « Mme La Zonga, de Fritz l’âne parlant, d’une équipe de base-ball composée de chimpanzés » ainsi qu’un groupe de nains montés sur des poneys…

De magouilles en rebondissement, un scénario hollywoodien

marathonEnfin, si Flanagan respire la magouille (un parcours personnel des plus intrigants, une affection particulière pour les jeux d’argent et le whisky) il ne représente pas la plus grande figure de la corruption présente dans l’ouvrage. Puis, non contents de voir leur route mue en véritable parcours du combattant due à l’intervention de personnalités haut placées et bien décidées à faire arrêter la course, les athlètes devront composer avec la présence du FBI et du truand Al Capone sur leur talons.

Pourtant, en dépit de l’ambiance de foire de cette fabuleuse ménagerie, ne doutez pas de trouver dans ces pages les plus beaux témoignages d’esprit sportif ainsi que de grandes histoires d’amitié. Ce livre est, malgré sa longueur qui pourrait essouffler les meilleurs lecteurs, une véritable bouffée d’air frais, une ode à l’espoir, à l’effort, à l’humilité et à l’entraide. Des valeurs qui, par les temps que nous traversons méritent d’être soulignées. C’est donc avec un sens du rythme digne du film Gatsby le Magnifique que l’écrivain Tom McNab nous propulse à travers l’espace et le temps pour nous guider sur le tortueux parcours qui pour des raisons profondes nous poussent, non à lire, à avaler les pages comme d’autres qui courent et avalent les kilomètres.

Céleste Chevrier

De la poétique du rap français

l'Animalerie

L’Animalerie

On aurait tort de croire que la scène du rap français ne se compose que de gros bourrins vulgaires aux voix grasses et énervées, vantant les « vertus » de la drogue, de la violence et déversant des flopées d’insultes sur ta maman… « Rap », « français », deux mots paradoxalement ridicules dans les esprits des non-initiés. Pourtant, si l’on s’amuse à creuser un peu le répertoire, on se surprend à apprécier des textes qui se détachent de toutes ces idées reçues. Des perles de style, de la poétique en flow, du lyrisme au mic, de la jouissance auditive pour les névrosés de la langue.

Le rap, expression poétique du XXIème siècle ?

« Poésie : Genre littéraire associé à la versification et soumis à des règles prosodiques particulières, variables selon les cultures et les époques, mais tendant toujours à mettre en valeur le rythme, l’harmonie et les images. »

Si la poésie se veut variable selon les époques, peut-on inclure le rap dans le genre poétique du XXIème siècle ? On entend déjà les réac’ beugler leur indignation. Pourtant, le rythme, l’harmonie et les images sont autant de caractéristiques que l’on peut retrouver dans le rap. En rimes ou en prose, l’objectif est le même : faire sonner le mot juste.  Le rappeur comme le poète est avant tout auteur, un aventurier de la langue dont il exploite toutes les ressources, la poussant parfois dans ses derniers retranchements. On retrouve notamment chez beaucoup d’artistes des textes qui regorgent de codes poétiques : néologismes, allitérations, assonances, métaphores… les figures de style fusent ! La densité des mots et la création verbale occupent donc une place centrale dans l’écriture. Finalement, de la strophe au couplet, la frontière est mince si l’on se détache de la poésie dans sa forme la plus classique.

La relève des poètes de « l’avant-garde » ?

Kacem Wapalek

Kacem Wapalek

La liberté de la forme que l’on trouve dans les textes de rap français pourrait découler des travaux des poètes avant-gardistes du XXème siècle. Ces artistes polémiques et provocateurs, prônant la déconstruction poétique de la modernité, ont permis une évolution du genre qui pourrait trouver sa suite et un sens particulier dans le rap : la volonté d’une rupture entre livre et poésie, le goût de la performance, et surtout la recherche d’une approche sonore et phonétique. L’émergence du vers libre et de cette poésie contestataire pose les fondements d’un mode d’expression qui ignore voire rejette certains codes de la poésie traditionnelle. On peut ainsi voir le rap comme une poésie débridée et  affranchie, inscrite dans un siècle où la licence poétique permet l’effervescence du genre et son perpétuel renouveau.

Du rap intelligent face à un « rap de gare »

« Dans l’rap aujourd’hui, on est trop peu en amont et beaucoup en aval » – Kacem Wapalek, Freestyle Les Inrocks

Si on peut déplorer un manque de style et de lyrisme chez certains rappeurs actuels, d’autres en font leur créneau. Les lyonnais du crew de l’Animalerie, Lucio Bukowski et Kacem Wapalek prennent position et se détachent de ce « rap de gare » qui accaparent les ondes et les écrans. Alors que le genre a tendance à devenir « un lieu commun comme un acteur de cul imberbe » (Lucio Bukowski), ces génies de la plume nous prouvent à coup de rimes raisonnantes et habiles qu’il existe un rap intelligent et saisissant.

Lucio Bukowski

Lucio Bukowski

« T’as pas d’impact comme une baston de hippies ardéchois » – Lucio Bukowski, Feu Grégeois

Voilà des punchlines qui claquent face à une vulgarité gratuite qui devient malheureusement ordinaire. Ces deux artistes se montrent de talentueux épéistes dans le culte du clash et de la joute verbale. Mêlant injures foisonnantes à l’affront humoristique, on apprécie l’aphorisme percutant qui montre définitivement une maîtrise de la langue. Souvent contrastées par des propos sérieux, voire engagés, ces formules sentencieuses marquent les esprits et permettent la diffusion de messages prégnants, représentations d’un réel poignant. Dans Culture Palace, Kacem Wapalek se définit lui-même comme « un mec qui peut résumer paris zone et poésie » : une prose moderne percutante qui aborde avec une conviction détonante des thèmes qui résonnent comme les problématiques de notre siècle.

À l’heure où la diffusion de la poésie se fait de plus en plus restreinte, le rap apparaît comme l’expression alternative du genre. De la plume au micro, c’est cette éternelle quête de musicalité qui atteint son paroxysme : la poésie c’est avant tout une voix, et le rap le lui rend bien.

Juliette Descubes