Les Contes d’Amadou Koumba de Birago Diop : une inquiétante étrangeté ?

Si les Contes des Milles-et-une-Nuit nous évoquent d’emblée les richesses et les merveilles d’un Orient exotique et mystérieux, où notre désir d’ailleurs se satisfait d’aventures épiques, il peut se heurter à certaines résistances inconscientes face à l’Afrique. Des résistances qui peuvent s’expliquer par le malaise face à l’inconnu. L’Afrique, dans nos représentations, serait peut être cette terre lointaine, marquée par une diversité culturelle qui nous déstabilise. L’ignorance et l’impossibilité même de créer, de recréer une image tangible dans notre esprit peut soit encourager notre curiosité naturelle, soit la décourager. Choisir de lire Les Contes d’Amadou Koumba relève de cette tentative de vouloir surpasser et s’affranchir de notre horizon d’attente personnel.

Les origines du conte : une genèse personnelle

Birago-Diop-dans-son-bureau1-293x300Les Contes d’Amadou Koumba sont écrits dans un but précis que l’auteur revendique dès l’introduction : « Si je n’ai pu mettre dans ce que je rapporte l’ambiance où baignaient l’auditeur que je fus et ceux que je vis, attentifs, frémissants ou recueillis, c’est que je suis devenu homme, donc, un enfant incomplet, et partant, incapable de recréer du merveilleux. C’est que surtout il me manque la voix, la verve et la mimique de mon vieux griot. Dans la trame solide de ses contes et de ses sentences, me servant de ses lices sans bavures, j’ai voulu, tisserand malhabile, avec une navette hésitante, confectionner quelques bandes pour coudre un pagne sur lequel grand-mère, si elle revenait, aurait retrouvé le coton qu’elle fila la première ; et où Amadou Koumba reconnaîtra, beaucoup moins vifs sans doute les coloris des belles étoffes qu’il tissa pour moi naguère. »

La rhétorique voudrait que l’acte même de se nier, permettrait de renforcer le propos. Or, la maladresse honnêtement avouée, inquiète. Si le conte nait du plaisir que l’on a à l’écouter, qu’en est-il de sa retranscription écrite ? Ne pourrait-on pas y voir simplement le besoin d’un écrivain qui cherche à se remémorer les moments les plus délicieux de son enfance ? Sans doute. « Ce retour fugitif dans le passé récent tempérait l’exil, adoucissant un instant la nostalgie tenace et ramenait les heures claires et chaudes que l’on n’apprend à apprécier qu’une fois que l’on est loin. » La douceur de la nostalgie nous laisse espérer que le plaisir qu’il a ressenti pourrait nous toucher. Peut être parce qu’il s’agit de contes, nous postulons d’emblée une sorte d’universalité du goût. Nous avons tous enfants, été émus devant le merveilleux, sensibles aux beautés de l’imagination.

La connaissance de la vie de Birago Diop qui séjourne en 1958 à Paris, en tant que ambassadeur du Sénégal avant de repartir à Dakar, sa terre natale, explique ce besoin de revenir aux sources. Le déracinement lors d’un exil quel qu’il soit rend l’adulte avide de son enfance, et des sensations merveilleuses qu’il a éprouvé. Le retour aux sources est un mouvement de retour à soi, où l’on cherche parfois désespérément le moment où l’on s’est senti comme étant « complet ». L’histoire est toujours la même. Le temps qui passe, les vicissitudes de l’existence tendent à épuiser l’individu qui voit son existence s’éloigner, s’éparpiller, se fragmenter, se morceler, se déchirer…Alors, le seul moyen de faire face, c’est par le travail du souvenir et de la mémoire. Le conte ne serait donc avant tout qu’un moyen pour l’aider à se reconstruire, à trouver une solution face à l’inquiétude de n’être qu’« un homme, donc, un enfant incomplet. »

La puissance de l’oralité

83930995Nos habitudes de lecture font que nous opterons pour une lecture silencieuse et linéaire des contes afin d’essayer de dégager du recueil une organisation logique, une structure nette et cohérente. Cet habitus fait que l’on peine à se frayer un chemin dans cet univers. D’ailleurs, l’ancrage « réaliste » des contes est vu comme une légitimation de la spécificité culturelle de cette contrée africaine de Dakar. Le réalisme constitue même un obstacle à la compréhension. Nous sommes en effet envahis par une pléthore de noms propres (les noms des personnages mais aussi ceux des animaux. Ceux-ci, contrairement aux fables de La Fontaine, sont identifiés par un nom ; les noms des lieux ; l’importance de la religion dans certains contes comme Le Jugement). De plus, la précision des descriptions empêchent parfois l’imagination de vagabonder même si ces renseignements sont précieux pour tout lecteur curieux de cette culture.

S’il est dans un premier temps malaisé de s’y retrouver dans cet univers si riche c’est parce qu’une lecture silencieuse, sans voix, n’offre réellement, que peu d’attraits. On oublie souvent que la dimension orale d’un conte est primordiale car elle promet d’exprimer une plus grande variété de sens et d’émotions. Elle seule peut rendre compte de ce théâtre d’animaux et d’hommes, de cette étrange cosmogonie qui ne peut exister que par la force de l’imagination et de la pensée. En effet, ce ne sont pas les images et les représentations symboliques qui priment, c’est notre façon de réagir face à l’action qui nous est contée. Le corps, plus que notre héritage culturel et moral nous sert de guide. Rappelons que la parole s’incarne avant tout dans le corps. « Esclave de la tête, la bouche commande au reste du monde, parle et crie en son nom, souvent à tort, parfois avec raison, sans demander leur avis ni au ventre, qui mangerait encore alors qu’elle se déclare rassasiée, ni aux jambes, qui voudraient ne plus marcher quand elle se dit capable d’aller plus loin. La bouche prit tout le pouvoir du corps le jour où elle se sut indispensable. Elle sauve l’homme quelquefois et plus souvent le mène à sa perte, car il lui est difficile de se contenter de : « Je ne sais pas. » »

La parole est ainsi conquérante et dominatrice puisqu’elle peut tromper les sens et la raison. Ambivalente, elle est toujours à la fois Vérité et Mensonge. Ce conte éponyme (Vérité et Mensonge) met en scène Fène-le-Mensonge et Deug-la-Vérité. La seconde est aimée de Dieu, la première aimée et préférée des hommes. Ce conte est la démonstration éclatante de la spécificité du recueil qui est l’absence de toute parole moralisatrice. Les contes ne relèvent pas d’un didactisme forcé, construit précisément selon des archétypes propres aux contes de fées : adjuvant, opposant, récit initiatique…Ces artifices font que le conte est porteur d’un sens symbolique : il est sursignifiant. Les Contes d’Amadou Koumba ne peuvent ni être qualifiés d’exemple ou de contre-exemples. Ils ne représentent rien, ne symbolisent rien. Il montre simplement les choses comme elles sont. Ainsi, si les hommes se laissent plus facilement convaincre par les mensonges, c’est parce que la parole est habile flatteuse, intelligente séductrice. Elle sait s’adapter au monde des hommes, lire dans les conventions sociales et les préceptes, elle sait jouer contrairement à la parole de Vérité qui est nue, crue, étrangère à la complexité sociale, à la nature profonde de l’être humain qui fait qu’elle ne peut être reçue, comprise et assimilée par celui qui l’écoute.

Une parole qui n’est jamais moralisatrice

peintures_rupestres_sahara_1Aucun flamboyant héros dans ces contes, pas de grandes actions, d’exaltation, de bonnes actions, de pureté morale, d’innocence. Si la violence est omniprésente dans tous les contes, les mise à morts, les châtiments, les roueries et autres fourberies (l’ensemble des contes intitulés Les mauvaises compagnies) ne nous font pas réagir, du moins, pas comme nous l’entendons. Puisque notre corps est notre seul guide, nous pouvons nous fier à nos sensations et constater que la simplicité de la narration dénuée d’affect, d’adjectifs, de modalisation permet de produire un effet de distanciation parfait. Il nous est difficile de ressentir de l’indignation, de la compassion et de prendre parti. Nous suivons porté par la parole. Observateur curieux et attentif, notre plaisir réside dans l’écoute même et moins dans les multiples interprétations que s’empresse de chercher un intellect avide de sens compliqués et cachés.

Cette volonté d’accueillir est proche de la capacité de l’enfant à s’étonner de tout, et s’étonner de rien à la fois. Contrairement à l’adulte, cet « enfant incomplet » qui ne peut voir le monde sans le prisme de ses valeurs et de son histoire personnelle, l’enfant se construit et accepte sans trier tout ce qu’on lui soumet. Pour lui, Mensonge et Vérité, Bien et Mal ne sont jamais réellement opposés et fonctionnent ensemble. C’est l’ordre naturel des choses et la morale est impuissante. Dès lors, cette expérience de lecture se joue habilement de nous. La parole nous attire sans cesse vers l’enfance, elle nous force à nous réapprendre à accueillir et accepter l’ordre naturel de l’univers. Cette entreprise n’est jamais aisée car nos résistances sont fortes et nous sommes forcés de nous sentir mal à l’aise face à des contes amoraux où la mort et la violence surviennent soudainement, aussi brutales qu’elles sont incompréhensibles.

De nombreux contes n’enseignent rien, et c’est ce qui nous déçoit, nous adultes bien pensants pétris de bonne morale judéo-chrétienne. Le Bien ne triomphe pas. D’ailleurs, selon la sagesse populaire de ces contes il n’existe pas. Tout est question d’habilité et d’intelligence. Qui sera le plus fin pour tromper l’autre ? Seul celui qui ne se fera pas attraper triomphe. La loi du plus habile est toujours la meilleure. La désillusion et la déception liées à l’absence de symbolisation  sont le moteur essentiel et le ressort de ces contes. N’oublions pas donc, que l’existence du conte populaire réside dans l’acceptation de l’ordre du monde. Rarement subversif il vise simplement à renforcer la cohésion d’une communauté face à ce qui peut la menacer et lui faire peur : le marginal, le laid, le monstrueux, le chaotique, la nature… C’est ainsi que cet anthropomorphisme largement présent ne doit pas être considéré comme un didactisme mais comme le médium qui permet de faire face à l’état de sauvagerie, celle des hommes et celle du monde extérieur. La vie est absurde, incompréhensible, inexplicable. La parole du conteur, celle de l’écrivain sont conscientes de cet échec, mais l’action même d’écrire et de parler permet d’en assumer la charge.

Anh-Minh Le Moigne

Publicités

Une réflexion sur “Les Contes d’Amadou Koumba de Birago Diop : une inquiétante étrangeté ?

  1. Pingback: Les Contes d’Amadou Koumba de Birago Diop : une inquiétante étrangeté ? | Le Litterarium

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s