Réparer les vivants : la course à la vie

Kideaz-reparer-les-vivantsHaut les cœurs ! Maylis de Kerangal a encore frappé.  L’un de ses derniers romans, Réparer les vivants, lui a d’ailleurs valu le prix « Roman des étudiants France Culture-Télérama » en 2014. L’auteur y dévoile une fois de plus sa perception de la vie à travers une histoire surprenante, que l’on se donne de lire… à cœur joie.

L’histoire débute avec trois lycéens adeptes de surf. À travers ce sport, ils cherchent le « vertige horizontal », l’adrénaline, le bonheur, ou plutôt leur bonheur. Mais, en rentrant chez eux, après la session, tout bascule. Simon Limbres, 19 ans, passe par le parebrise. Il est déclaré en état de mort cérébrale.

La mort comme tremplin à la vie

« Un patient du service est en état de mort encéphalique. Constat qui sonne comme une sentence conclusive quand pour Thomas, non, c’est un sens autre qu’elle déploie désignant au contraire l’amorce d’un mouvement, l’enclenchement d’un processus. »

Le malheur des uns fait le bonheur des autres. Difficile à entendre, dur à comprendre, cette expression est un fil conducteur pour ce roman. Alors que les proches de Simon Limbres apprennent un à un la situation du jeune homme, l’émotion du texte nous transperce comme si ce drame nous arrivait personnellement. Une fois dressé le portrait de cette famille dévastée, Kerengal se joue de nous. Elle nous apprend qui sera le receveur du cœur palpitant de Simon : Claire Méjan. Une cinquantenaire, qui, étrangement, n’est pas aussi heureuse que l’on puisse croire. Un personnage dont l’attitude reste frustrante lorsque l’on sait ce qu’endure l’entourage de Simon.

Simon Limbres : nom révélateur lorsque l’on sait que les patronymes des personnages ne sont pas choisis au hasard. Se pourrait-il que notre chère écrivain lui ait dessiné son destin à travers son nom de famille ? Fort probable. Simon erre dans les limbes, ce lieu d’attente entre la vie et la mort. Mais ce n’est pas le seul Limbres. Sa mère, Marianne, est la première prévenue. Puis son père, et enfin sa petite sœur. Ce nom de famille est comme une épée Damoclès. Eux aussi sont dans les limbes, ne pouvant plus vivre comme avant après ce drame, restant dans le souvenir de la mort prématurée du garçon.

Kerangal, ou comment écrire au XXIe siècle

4341761_5_c3d2_une-illustration-de-nini-la-caille_67d7e8363d2fd704bb9b53ca2a2c3162Comment écrire à l’heure du Postmodernisme ? Cette question, déjà abordée dans un article du Gazettarium par Céleste Chevrier, donne matière à réfléchir. Il est vrai, que passer après les plus grands est un défi à relever. Arriver à leur cheville n’est pas chose aisée et arriver à leur niveau encore moins. L’innovation est de mise mais comment innover ? Kerangal a sa propre réponse. Son écriture répond clairement à notre société de consommation. Son écriture ne nous dépayse pas et le plus étonnant est qu’elle nous va bien. L’innovation ne se trouve pas forcément très loin, il suffit de regarder au bon endroit.

Dans une société où la surinformation, la communication de masse et la publicité sont les maîtres mots, les idées se perdent. C’est ce que Kerangal s’amuse à retranscrire à travers une écriture proustienne. Elle se livre à écrire des phrases interminables mais c’est sans effort que nous nous adonnons à la lecture. Pourquoi ? L’auteur écrit simplement, sans utiliser de tournures idiomatiques incompréhensibles et même si le langage médical est omniprésent ils côtoient les termes simples (mais pas simplistes) rendant la lecture fluide. Or, ce style nous est nécessaire dans une situation d’urgence comme celle qui nous est décrite. Nous sommes comme emporté au cœur de l’histoire, et nous devons garder le rythme, ne pas freiner, de peur de faire échouer cette transplantation cardiaque.

Le texte est également jonché de noms de marques vues à la télévision, entendues à la radio, défilant sous nos yeux le long des rues sur tous les panneaux publicitaires, tel Rip Curl, Oxbow, Quiksilver, O’Neill, Billabong, ou encore les incontournables Coca-Cola et Nestlé. De petits clins d’œil permettant d’ancrer l’histoire dans le réel et servant de repères à ceux qui se perdraient dans leurs pensées lors d’une description un peu trop nébuleuse.

Enfin, n’oublions pas les anglicismes ! Dans une société où l’anglais n’est pas seulement obligatoire, mais indispensable, il se diffuse dans notre langage, si naturellement que l’écrire paraît simple voire évidente. À coups de let’s go, de mecs en regular sur leur planche de surf, de rides à prendre pour se sentir vivant… Les anglicismes sont à leur place. Plus original, des musiques sont proposées par-ci par-là, tel un fond sonore qui nous aiderait à plonger dans l’histoire, où nous pourrions presque toucher les personnages, se saisissant de notre walkman dernière génération, nous écoutons Miles Davis, King of Blue ou encore Rihanna, Stay. La musique s’impose.

À cœur ouvert

reparer les vivants - kerangal« Exercitatio Anatomica de Motu Cordis et Sanguinis in Animalibus – hommage à William Harvey, premier médecin à décrire, en 1628, l’intégralité du système de circulation sanguine dans le corps humain, et désignant déjà le cœur comme une pompe à effet hydraulique, un muscle assurant la continuité du flux par ses mouvements et ses pulsations. Dans le bloc, sans s’interrompre, chacun répond : amen ! »

Le cœur meurtri, le cœur abîmé, le cœur en peine, le cœur rempli d’espoir, le cœur amoureux. Cet organe vital, vu sous tous les angles, à travers chacun des personnages de ce livre est l’essence même de tout acte engendré. Chaque personnage est décrit dans toute son humanité, avec des sentiments que le narrateur omniprésent ne nous cache pas. Les paroles des personnages se mêlent à celles de ce dernier, dont on devine les sentiments, les interrogations, voire le sarcasme.

Kerengal nous fait comprendre que tout le monde a son rôle à jouer. Il n’y a pas une seule histoire, pas un seul héros ou personnage de papier, seulement des hommes avec des parcours différents, qui un jour sont amenés à se réunir. Maylis de Kerangal nous offre un livre qui met du baume au cœur.

Perrine Blasselle

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