« Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent… »

Prélude de l’engouement pour la musique

QUAND_JE_PENSE_QUE_jaqu_schmittLa musique classique. Un art tout particulier qui ne se fait pas apprécier de tous. Il est dit que lorsque l’on écoute un opéra pour la première fois, deux attitudes se révèlent : soit l’on perçoit la beauté et l’énergie que le classique dégage soit on reste de marbre. Dans le deuxième cas, la meilleure chose à faire serait alors d’écouter d’autant plus de musique classique pour apprendre à l’apprécier.

Mais qu’il est alors frustrant d’être dans cette position. Souhaiter apprécier quelque chose – et quelle chose ! – sans y parvenir. Quand nous apprenons, qu’au-delà même de sa beauté, cette musique aide à la mémorisation et à la concentration… On se dit qu’une bonne cure de Mozart ne serait pas de trop ! C’est alors qu’intervient Eric-Emmanuel Schmitt. Auteur contemporain, qui inscrit son ouvrage Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent dans ce qu’il nomme « le bruit qui pense ». Ce titre lui vient d’une citation de Victor Hugo « la musique, c’est du bruit qui pense », à quoi il ajoute que c’est aussi « du bruit qui fait penser ». Ce cycle d’ouvrages inclut de grands musiciens qu’il définit comme étant ses guides spirituels tels que dans son premier livre, le compositeur Mozart (Ma vie avec Mozart) puis viendront alors Bach et Schubert.

Rassurez-vous, la musique classique n’appartient pas aux élites. Que vous ayez envie de l’aimer, de réapprendre à l’aimer, ou si vous êtes simplement curieux de savoir comment la musique peut être écrite, parcourez ce récit autobiographique – reprise dans une pièce en comédie-monologue – sur la recherche de l’éloignement ressenti par l’auteur avec Beethoven. Beethoven qu’il eut tant aimé durant son adolescence.

Le compositeur maudit

« –  Savais-tu que Ludwig van Beethoven était tellement sourd qu’il a cru toute sa vie qu’il faisait de la peinture ?

– Et toi t’es tellement con que tu as cru toute ta vie que tu étais intelligent. »

Kiki van Beethoven

Tout le monde a eu écho de l’histoire de Ludwig van Beethoven. Ce compositeur issu d’une famille musicienne, qui, avant même d’avoir 30 ans est atteint d’une maladie qui lui fait perdre l’ouïe. Un désastre pour ce prodige ! Mais au lieu de se résigner, il en vient à fabriquer des sons qu’il a perçus autrefois.

Pour ce qui est de l’amour, Schmitt nous confie que Beethoven ne voulait pas imposer son handicap à une relation, et y renonce pour cette raison. Des spécialistes insistent plutôt sur son tempérament tempétueux (que Schmitt met en avant lors de ses disputes avec le compositeur). La Lettre à l’immortelle Bien-aimée, mise en relation avec sa Sonate n°24 dédiée à la dite « Thérèse » est la description même de l’amour selon le compositeur.

Humanisme, héroïsme, optimisme

BEETHOV3 Sonate au Clair de Lune« La musique intervient dans notre vie spirituelle. Des compositeurs comme Bach, Mozart, Beethoven, Schubert, Chopin ou Debussy ne se réduisent pas à des fournisseurs de sons : ils sont aussi des fournisseurs de sens. Certes, ils n’utilisent pas des concepts comme Planton ou Kant ; plus vigoureux encore, ils nous atteignent ailleurs, à la racine, en dessous des raisonnements et des calculs, là où l’esprit palpite, respire, ressent. Car l’entendement auquel se limitent les purs rationalistes ne forment qu’une des couches du cerveau, pas la plus superficielle, mais pas la plus constructive. Sous les idées, les théories, les hypothèses, il y a quelque chose de mouvant qui soutient et porte le reste : les sentiments. »

Tout au long de cet ouvrage, Schmitt nous donne à voir une proximité avec Beethoven ; un premier pas pour nous rapprocher du musicien. Bien que celui-ci ne soit qu’un homme, nous pouvons le voir comme quelqu’un d’autre, supérieur de par ses exploits. Mais « Beethov », comme Schmitt aime l’appeler lors de ses entrevues avec des journalistes, est représenté comme ce qu’il est réellement : un homme. Un homme qui peut avoir des scènes de ménages avec son auteur. Ces querelles s’expliquent par la compétition que le musicien entretient avec Mozart. Selon Schmitt, « Bach, c’est la musique que Dieu écrit. Mozart, c’est la musique que Dieu écoute. Beethoven, c’est la musique qui convainc Dieu de prendre congé car il constate que l’homme envahit désormais la place. »

En prime du livre l’auteur nous offre naturellement un CD audio de certaines œuvres de Beethov’ afin de s’imprégner de sa musique et de pouvoir comprendre et entendre le texte. Mêler écriture et musique nous fait ressentir alors une explosion de sensations.

Kiki van Beethoven, de la fiction à l’essai

Quand je pense que Beethoven en mort alors que tant de crétins vivent a été écrit à la suite de Kiki van Beethoven. Ce dernier étant la courte fiction qui reprend les développements de l’essai. C’est l’histoire de Christine une femme d’une soixantaine d’années qui, après être tombée sur le masque de Beethoven dans une brocante, décide de retrouver son ancien engouement pour ce musicien qu’elle avait perdu avec le temps. Elle réapprend à aimer la vie et propage cet amour auprès de ses amies. Beethoven dans toute sa splendeur. Il remet au goût du jour ses sentiments enfouis et les émotions refoulées refont surface.

« Si l’on veut mener une vie ordinaire, mieux vaut se tenir à l’écart de la beauté ; sinon, par contraste, on aperçoit sa médiocrité, on mesure su nullité. Écouter Beethoven, c’est chausser les sandales d’un génie et se rendre compte qu’on n’a pas la même pointure. »

Le problème qui se pose avec ce prodige réside dans le contraste entre le message qu’il propage et nos vies. Bien sûr l’optimisme est et restera le fil conducteur de Beethov, mais, la difficulté intervient à partir du moment où l’on voit ce qu’il a pu produire durant son existence. Cela effraie, car nous ne pensons pas être capables de faire de même. Là se trouve toute la magie du compositeur, l’idée qu’il véhicule n’est pas d’être extraordinaire mais de rendre notre existence comme telle.

Le classique à travers le temps

BEETHOV2La musique classique se traduit aujourd’hui comme une musique réservée aux élites, mais elle inspire pourtant de nombreux styles musicaux tels que l’électro. Eh oui ! On ne peut rejeter le classique, car conscient ou non, il est bien et bien présent dans la musique que nous écoutons.

Tous les styles musicaux évoluent avec le temps. N’oublions pas que pour créer de nouveaux styles, les compositeurs se basent sur ceux déjà existants. Lavoisier nous dira « Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme » (maxime empruntée en fait à Anaxagore, philosophe du Vle siècle avant J.-C.) et cette loi de conservation de la matière illustre parfaitement ce qui est à l’œuvre dans la musique.

Les grands compositeurs classiques ont été source d’inspiration pour le rock’n’roll. Il a été mêlé à de nombreux styles : la musique galloise, indienne, le blues, le rock noir américain, etc. The Beatles, Elvis Presley, Buddy Holly, Chuck Berry, Eddie Cochran, tout ce beau monde a pris ses racines dans le classique. Impensable et pourtant vrai. Plus précisément, le célèbre groupe britrock Oasis a basé ses enchaînements d’accords, ses marches harmoniques ou encore son système tonal sur les traditions classiques.

Alors non, nous ne sommes pas amenés à avoir une prise de conscience classico-musicale à la fin de cet ouvrage, mais nous ressentons l’énergie que le musicien dégage à travers son art. Cet optimiste nous aide à relativiser et à travailler dur dans nos vies et sans oublier que nous pouvons avoir des obstacles, mais ce sont ces derniers qui nous permettent de nous surpasser. Nous avons finalement la réponse implicite qui explique l’éloignement de Schmitt envers Beethoven, « les amants se séparent toujours pour les raisons qui les ont d’abord réunis ». Mais s’éloigner ne veut en aucun cas dire se séparer et ce que l’on croit avoir perdu peut refaire surface lorsque l’on s’y attend le moins.

Perrine Blasselle

La Vie de Galilée : le testament de Bertolt Brecht

« Le poète dramatique n’est à mes yeux rien d’autre qu’un historien, mais il s’élève au-dessus de ce dernier, du fait qu’il crée pour nous l’histoire une deuxième fois, et qu’au lieu de nous en donner une relation sèche, il nous plonge immédiatement dans la vie d’une époque, qu’au lieu de caractéristiques, il nous montre des caractères, et des figures au lieu de descriptions. » Georg Büchner

FEA BR01La Vie de Galilée s’épanouit dans un laps de temps de trente ans, entre 1926 à 1956. Pièce sans cesse en devenir, il a fallu la mort de Brecht en 1956 pour mettre un terme à cette incessante élaboration. La première version de La Vie de Galilée date de 1938. Elle est écrite en trois semaines au Danemark, où Brecht est en exil. Son titre : La Terre tourne. Son sujet : l’héliocentrisme de Copernic vérifié par les travaux de Galilée. Ce qu’elle annonce ? Le « problème » (Préface de l’édition de 1990, L’Arche) du conflit entre science et pouvoir. En 1939 la découverte de la fission de l’atome pousse Brecht à refondre la pièce : « On devrait réécrire complètement la pièce, si on voulait obtenir cette « brise qui vient des rivages nouveau, cette aurore rosée de la science. » » Mais vient la guerre, puis l’exil aux États-Unis. En 1944, sort la deuxième version, le Galileo américain issu de la collaboration de Brecht avec l’acteur Charles Laughton. 1945, c’est Hiroshima. Revirement capital. Le pessimisme est plus lourd. Installé à Berlin-Est à partir de 1949, Brecht y crée le Berliner Ensemble et l’affaire Oppenheimer le fait à nouveau revenir à Galilée. En 1953, il met au point au point une version allemande. C’est la fusion des expériences passées et présentes et la dernière version de La Vie de Galilée, mise en scène par Brecht lui-même en 1955 et publiée en 1956, voit le jour. Mais la mort de Brecht laisse à jamais en suspend la destinée d’une œuvre qui ne doit jamais être achevée. C’est cette ouverture intemporelle fait qu’on peut toujours y lire, y voir l’homme en prise avec son Histoire et avec lui-même.

La pièce est rarement jouée. En effet, le nombre de personnages atteignant la quarantaine y est pour quelque chose. De plus, dans son intégralité, elle doit durer environ quatre heures. Difficile, mais pas impossible comme le démontre le metteur en scène et dramaturge Armin Petras (dans sa représentation du 13 mars au théâtre des Célestins à Lyon) qui nous offre une mise en scène où se conjoignent minimalisme et baroque excentrique. L’art de la mise en scène a le mérite d’imposer elle-même une certaine forme de distanciation avec le texte, qui prend une autre ampleur. La lecture seule de l’œuvre de papier peut être insuffisante parce qu’elle donne à lire, à comprendre le sens, mais elle ne se donne pas à voir, à entendre ; c’est-à-dire, qu’elle ne s’expérimente alors que dans la solitude de la lecture, où nous élaborons le sens, seul, à nos risques et périls. Le bonheur de la mise en scène réside précisément dans l’exploitation de ses failles. Elle porte le texte, le supporte. Elle prouve alors que le sens, justement, prend sens, non pas seulement grâce aux mots, mais aussi par l’expérience. Oui, l’expérience !

Une science dramaturgique exquise…

Leben-des-Galilei-2015_003_ressourceOriginaleAu diable la dramaturgie classique ! La pièce se veut longue et dense, non concise. En trois heures, c’est 27 ans de la vie d’un homme que l’on voit défiler sous nos yeux. À toute vitesse, on navigue entre Padoue, Venise, Florence, Rome, une ville italienne, une maison de campagne, la frontière italienne… Peinture et fresque vivante ! Quinze tableaux discontinus et variés. Discours philosophique d’une intensité solennelle inouïe, légèreté et ironie de scènes quotidiennes… On n’est pas loin du drame romantique hugolien. Tout y est, sauf le réalisme. Le rythme de la pièce n’est pas toujours aisé à percevoir malgré une mise en scène inventive et exaltée. Mais c’est normal, c’est l’effet voulu. C’est un théâtre qui doit enseigner. Comment mettre à l’œuvre cette visée didactique ? Les tableaux, les scènes choisies pointent des détails. Nous construisons notre réflexion au gré des retournements dramatiques puisqu’au tableau 6, les valeurs se retournent pour laisser place au triomphe de la Raison sur l’obscurantisme, mais un triomphe toujours éphémère.

Mais reprenons. D’entrée de scène, le décor minimaliste, blanc pur et lumineux se déroule soudain devant nos yeux. Voici, selon la didascalie « Le modeste cabinet de travail de Galilée à Padoue. » C’est ici, que tout va commencer. Dans la lumière et la nudité. S’élève alors une voix. Celle de Galilée, celle de Peter Kurth, grave et terriblement puissante. Le ton est donné. D’une voix prophétique, il annonce un futur grandiose. Calme et solide exaltation, c’est en réalité la tempête qui s’annonce dans ses paroles. « Des murs, des sphères et l’immobilité ! Durant deux mille ans l’humanité a cru que le soleil et tous les corps célestes tournaient autour d’elle. » Il continue. « Car l’ancien temps est passé, et voici un temps nouveau. Cela fait cent ans que l’humanité semble attendre quelque chose. » La voix du comédien fait sens. Par sa grave mélodie, on y sent plus qu’un simple monologue. C’est la voix de Brecht qui monte. C’est ce moment où la philosophie, en tant que science qui fonde une connaissance sur l’humanité, rencontre sa sœur la littérature, dans un mouvement d’union des plus émouvants, des plus forts. Il n’y a rien d’autre à dire. Tout y est.

… pour un théâtre épique !

Leben-des-Galilei-2015_001_image_article_detailleSeulement, ce moment, pour être intense doit être introduit de manière subtile par un décalage de ton, par un décor discordant. Telle est la distanciation que théorise Brecht dans Petit Organon pour le théâtre. Fidèle, le metteur en scène plante le décor. Un jeune homme pour jouer Andrea, une situation quotidienne qui par son apparente banalité en devient délicieuse. Andrea, plus préoccupé à ce que Galilée lui donne de l’argent pour payer le laitier. Galilée, uniquement préoccupé par l’avenir glorieux du monde. La tête dans les étoiles, il en oublie, le plus important peut être, la vie simple, le lait quoi… Le jeune homme en subira copieusement les conséquences lorsque par malheur, du haut de ses onze ans, il soulignera naïvement (ô malheureux !) son incompréhension. Oui parce que Galilée se soucie du sort de l’humanité, de l’univers, de la Terre, mais, il n’aime pas du tout les idiots. C’est un lourd poids que de porter ce fardeau sur ces épaules, alors non, il ne peut pas s’encombrer de personnes qui ne veulent pas comprendre la clarté et la limpidité de son discours scientifique et érudit. On apprend alors qu’il ne faut jamais, ô grand jamais, ennuyer un professeur de mathématiques… Il ne faut pas rigoler avec l’avenir du monde. D’autres personnages en font les frais, Ludovico, qui veut mettre « un peu de science dans son vin » parce que c’est de bon ton. Le curateur de l’université, venu rappeler à l’infortuné qu’une demande d’augmentation de salaire est impossible car les mathématiques ne sont pas « lucratifs »… Mais, la légèreté ne dure jamais chez Brecht, et l’épineux problème théologique prend le devant de la scène, et pose la question : comment peut-on être libre de penser, de faire des recherches dans un monde régit par le pouvoir politique des ignorants ? Pas de réponse. À l’image de Galilée, nous sommes insatisfaits.

Mais attention, il y a danger ! Le théâtre de Brecht ne peut se concevoir comme un divertissement pur. Il doit engager la responsabilité. Pour se faire, il faut essayer d’éviter la fascination opérée par le spectacle et l’identification avec les personnages. Le spectateur doit garder la bonne distance critique. Et c’est tout le rôle du metteur en scène, du scénographe de rendre possible cette exigence. Difficile, mais le public doit rester insensible parce que critique. Il suffit d’éviter de montrer les relations sentimentales unissant les personnages pour se concentrer sur l’Histoire. C’est le théâtre épique dans toute sa splendeur rigoureuse. Avec son refus du psychologisme, l’utilisation nouvelle de ressources scéniques, tout concoure à accentuer la portée politique et philosophique de ce théâtre dont le but est d’aider « sur le plan social les masses prolétariennes à s’introduire précisément dans les positions que l’appareil de théâtre avait créées pour les masses bourgeoises » (Walter Benjamin, Essais sur Bertolt Brecht). La Vie de Galilée reflète pleinement ces ambitions. La thématique de la pièce cible la grandeur et les risques de l’ère nouvelle, « l’aurore de la raison émergeant des ténèbres ». Jouant sans cesse entre l’époque de Galilée et celle de Brecht, le nœud de l’action est décentré et atemporel. La collision est partout et nulle part. Ce décentrement est lui-même un au-delà et la pièce ne nous propose pas une simple reproduction documentée de l’histoire. Elle nous propose l’histoire d’un homme. Et quel homme !

La vie d’un homme, celle de tous les hommes

--brecht-et-son-galilee-----la-genese-de-la-vie-de-galilee---une-ecriture-complexe--743Il est important de comprendre que Brecht attachait peu d’importance à la réalité historique. Et plus l’œuvre est modifiée, plus elle s’éloigne de la vérité, de la vie de Galilée. On le comprend, la véracité importe peu, seule la réflexion compte. Brecht fait de Galilée un personnage « mondialement historique » comme l’explique Georg Lukács. Il est selon Hegel, l’homme de l’ère nouvelle, de la raison ; il est, selon Schiller, le porte-parole de l’esprit du siècle. Il en partage l’avidité de savoir et la foi humaniste et si une contradiction l’écartèle c’est qu’il en incarne aussi les troubles et les régressions. « Distancier un caractère, c’est lui enlever tout ce qu’il a d’évident, de connu, de patent, et faire naître à son endroit étonnement et curiosité ». (Écrits sur le théâtre). Galilée nous est présenté dans un éclairage ambigu. En effet, si Galilée est bien l’homme « mondialement historique » de Lukács, s’il est l’homme de la Raison, l’homme de l’ère nouvelle qui le font entrer en conflit avec le pouvoir, son caractère tend aussi à le décrédibiliser. Deux exemples. Il se dit pédagogue. Il empêche sa fille d’accéder au savoir («Va à ta messe ! »). Il se dit passionné de vérité (« qui ne connaît la vérité n’est qu’un imbécile. Mais qui, la connaissant, la nomme mensonge, celui-là est un criminel ») mais ne résiste pas à l’idée de la torture et se rétracte « pour sauver ses tripes ».

Galilée est soucieux des misères endurées par les plus pauvres. Pour eux, il se veut savant préoccupé de dissiper les superstitions et seul importe ce combat contre l’oppression qui justifie l’avancée du savoir. Car si le soleil cesse de tourner autour de la terre, que deviennent le pape et le roi ? La hiérarchie séculaire s’effondre. L’exploitation de l’homme par l’homme ne se justifie plus. Pour Galilée, il y a  un dieu dans l’homme : la Raison. Si séduisante qu’est sa morale, elle n’en reste pas moins menacée par son humanité. L’intelligence du savant est sans cesse menacée. N’oublions pas, qu’il reste un homme. Arrive donc le moment critique. Le moment où, désespoir, il renie ses principes. Il défaille devant la peur de souffrir. Mais là où l’homme sage tire un enseignement de sa défaillance, là où l’homme raisonnable ne s’excuse pas de son comportement, là où l’homme simple avoue la vérité : la peur de souffrir en mourant dans d’atroces tortures avant de se voir amener, sans autres formes de procès, sur le bucher du déshonneur ; ces disciples admirateurs se détournent de lui. Et pire, ne le comprennent pas. Non ! Comment pouvons-nous accepter cette nouvelle morale relative et tiède qui ne place pas l’Esprit au-dessus de tout ? Pas de relativisme clament-ils. Sacrifice au nom des principes et au nom de la Science ! Que l’amour de la science soit tout-puissant face à la violence et la torture ! L’esprit peut tout. Allons bon. Humain, trop humain. Tel est le tort du brave homme. Décevant ? Réfléchissons encore devant ses mots de Brecht.

« Galilée a détruit non seulement sa personne, mais encore la partie la plus valeureuse de son travail scientifique. L’Église (i. e. l’autorité) défendait la doctrine biblique exclusivement pour se défendre, elle, son autorité, sa faculté de réprimer et d’exploiter. Le peuple s’intéressa à la théorie astronomique de Galilée exclusivement parce qu’il souffrait de la domination de l’Église. Et Galilée a trahi le véritable progrès quand il s’est rétracté, il a lâché le peuple, l’astronomie redevint une spécialité, le domaine des savants, apolitique, isolé. L’Église dissocia ces « problèmes » du ciel de ceux de la terre, consolida sa domination et reconnut ensuite avec empressement les nouvelles solutions. »

« Nous n’en sommes qu’au commencement ». Telle est la science. Duplice et inquiétante. Elle est plus que « maîtresse d’erreurs et de fausseté » selon l’image pascalienne. Ambivalente et dangereuse, elle annonce soit la joie liée aux progrès de la connaissance, soit le malheur lié à l’aveuglement si l’on se sert d’elle comme outil d’exploitation de l’humanité. La science est folie puisqu’elle pousse Galilée à trahir le peuple. Parce qu’elle le pousse vers la mort et la souffrance. Il n’a pas vraiment le choix. Peut-on lui en vouloir d’avoir voulu sauver sa peau ? Même si à cause de cette trahison, il y a fracture entre lui et la science, même si les conséquences sont que le peuple se voit confisquer la possibilité d’en disposer, même si elle devient un domaine réservé, une affaire de spécialistes, la vie n’est-elle pas tout aussi importante que la science ? La vie n’est-elle pas plus précieuse ? Comment pouvons-nous lire alors le testament de Brecht lorsqu’il dit : « Malheureux le pays qui a besoin de héros ». Quelle puissante et triste injonction ! Puissante parce qu’elle nous appelle à être courageux en récusant toute forme d’idolâtrie et d’aveuglement. Terrible, elle nous invite voire, nous force à rester les yeux grands ouverts. Elle nous impose la discipline lorsque nous devons nous astreindre à une critique distanciée. On serait tentée de croire qu’être éclairée par la Raison nous console et nous sauve toujours. Triste aussi, parce que la raison, soyons lucides et honnêtes ne peut difficilement être notre seule guide lorsque notre vie est menacée et la responsabilité est certes un poids nécessaire qui nous faut endosser pour continuer à vivre, mais il reste pesant. Alors, regardons Galilée qui assume toute sa faiblesse d’homme et méditons.

Anh-Minh Le Moigne

Les naufragés du Batavia : anatomie d’un massacre

« La mer lave tous les crimes des hommes »

Ivan Aïvazovski, "The Shipwreck"

Ivan Aïvazovski, « The Shipwreck »

C’est par ce vers d’Iphigénie en Tauride que début l’incroyable récit des naufragés du Batavia raconté par Simon Leys. Mais pourquoi « Incroyable » ? Et de quels crimes parle-t-on ? Les récits de naufrages, anciens ou contemporains, en solitaire ou en groupe, sont légions. Pourquoi celui du Batavia se voit-il affublé de cet adjectif à la teinte fantastique ? Nulle question pourtant d’une malédiction en eaux profondes, d’un vaisseau fantôme ou de pirates maudits revenants des enfers. Le drame est réel, daté, humain et abominable : à la suite du naufrage, un des occupants du navire, un fou furieux, entreprit méthodiquement de massacrer une bonne partie de ses compagnons d’infortune. Ce qui aurait pu demeurer un banal accident maritime parmi des milliers devient ainsi une aventure morbide et hallucinée avec laquelle « nulle imagination ne pourra jamais rivaliser ».

Et vogue le navire

Avec sa coutumière intelligence et son immense culture, Simon Leys, déroule la toile de fond de l’époque, sans lourdeur ni pédantisme. Auteur d’une monumentale anthologie sur la mer (La Mer dans la littérature française, 2003) l’écrivain belge connaît parfaitement son sujet, ayant accumulé au fil des ans quantité de documents ayants traits au célèbre naufrage. Il relate ainsi les moyens sommaires dont disposaient les navigateurs, ces figures de proue des gigantesques empires commerciaux du XVème au XVIIIème siècle, pour voyager sur les océans. Le Batavia appartenait à la plus puissante des organisations commerciales de ces empires coloniaux : la Compagnie hollandaise des Indes orientales. Fleuron de la flotte, il appareilla d’Amsterdam, en octobre 1628, pour sa première traversée en direction de la colonie hollandaise de Java. Ce fut aussi la dernière.

À son bord, outre les provisions nécessaires à plusieurs mois de voyage et des coffres bourrés d’argent et de bijoux, 322 passagers et une galerie de personnages que l’on croiraient sortis d’un film hollywoodien en technicolor (on songe ainsi aux Révoltés du Bounty de Lewis Milestone (1962), à ceci près que la cruauté du capitaine William Bligh à l’air d’une simple brimade face à la sauvagerie subie par l’équipage du Batavia). Nous faisons ainsi la connaissance du capitaine Francisco Pelsaert, 33 ans, subrécargue aux compétences administratives, politiques et commerciales ; du patron Ariaen Jacobsz, 40 ans, subordonné du capitaine, excellent navigateur mal dégrossi ; de Lucretia Van der Mijlen, ravissante jeune femme ayant décidé de rejoindre son époux employé dans les comptoirs asiatiques de la Compagnie ; sa servante Zwaantie, une « garce insolente » ; et du subrécargue assistant, Jeronimus Cornelisz, ancien apothicaire, jeune homme à l’esprit malin et séducteur.

L'archipel Houtman Abrolhos au large des côtes ouest de l'Australie

L’archipel Houtman Abrolhos au large des côtes ouest de l’Australie

L’ambiance à bord était loin d’être au beau fixe. Outre les épouvantables conditions de vie (« l’inconfort fétide (quatre latrines pour trois cents personnes, dont deux à ciel ouvert et directement balayées par les embruns), la promiscuité, le manque d’air et d’espace, l’humidité perpétuelle, le chaud, le froid, les rats, la vermine, la crasse (pour économiser l’eau douce, les matelots en étaient parfois réduits à laver leur linge dans leur urine), les vivres avariés, moisis ou grouillants de vers, l’eau croupie, la grossièreté des compagnons de bord, la férocité sadique de la discipline, la menace perpétuelle et terrifiante du scorbut, qui enflait et pourrissait les chairs de ses victimes, transformant celles-ci en cadavres ambulants avant même de les achever »), les tensions entre les membres de l’équipage, surtout au sein de l’aristocratie du navire, étaient palpables, faites de rancœurs non dissolues et de jalousies recuites. Avant de monter à bord, Pelsaert et Jacobsz s’étaient notamment affrontés à propos d’une vulgaire affaire de soûlerie telle qu’en sont coutumiers les marins.

Au-delà des affrontements de pouvoir c’est le désir charnel qui exacerbait les rivalités entre les hommes : Pelsaert et Jacobsz tentèrent de séduire Lucretia, dont la beauté irradiait Neptune lui-même. Mais cette dernière refusa leurs avances. Et si Pelsaert accepta sa défaite, Jacobsz, vexé, se rabattit sur sa servante, Zwaantie, trop heureuse de flatter son orgueil face à sa maîtresse et sans se fâcher de n’être que le second choix d’un homme bourru en manque des plaisirs de la chair.

Le tournant dans la confrontation des deux chefs, et celui qui, d’une certaine façon, précipita le malheur de l’équipage par la suite, fut l’œuvre de Jeronimus Cornelisz, le subrécargue assistant, qui distilla le poison de la mutinerie dans l’esprit de Jacobsz avec qui il s’était lié d’amitié. Car, pour prendre le commandement du navire, il suffit, lui glisse Jeronimus, de passer Pelsaert par-dessus bord, de s’emparer des richesses et de mettre les voiles vers un comptoir étranger concurrent. Jacobsz accepta et avec l’aide de Jeronimus prépara la révolte avec une poignée de partisans.

Le 3 juin 1629, la mutinerie était sur le point de bouleverser l’ordre du Batavia quand celui-ci vint se fracasser sur les côtes bouillonnantes de l’archipel des îles Abrolhos. Devant l’impossibilité de le remettre à flots, la décision fut prise de débarquer sur l’îlot le plus proche en faisant traverser les passagers sur un canot nécessitant plusieurs voyages. Certains demeurèrent sur le bateau, par peur de l’eau (une personne sur sept savait nager) ou enivrés par des orgies qu’ils avaient déclenché sitôt le sort du navire scellé, souhaitant jouir une dernière fois des plaisirs terrestres avant une fin qu’ils jugeaient proche et inéluctable. Ils finirent noyés lorsque les vagues hachèrent la coque. Les survivants, quant à eux, s’étaient réfugiés à terre. Et la machination pris place…

Le Mal de mer

Soucieux de préserver leurs vies coûte que coûte Francisco Pelsaert, Ariaen Jacobsz et l’élite de l’équipage s’enfuirent sur une chaloupe en direction de l’île de Java. Jeronimus Cornelisz, demeurant le plus haut gradé, profita de cette « aubaine » pour prendre le pouvoir, vitupéra contre les traitres les ayant abandonnés et rallia à sa cause, la quasi-majorité des malheureux demeurés avec lui. Ses compagnons furent charmés par son éloquence, sa persuasion et sa capacité d’action en pleine détresse. Un charme qui s’amenuisa considérablement lorsqu’il décida d’en massacrer les trois quarts dans une folie sans nécessité.

Petrus van Schendel, "Naufrage"

Petrus van Schendel, « Naufrage »

Inspiré par l’amoralisme du peintre néerlandais Torrentius (Johannes van der Beeck, 1589-1644) – arrêté, torturé et condamné pour hérésie par les autorités (il était soupçonné d’appartenir à la secte des Rose-Croix) – Jeronimus ambitionna d’établir un royaume personnel sur lequel il régna en maître absolu. Aidé dans son entreprise despotique par une garde rapprochée de fidèles armés jusqu’aux dents, il commença par condamner certains individus à mort sous divers prétextes (vols, manque d’eau, manque de place, insubordination…), puis, considérant que le processus n’allait pas assez vite, les meurtres arbitraires s’accélérèrent : les rebelles furent noyés, les enfants et les vieillards égorgés, et les femmes constituèrent le harem personnel de la caste de l’ex-apothicaire fou, Lucretia lui étant, en toute logique, personnellement réservée.

Horreur et décadence sous les cocotiers : « Si, au début, les premières initiatives de Cornelisz avaient correspondu aux besoins réels de la petite communauté des rescapés, maintenant, au contraire, elles ne visaient plus qu’à la consolidation de son pouvoir personnel, et cet impératif devait dorénavant primer toute autre considération. Ses agissements allaient progressivement devenir de plus en plus monstrueux ; mais ils n’étaient nullement irrationnels : une logique implacable les inspirait, celle du contrôle absolu qu’il lui fallait maintenir sur tout son petit royaume. »

Mais le « paradis » personnel de Jeronimus tourna court : acculé par la résistance d’une partie croissante des survivants, menés par le valeureux soldat Wiebbe Hays, qui refusait de se soumettre à son joug, et terrassé par le retour impromptu du capitaine Pelsaert revenant de Java avec des renforts, il rendit les armes le 6 août, deux mois après le début du massacre. Le dieu auto-proclamé des Abrolhos et ses acolytes furent interrogés, torturés, jugés et exécuté sur place : les mains tranchées Jeronimus Cornelisz lanca une dernière fois à la face du monde « Vengeance ! Vengeance ! », avant d’être pendu le 2 octobre. « Sans la présence d’un criminel supérieurement doué, il est évident que les aberrantes atrocités qui suivirent le naufrage du Batavia n’auraient jamais eu lieu », note Simon Leys.

En écho au vers d’Iphigénie en Tauride nous conclurons en citant la véritable épigraphe de ce récit, celle du philosophe irlandais Edmund Burke : « Tout ce qu’il faut pour que le mal triomphe, c’est que les braves gens ne fassent rien. » Les Naufragés du Batavia est plus que le simple récit d’une aventure maritime qui tourne à la catastrophe. C’est le compte-rendu de la folie d’hommes livrés, par la défaveur du destin, à leurs pulsions primaires les plus sanguinaires, à leur soif de pouvoir illimité, préfigurant les terreurs arbitraires des pires régimes liberticides. Et un avant-goût littéraire de l’œuvre définitive dont Simon Leys – déçu de ne l’avoir écrit lui-même mais heureux de son existence – vante le génie : L’Archipel des hérétiques de Mike Dash.

Sylvain Métafiot

Gaston Miron, le poète rapaillé

Gaston Miron… Miron… Ça vous dit quelque chose ?

11035167_10206622483989116_1943351733_oSi vous suivez de près ou de loin notre actualité, c’est un nom que vous avez pu croiser plusieurs fois. Souvenez-vous. Le 21 janvier, au théâtre de la Renaissance, le Cercle des poètes apparus levait le rideau et rendait hommage à ce grand monsieur aux travers de délicieuses « Mironnades picorées ». Extraits de L’homme rapaillé, les membres du Cercle avait présenté au public leurs version des poèmes Monologues de l’aliénation délirante, Avec toi, Ma désolée sereine, La route que nous suivons, Self-défense et Petite suite en lest. Si le choix des textes s’était effectué selon les goûts de chacun, la sélection fut assez représentative de l’œuvre de Miron : du poème amoureux au poète révolté, du français à l’anglais, de l’absurde à la réalité symbolique.

Le coup de cœur du Cercle

La contrainte du temps avait forcé des lectures de textes relativement courts alors qu’un poème avait particulièrement attiré notre attention : Aliénation délirante recours didactique ou un poème multilingue, mêlant français, anglais et expressions québécoise, ponctuation quasi-absente pour des propos engagés sur un rythme effréné.

À défaut de n’avoir pu vous le lire, en voici de courts extraits :

« Y est-y flush lui… c’est un blood man… watch out à mon seat cover… c’est un testament de bon deal…

voici me voici l’unilingue sous-bilingue voilà comment tout commence à se mêler à s’embrouiller c’est l’écheveau inextricable

Je m’en vas à la grocerie… pitche-moi la balle… toé scram d’icitte… y t’en runne un coup…

voici me voici l’homme du langage pavlovien les réflexes conditionnés bien huilés et voici les affiches qui me bombardent voici les phrases mixtes qui me sillonnent le cerveau verdoyant voici le garage les banques l’impôt le restaurant les employeurs avec leurs hordes et leurs pullulements de nécessités bilingues qui s’incrustent dans la moelle épinière de l’espace mental du langage et te voici dans l’engrenage et tu attrapes l’aliénation et tu n’en sortiras qu’à coup de torture des méninges voilà comment on se réveille un bon jour vers sa vingtième année infesté cancéreux qui s’ignore et ça continue

[…]

ainsi le temps s’abolit ainsi l’éternité fait irruption dans l’instant ainsi je ne vis pas une histoire je ne suis pour ceux qui font l’histoire à l’étage supérieur qu’une maladie du soubassement dont ils souffrent depuis un certain temps deux siècles environ je crois une maladie naguère bénigne sais pas j’essaie de voir quelque chose de temps en temps comme une démangeaison mais aujourd’hui qui se manifeste et culmine en abcès de fixation de sorte qu’il est temps estiment-ils d’en faire l’ablation ou quelque chose d’équivalent ce quelque chose qui peut-être surprendra la maladie elle-même ainsi la maladie se résorbera dans la déglutition des grands ensembles »

11067823_10206622483109094_1228230537_o

Batèches

« Onze percussionnistes en action, une symphonie de sens et de sons sur des poèmes tirés de l’homme rapaillé de Gaston Miron. Un spectacle franco-canadien. »

Si le Cercle vous avait servi la mise en bouche, le théâtre de la Renaissance vous propose le plat et le dessert du 18 au 20 mars avec Batèches, du théâtre musical sur des textes de Miron, une composition originale de Patrick Burgan. Spectacle où se mêlera projection de poèmes du poète québécois, sons à la fois puissants et subtils d’un chœur de percussions. Quand la musicalité des langues rencontrent les sonorités orchestrales, c’est une véritable fusion des sens qui vous attend.

Pour plus d’informations :

http://www.theatrelarenaissance.com/spectacle/bateches

Juliette Descubes

La Citation

La pratique intempestive de la citation se rencontre aujourd’hui partout, des cours universitaires aux œuvres littéraires, en passant par les articles de presse ou les tatouages.

POETI_176_L204À cet effet, la Canadienne Chantal Bergeron a mis en ligne les 189 vers du poème de Gaston Miron, « La Marche à l’amour ». Les participants choisissent un ou plusieurs vers qu’ils s’engagent à se faire tatouer par la suite. Ce projet fait d’ailleurs échos au levé de rideau du Cercle des Poètes Apparus et à ses « mironades picorées » au Théâtre de la Renaissance où seront projetés du 18 au 20 mars 2015 les poèmes du québécois Gaston Miron. À bon entendeurs, amis du Littérarium !

De ce phénomène naissent des questions qui, si elles peuvent paraître naïves par la fausse évidence de leurs réponses, révèlent la complexité d’une pratique qui relève aujourd’hui d’un réflexe compulsif.

Pourquoi / comment choisit-on de citer un extrait plutôt qu’un autre ?

Les caractéristiques premières de la citation sont sa charge évocatoire et l’évidente facilité de mémorisation qui en résulte. La citation a quelque chose de l’incantation. Elle renvoie à un savoir culturel et symbolique figé, inattaquable, qui tient à la fois du proverbe et de la sentence. Ces phrases chéries et adorées comme des reliques sont, le plus souvent, des « vers poèmes » qui fonctionnent comme un système moderne de hiéroglyphes : par allusion(s), grâce à une entente au delà du sens qui n’est pas sans lien avec la logique du rêve.

Cependant, la réelle particularité de ces aphorismes est qu’ils se portent eux-mêmes candidats à la citation. Pour être plus exacte, c’est l’auteur, en effectuant un travail de pré-découpage citationnel de son texte, qui en engendre la transmission. Le démembrement du corpus a un double effet de dissémination et d’insémination textuelle : la citation désigne à la fois le membre amputé (à un texte A) et greffé (à un texte B). Maingueneau nomme ce procédé la « surassertion » et explique cette opération comme l’acte de mettre en relief un segment dans son environnement discursif, de le façonner de manière à anticiper son détachement. Pour se faire, l’énoncé doit recouvrir l’apparence de l’impersonnel de sorte à ce que le lecteur puisse s’y identifier ou y identifier sa pensée, et être aussi bien isolé graphiquement qu’isolable sémantiquement de son environnement (c’est-à-dire du paragraphe auquel il appartient).

Quelles sont les fonctions de la citation ?

La citation a, par le pré-découpage dont elle résulte, une fonction testamentaire dans la mesure où elle est prédestinée sinon à survivre à l’œuvre, du moins à survivre à l’auteur et précéder/représenter l’œuvre. Nous faisons ici allusion au cas fréquent où la lecture d’une citation (en cours, dans une revue, sur le Net, etc.) devance voir remplace la lecture de l’œuvre complète. En ce sens, la citation est un hors d’œuvre, c’est-à-dire l’entrée, le seuil d’une œuvre en même temps qu’elle lui est extérieure. Nous ne traiterons pas ici des questions et des problèmes que cette réalité implique mais, si d’aventure vous désiriez aller plus avant dans ce sujet, nous vous recommandons l’article « Comment parler des livres que l’on n’a pas lu ? » publié précédemment dans Le Gazettarium et signé par Margot Delarue.

7236794

Gérard Genette

Bien sûr, la citation, dans sa capacité à résonner comme une sentence et à faire argument d’autorité, est également un outil de rhétorique. Elle peut aussi relever d’une activité désintéressée et être un talisman, sorte de condensé/d’essence de ce qu’un auteur a produit et que certains lecteurs aiment collectionner gratuitement sans autre ambition que de les entasser dans leur calepin.

« Un beau vers, une phrase bienvenue, que j’ai retenus, c’est comme un objet d’art ou un tableau que j’aurais acheté : un sentiment, où entrent à la fois la vanité du propriétaire, l’amour-propre du connaisseur et le désir de faire partager mon admiration et mon plaisir, m’engage à les montrer, à en faire parade. » Valéry Larbaud, Sous l’invocation de saint Jérôme

Le sens de la citation ne dépend pas du contenu de celle-ci mais de celui qui l’investie. Elle est un vecteur d’intertextualité qui fait appel au lecteur en mettant en présence deux textes qui ne sont ni équivalents ni redondants. La citation est une correspondance qui relate et réfère à un autre texte et fait état d’un lien d’intimité entre deux textes. Il peut s’agir d’un rapport d’ordre esthétique et/ou d’un aveu/éclaircissement de l’intention du citateur. Le cas des épigraphes (souvent confondu avec l’exergue) illustre bien cette deuxième fonction. Un épigraphe est une courte citation en tête d’un livre, d’un chapitre, etc., qui en indique l’objet ou l’esprit. (L’exergue désigne en réalité l’espace réservé à l’épigraphe.) La citation indique le plus souvent les modalités du pacte de lecture, elle est à la fois la zone de transition entre le hors texte et le texte, et la zone de transaction entre l’auteur et le lecteur.

Les guillemets et l’italique relèvent-ils d’une convention d’écriture idéologiquement neutre ?

9782020050586Les guillemets n’ont pas toujours existé. On les attribue leur invention au XVIIe siècle à l’imprimeur Guillaume. Auparavant le nom propre de l’auteur en incise suffisait à remplir cette fonction. De nos jours, il serait honteux pour un auteur d’être prit en flagrant délit de plagiat en incorporant à son texte une citation sans la signaler comme telle. Pourtant, cet incident est, à certains égards, preuve d’une plus grande sincérité du « plagieur ». En effet, l’absence de guillemets signale que l’auteur a intériorisé un concept, et ce à tel point qu’il est possible qu’il ne se soit simplement pas aperçu qu’il citait un autre auteur. Nous rencontrons dans le cas présent les limites de l’intertextualité. Les guillemets, quant à eux, ne signifient pas nécessairement que la parole appartient à un autre mais qu’elle lui est donnée/accordée au sein même d’un autre texte. On ne cite pas (ou pas seulement) entre guillemets, dans un ouvrage, par souci de droits d’auteur ou de propriété intellectuelle. En réalité, l’auteur citant se décharge en partie ou en totalité du contenu de l’énoncé : en citant entre guillemets, l’auteur place l’énoncé à la fois en et hors-de son texte. Il y a donc ici atténuation et distanciation de l’auteur au propos tenu. Dans le cas où la paternité de la citation n’est pas clairement annoncé, les guillemets ont valeur de « on dit ».

« Je mets entre guillemets comme pour mettre, non tant en évidence, qu’en accusation – c’est un suspect. Ou bien je suppose que l’idée de l’emploi qu’en font tels ou tels. Je ne prends pas la responsabilité – du terme – etc. Guillemets = provisoire. » Paul Valéry, Cahiers

D’autre part, on peut distinguer la valeur tacite des guillemets de celle de l’italique. Par convention, on emploie les guillemets pour citer une partie d’œuvre (un chapitre, une chanson, un poème, etc.) et l’italique pour citer les titres d’œuvres complètes. Il en est tout autrement dans leur utilisation courante où ils finissent par s’opposer jusqu’à devenir antonymes. Ainsi, si les guillemets correspondent à un désistement, l’italique est une surenchère, une revendication de l’auteur qui souligne par ce moyen qu’il est plus présent dans cet énoncé quand dans n’importe quel autre. Les guillemets sont des pincettes avec lesquelles l’auteur saisit un « corps étranger » alors que l’italique signale un lexique intime, lequel pourrait d’ailleurs servir de repère dans une démarche de découpage citationnel.

Pour plus de détails sur les mystères de la citation vous pouvez vous reporter aux sources ci-dessous, cet article n’étant en aucun cas exhaustif. N’hésitez pas à partager avec l’équipe du Gazettarium vos perles de citations et ce qu’elles signifient pour vous !

Céleste Chevrier

Sources :
• « Le découpage citationnel comme fait d’écriture », Patrick Theriault, Poétique N°176, Seuil
La seconde main ou le travail de la citation, Antoine Compagnon
Seuils, Gérard Genette

Les Renards pâles de Yannick Haenel : « La société n’existe pas »

11015425_10206309077505326_1146910271_nUne certaine méfiance serait un présupposé nécessaire à la lecture d’un livre écrit par l’un des « héritiers » de Philippe Sollers, directeur de la collection L’Infini chez Gallimard. L’image médiatique de ce dernier poussant à un étrange examen de nos préjugés. Comment lire ? Ais-je devant les yeux seulement une thèse sur la décadence morale de la France ? Plonger dans la lecture et constater est facile. Après tout, il est assez simple d’ouvrir un livre et de le lire. Celui-ci a même le luxe d’arborer une couverture des plus énigmatiques : une photographie d’une figure rituelle du Renard pâle dans la culture Dogon du Mali.

Si l’on survole le livre, rien à signaler. Il est plutôt court, concis, structuré en deux parties bien distinctes l’une de l’autre. La première évoluant autour de brefs chapitres, telles des séquences, des arrêts sur images précis. La seconde devenant massive, se déployant en une gigantesque phrase qui vient noyer le narrateur de la première partie. Celui-ci fait corps avec les Renards pâles. Il est la voix de cette foule d’anonyme et d’inconnus. Une voix qui ne les met pas en lumière, mais qui les préserve dans l’ombre. Si l’agencement et l’ordre ne nous déboussole pas, si le moment de lecture est bien cadré et circonscrit par la matérialité du livre, le moment d’après est crucial. Cet instant où, après avoir reposé le livre, on est brutalement confronté à son contenu. L’instant où les mots et les idées décantent. C’est un peu chaotique, tout se bouscule. Le décalage avec le quotidien se fait sentir sous la forme d’une question : que vais-je faire maintenant de cette lecture ? Comment-vais-je agir ? L’auteur Yannick Haenel fait ressurgir la voix de Beckett (En attendant Godot), murmurée doucement, presque prophétique : « Que faisons-nous ici, voilà ce qu’il faut se demander. » Tout est dit, tout est à faire.

Rêveries du promeneur solitaire

L’intrigue, si on en veut une, est simple, sans fioritures : un homme décide de vivre dans sa voiture. Les rebondissements romanesques relèvent alors d’évènements soudains, d’apparence anodine mais, finalement, préparatoires. En vingt chapitres, on prépare le terrain et la vie que mène le narrateur, une vie de bohème, marginale, spontanée, n’est qu’une illusion. En témoigne le regard rétrospectif du narrateur qui se dissimule derrière la description du quotidien mais qui ressurgit soudainement, afin de rappeler que tout ceci est nécessaire. Chaque acte est en quelque sorte voulu, prédestiné. Ils sont les grains de sables qui, doucement, finissent par former un tas. Plus de retour en arrière. Le narrateur comme le lecteur se mettent en marchent, et les aléas de la vie et du quotidien ne sont que l’apparence de quelque chose de souterrain, quelque chose qui se réveille, qui attendait minutieusement son heure pour agir.

11042221_10206309078225344_210842010_nMais la possibilité de dégager les fondations ne vient qu’après une première lecture où l’on se dit : voilà pourquoi. Au départ, le lecteur s’immerge dans la réalité du narrateur. Le premier chapitre, l’Intervalle, donne le ton. Une existence solitaire choisie et savourée à chaque instant, magnifiée par l’oisiveté et l’impossibilité, voire le refus, de rentrer dans la mécanique bien huilée des heures. L’engagement politique est majeur. En vivant en dehors de la société, notre existence prend une tournure miraculeuse et extravagante. Plus de temps, plus d’argent, plus personne, plus rien. Un plongeon dans une espèce de néant salvateur. « Je me sentais bien dans ce vide » déclare le narrateur. Il se sent pleinement vivant, et ainsi, il se prépare à ce qui va suivre, prêt à accueillir la vie et ses opportunités. Il se prépare à agir. Il attend que « le temps revienne » mais pour l’instant, pas de précipitation et d’efforts inutiles. Il savoure sa liberté à pleins poumons. « Est-ce que ça a un nom ? Personne ne sait ce qui arrive dans le vide. Personnellement, j’appelle ça « l’intervalle ». Pas facile à décrire : une bouffée de joie, et en même temps une déchirure. Pas facile à supporter, non plus : une sorte d’immense souffle. Est-ce que ça étouffe, est-ce que ça délivre ? Les deux : c’est comme si vous tombiez dans un trou, et que ce trou vous portait. »

Les chapitres suivants, sur le modèle du premier, ne sont que des déclinaisons d’une vie qui devient essentiellement promenade, ballade à travers Paris. Une promenade légère, sans but aucun, imprévisible, infinie qui dure toujours. Aux rencontres soudaines, aux confrontations avec l’autre, à sa manière de tout laisser glisser, on aurait envie de faire un parallèle entre le narrateur, Jean Deichel et Meursault de L’Étranger. Pourtant, cette attitude face au monde, détachée n’est que le reflet de son engagement politique et social futur. Là où Meursault, simplement existe, Deichel se prépare. Il jouit de chaque nuance de son existence. Il observe à l’affût. Mais certaines choses le marquent terriblement. Il découvre l’envers du décor : les déchets, les choses inanimées, les mots qui se colorent sur un mur gris, le rouge d’un maillot de bain, le feu… Deichel est semblable au flâneur baudelairien qui s’émerveille de chaque objets-morts. Il est le chiffonnier. Il fait d’un papyrus, objet dénigré de tous, « un compagnon de solitude ». Ce qu’il appelle « déchet », le hante.

À mi-chemin de la ballade, dans le chapitre Ecce homo cadaver, le nietschéen en ballade est brutalement confronté au corps d’un SDF, anonyme, traité comme un déchet, c’est-à-dire, mort broyé par un camion à ordures, au moment où il cuvait son sommeil dans une benne à ordure. Happé par des mâchoires de fer. Mangé, dévoré… « L’image du pied tranché me poursuivait. Je ne pouvais plus fermer les yeux sans qu’il surgisse et me saute au visage, alors je ne fermais plus les yeux. Cet homme dormait à quelques mètres de moi, et il n’en reste plus rien. Mort ? Je ne sais même pas si l’on peut employer ce mot. Déchiqueté, broyé, concassé. Traité comme un déchet. Quand je pense à lui, il m’est impossible de voir un homme. Je suis hanté par autre chose qu’un homme : par l’idée même qu’un homme puisse être jeté à la poubelle, qu’on le balance au vide ordures, qu’il se mêle aux résidus. Je me mets à penser que le traitement des déchets remplace la mort ; et puis cette substitution est le destin même des corps. »

Et dans un tourbillon d’images tout finit par s’enflammer dans son esprit. C’est l’explosion. Ça arrive.

Faire « un saut dans l’existence »

« Je me suis avancé vers lui, et lui ai tendu ma carte d’identité. On s’est regardés en silence. Avec des ciseaux, il l’a coupée en petits morceaux, puis les a jetés dans un cendrier où il a mis le feu. Les flammes étaient rouges et noir, comme les masques. Nous avons souri. » Plus de retour en arrière possible. Après le plongeon, c’est le grand saut dans l’existence. Le moment extatique que vit Rousseau. Ce moment précis : « je naissais dans cet instant à la vie, et il me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j’apercevais. » Cette renaissance s’apparente à une fusion, non pas avec la société, mais avec le monde lui-même, avec la masse informe des masques, des anonymes sous ces masques. Ceux qui refusent d’être manipulés par des fichiers administratifs, ceux qui veulent tout dynamiter de l’intérieur, jusqu’au mythe même de la société.

11040110_10206309288070590_1121397838_nAprès ce saut, s’élève la voix collective : « Le monde n’est pas complètement asservi. Nous ne sommes pas encore vaincus. Il reste un intervalle, et depuis cet intervalle, tout est possible. » Cet intervalle, nous en parlions : cette joie si simple qu’elle est une déchirure. Cet intervalle, c’est la brèche dans laquelle peut s’immiscer les traumas de l’inconscient collectif, trop longtemps refoulés, l’époque ancienne et révolue où ils s’essayaient à vivre sous le masque de l’animal social qu’ils auraient du être. Un masque pour un autre. Le mythe de la société contre celui du Renard pâle. Lui qui « habitait au cœur de la destruction, ce qui lui donnait un savoir sur celle qui ravage aujourd’hui notre monde. Sa cruauté est un art, elle fait de lui un insoumis dès l’origine : dans la cosmogonie des Dogons du Malin il crée le désordre en s’arrachant à son placenta, et s’attaque au démiurge – son père – dont il conteste l’ordre. » Une nouvelle autorité peut-être… Quoi qu’il en soit, ces insoumis forment désormais un autre monde, à eux seuls, et ce long moment où le narrateur fait entendre leur voix résonne et fait trembler les fondements d’un monde qu’ils souhaitent voir s’enflammer.

Ce long monologue collectif interroge. La litanie de reproches face à la Société, face à cette ennemie apparaît comme une rhétorique de dénégation un peu simpliste qui se construit sur le schéma de la victime (ces insoumis) et le bourreau (la société occidentale). Il est difficile de se positionner, puisque le monologue « argumentatif » n’est, une fois encore, qu’une forme d’illusion romanesque. Faire réfléchir, oui, mais cette réflexion peut-elle réellement déborder les cadres du livre ? Que faire de tout ça ? D’ailleurs, peut-on réellement faire quelque chose ? Et c’est peut être là toute la difficulté de cette lecture. L’inconfort du spectateur, semble t-il, n’est pas au cœur des préoccupations. On ne nous amène pas à une franche et honnête « prise de conscience ». Au contraire, le style très travaillé met l’accent sur les verbes pour porter le récit, l’animer d’une vie et d’une texture propre qui en devient trop plaisante, voire complaisante. On y verrait presque un souci « didactique » du placere et docere (plaire et enseigner) qui finit par s’épuiser lui-même et perdre de sa puissance, de sa teneur, de sa solidité. En témoigne par exemple, la mort de deux des leurs, Issa et Kouré, morts noyés dans la Seine en voulant échapper aux chiens des policiers, ces mangeurs d’hommes. La figure du martyre, encore… Mais, la crème ne prend pas, ni même le pathétique… Quelque chose cloche, sonne faux dans ce pseudo-discours révolutionnaire qui cherche à allumer le feu dans nos esprits d’herbivores paisibles et conformistes. À tel point, que lorsque la voix de ces Renards pâles, apporte le doux mot révolution sur un plateau d’argent, le rire franc est incontrôlable.

Quelque chose ne va pas. Intégrer le récit d’évènements vécus par le narrateur à un discours qui se veut politique et engagé s’avère bancal, instable. Comme si par timidité, ces Renards pâles cachaient leur véritable ambition. On le sent très bien, ce malaise à assumer sa propre position. Ce malaise que l’on cache, que l’on noie derrière un cri, un reproche, une parole facilement haineuse à l’encontre de la société ennemie. On sent plutôt la peur de la solitude, d’où ce besoin de se regrouper derrière ces masques, facilité puisque l’on appartient à un groupe, mais on ne lui appartient pas entièrement puisque personne n’est nécessaire à sa survie… Il est dommage, voire presque regrettable de voir au combien le discours se nie et se déconstruit lui-même, d’autant plus que la lecture se veut plurielle, il faut revenir, avancer, picorer, et elle n’est pas aussi ferme et assurée que la ballade solitaire du narrateur, qui sait lui, comment vivre et que faire. Même si l’envoûtement de la langue, s’avère plutôt efficace, il s’agit surtout d’une insurrection étouffée avant même de naître, d’où encore une fois, la même question : « Que faisons-nous ici, voilà ce qu’il faut se demander. » Et une autre : Que peut la littérature ?

Anh-Minh Le Moigne

Éloge de la faiblesse d’Alexandre Jollien : le goût de « vivre meilleur »

9782501073417-G (2)« Aujourd’hui, j’essaie de vivre à fond les trois vocations que m’a donnée l’existence : père de famille, personne handicapée et écrivain. »

L’auteur d’Éloge de la faiblesse, Alexandre Jollien, nait en 1975 avec une infirmité motrice cérébrale due à une athétose, c’est-à-dire qu’au moment de son développement, le fœtus est en proie à une asphyxie due à l’enroulement de son cordon ombilicale autour de son cou. Cet incident le marque à jamais puisqu’il passe les dix-sept premières années de sa vie (de 3 à 20 ans) dans une institution pour personnes handicapées moteur cérébrales. Là, il découvre pourtant les joies de la vie, des joies simples et pures comme il les décrits dans ce livre autobiographique. Pour Jollien, la vie est un combat permanent. Désireux de suivre une scolarité « normale », il parvient à intégrer une école de commerce.

L’élément déclencheur qui a précipité l’écriture de son ouvrage relève d’un heureux hasard. L’auteur rentre un jour dans une librairie et tombe sur une œuvre de Platon dans laquelle il invite l’homme à « vivre meilleur » plutôt qu’à « vivre mieux ». Jollien avait alors pour projet d’étudier la philosophie. En 1997, il se rend au lycée du Collège de la Planta qui lui ouvre les portes de l’Université de Fribourg où il passe son diplôme de lettres en 2004. Entre temps, en 1999, son premier ouvrage paraît : Éloge de la faiblesse. Récompensé de plusieurs prix, traduit en de nombreuses langues, et mis en scène en 2005, Jollien peut prendre sa revanche face à tous les préjugés formulés à son encontre.

Un dialogue enrichissant
« SOCRATE : Dis-moi, Alexandre, comment es-tu venu à la philosophie ?
ALEXANDRE : Voilà qui te concerne au plus haut point. Précisément, dans ce contexte de lutte, j’ai découvert, par hasard, un ouvrage de philosophie, avec notamment deux sentences : « Nul n’est méchant volontairement », et « Connais-toi toi-même ».
SOCRATE : J’ai déjà entendu ça quelque part… 
»

Éloge de la faiblesse nous plonge dans un dialogue entre Alexandre et Socrate qui se veut personnel et attendrissant. En effet, il rend compte des joies, des doutes, des peurs et des envies de l’auteur. Ironique et franc Alexandre Jollien dédramatise l’idée commune que l’on se fait du handicap et cette « conversation à la philosophie » basée sur le modèle platonicien nous permet à nous lecteur de prendre conscience des implications physiques de cet état tout en permettant à l’auteur de répondre à ses questions intérieures.

Nous ne mesurons pas toujours le poids de notre regard sur autrui, et c’est sans chercher notre pitié que Jollien nous donne l’exemple de situations où notre inconfort ne fait que renforcer le malaise de l’autre. L’auteur explique que sa sortie du Centre (l’institut pour personnes handicapées moteur cérébral) l’a confronté à deux obstacles. Le premier étant de faire sien des usages sociaux qui lui sont étrangers et le second de ne pas laisser les rituels opérés au Centre entraver cette intégration. Supporter le regard d’autrui est un défi douloureux qu’il parvient à relever avec succès.

« SOCRATE : Alors cela voudrait dire que la pitié blesse plus que le mépris ?
ALEXANDRE : Oui, pas de pitié. Une fois de plus, je donne raison à Nietzsche. Je crois qu’il voit juste quand il condamne la pitié, l’hypocrisie ou le paraître. Chaque jour, je rencontre ce regard condescendant qui croit me faire plaisir, peut-être sincèrement, mais qui nie ma liberté et me nie ipso facto. 
»

Une vérité dérangeante

alex-jollien-fb-3302« ALEXANDRE : […] Je me rappelle toujours cet esprit rebelle à qui j’adressai ma salutation habituelle : « Sois sage. » Un jour, il me répondit à brûle-pourpoint : « Et toi marche droit ! » Cela me procura un plaisir extrême. Il m’estimait pour moi-même et n’avait pas pris de pincettes qui prennent que ceux qui me sourient béatement quand, à la caisse, je paie mon paquet de spaghettis aux herbes. Il y a des sourires qui blessent, il y a des compliments qui tuent. »

Alexandre Jollien nous met face à nous même. Ce miroir nous accompagne tout au long de notre lecture. Lorsqu’il fait le récit de son séjour dans ce Centre, nous esquissons un sourire en réalisant à quel point les résidents sont différents de nous parce qu’éloignés de la vie sociale que nous connaissons. La vie y semble simple, spontanée, honnête et nous pouvons ressentir une gêne devant tant de candeur : « quand est-ce que cette pureté nous a-t-elle quittée ? ». La marginalisation est présentée à la fois comme une force et une faiblesse. Être à l’écart de la société leur a permis de grandir loin de ses « vices », loin du mal. Cependant, il reste difficile pour nous de concevoir certains des gestes déplacés comme étant sans mauvaises intentions. Notre méfiance naturelle les excuse mais l’inconfort de la situation nous embarrasse. C’est donc, pour l’auteur comme pour toute personne atteinte d’un handicap, aussi mince soit-il, de parvenir à créer une relation avec l’autre qui ne soit pas entravée par des habitus sociaux afin de parvenir à être reconnu et estimé à leur juste valeur, sans que leur état d’handicapé ne vienne changer la donne.

Une ouverture sur la vie

Cette autobiographie se termine sur une question inévitable : Qu’est-ce que la normalité ?
Existe-t-elle ? Est-elle uniquement l’illusion à laquelle la société veut nous faire croire ? Oui, nous avons des normes et des valeurs mais à sa manière toute personne est seule dans sa solitude voire presque « marginale ». La marginalité est communément rejetée car elle fait peur, angoisse. Pourtant, elle peut être une force pour quiconque sait en jouer.

« Chacun dispose librement de sa faiblesse, libre à lui d’en user judicieusement. »

Nous fermons ce livre en sachant que tout n’est pas terminé, puisque ces questions nous accompagnent dans notre quotidien. L’ouvrage est comme une bouffée d’oxygène ou une grande claque en pleine tête, difficile de juger mais grâce à Alexandre Jollien, on parvient à se sentir homme et seulement homme, fort avec notre faiblesse.

Perrine Blasselle