Éloge de la faiblesse d’Alexandre Jollien : le goût de « vivre meilleur »

9782501073417-G (2)« Aujourd’hui, j’essaie de vivre à fond les trois vocations que m’a donnée l’existence : père de famille, personne handicapée et écrivain. »

L’auteur d’Éloge de la faiblesse, Alexandre Jollien, nait en 1975 avec une infirmité motrice cérébrale due à une athétose, c’est-à-dire qu’au moment de son développement, le fœtus est en proie à une asphyxie due à l’enroulement de son cordon ombilicale autour de son cou. Cet incident le marque à jamais puisqu’il passe les dix-sept premières années de sa vie (de 3 à 20 ans) dans une institution pour personnes handicapées moteur cérébrales. Là, il découvre pourtant les joies de la vie, des joies simples et pures comme il les décrits dans ce livre autobiographique. Pour Jollien, la vie est un combat permanent. Désireux de suivre une scolarité « normale », il parvient à intégrer une école de commerce.

L’élément déclencheur qui a précipité l’écriture de son ouvrage relève d’un heureux hasard. L’auteur rentre un jour dans une librairie et tombe sur une œuvre de Platon dans laquelle il invite l’homme à « vivre meilleur » plutôt qu’à « vivre mieux ». Jollien avait alors pour projet d’étudier la philosophie. En 1997, il se rend au lycée du Collège de la Planta qui lui ouvre les portes de l’Université de Fribourg où il passe son diplôme de lettres en 2004. Entre temps, en 1999, son premier ouvrage paraît : Éloge de la faiblesse. Récompensé de plusieurs prix, traduit en de nombreuses langues, et mis en scène en 2005, Jollien peut prendre sa revanche face à tous les préjugés formulés à son encontre.

Un dialogue enrichissant
« SOCRATE : Dis-moi, Alexandre, comment es-tu venu à la philosophie ?
ALEXANDRE : Voilà qui te concerne au plus haut point. Précisément, dans ce contexte de lutte, j’ai découvert, par hasard, un ouvrage de philosophie, avec notamment deux sentences : « Nul n’est méchant volontairement », et « Connais-toi toi-même ».
SOCRATE : J’ai déjà entendu ça quelque part… 
»

Éloge de la faiblesse nous plonge dans un dialogue entre Alexandre et Socrate qui se veut personnel et attendrissant. En effet, il rend compte des joies, des doutes, des peurs et des envies de l’auteur. Ironique et franc Alexandre Jollien dédramatise l’idée commune que l’on se fait du handicap et cette « conversation à la philosophie » basée sur le modèle platonicien nous permet à nous lecteur de prendre conscience des implications physiques de cet état tout en permettant à l’auteur de répondre à ses questions intérieures.

Nous ne mesurons pas toujours le poids de notre regard sur autrui, et c’est sans chercher notre pitié que Jollien nous donne l’exemple de situations où notre inconfort ne fait que renforcer le malaise de l’autre. L’auteur explique que sa sortie du Centre (l’institut pour personnes handicapées moteur cérébral) l’a confronté à deux obstacles. Le premier étant de faire sien des usages sociaux qui lui sont étrangers et le second de ne pas laisser les rituels opérés au Centre entraver cette intégration. Supporter le regard d’autrui est un défi douloureux qu’il parvient à relever avec succès.

« SOCRATE : Alors cela voudrait dire que la pitié blesse plus que le mépris ?
ALEXANDRE : Oui, pas de pitié. Une fois de plus, je donne raison à Nietzsche. Je crois qu’il voit juste quand il condamne la pitié, l’hypocrisie ou le paraître. Chaque jour, je rencontre ce regard condescendant qui croit me faire plaisir, peut-être sincèrement, mais qui nie ma liberté et me nie ipso facto. 
»

Une vérité dérangeante

alex-jollien-fb-3302« ALEXANDRE : […] Je me rappelle toujours cet esprit rebelle à qui j’adressai ma salutation habituelle : « Sois sage. » Un jour, il me répondit à brûle-pourpoint : « Et toi marche droit ! » Cela me procura un plaisir extrême. Il m’estimait pour moi-même et n’avait pas pris de pincettes qui prennent que ceux qui me sourient béatement quand, à la caisse, je paie mon paquet de spaghettis aux herbes. Il y a des sourires qui blessent, il y a des compliments qui tuent. »

Alexandre Jollien nous met face à nous même. Ce miroir nous accompagne tout au long de notre lecture. Lorsqu’il fait le récit de son séjour dans ce Centre, nous esquissons un sourire en réalisant à quel point les résidents sont différents de nous parce qu’éloignés de la vie sociale que nous connaissons. La vie y semble simple, spontanée, honnête et nous pouvons ressentir une gêne devant tant de candeur : « quand est-ce que cette pureté nous a-t-elle quittée ? ». La marginalisation est présentée à la fois comme une force et une faiblesse. Être à l’écart de la société leur a permis de grandir loin de ses « vices », loin du mal. Cependant, il reste difficile pour nous de concevoir certains des gestes déplacés comme étant sans mauvaises intentions. Notre méfiance naturelle les excuse mais l’inconfort de la situation nous embarrasse. C’est donc, pour l’auteur comme pour toute personne atteinte d’un handicap, aussi mince soit-il, de parvenir à créer une relation avec l’autre qui ne soit pas entravée par des habitus sociaux afin de parvenir à être reconnu et estimé à leur juste valeur, sans que leur état d’handicapé ne vienne changer la donne.

Une ouverture sur la vie

Cette autobiographie se termine sur une question inévitable : Qu’est-ce que la normalité ?
Existe-t-elle ? Est-elle uniquement l’illusion à laquelle la société veut nous faire croire ? Oui, nous avons des normes et des valeurs mais à sa manière toute personne est seule dans sa solitude voire presque « marginale ». La marginalité est communément rejetée car elle fait peur, angoisse. Pourtant, elle peut être une force pour quiconque sait en jouer.

« Chacun dispose librement de sa faiblesse, libre à lui d’en user judicieusement. »

Nous fermons ce livre en sachant que tout n’est pas terminé, puisque ces questions nous accompagnent dans notre quotidien. L’ouvrage est comme une bouffée d’oxygène ou une grande claque en pleine tête, difficile de juger mais grâce à Alexandre Jollien, on parvient à se sentir homme et seulement homme, fort avec notre faiblesse.

Perrine Blasselle

Publicités

2 réflexions sur “Éloge de la faiblesse d’Alexandre Jollien : le goût de « vivre meilleur »

  1. Apparemment, petit problème technique (peut-être de mon côté): les citations du texte sont invisibles. J’ai dû copier-coller sur Word pour les lire. Mais bon, article lu.

  2. Pingback: Éloge de la faiblesse d’Alexandre Jollien : le goût de « vivre meilleur » | Le Litterarium

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s