Les Renards pâles de Yannick Haenel : « La société n’existe pas »

11015425_10206309077505326_1146910271_nUne certaine méfiance serait un présupposé nécessaire à la lecture d’un livre écrit par l’un des « héritiers » de Philippe Sollers, directeur de la collection L’Infini chez Gallimard. L’image médiatique de ce dernier poussant à un étrange examen de nos préjugés. Comment lire ? Ais-je devant les yeux seulement une thèse sur la décadence morale de la France ? Plonger dans la lecture et constater est facile. Après tout, il est assez simple d’ouvrir un livre et de le lire. Celui-ci a même le luxe d’arborer une couverture des plus énigmatiques : une photographie d’une figure rituelle du Renard pâle dans la culture Dogon du Mali.

Si l’on survole le livre, rien à signaler. Il est plutôt court, concis, structuré en deux parties bien distinctes l’une de l’autre. La première évoluant autour de brefs chapitres, telles des séquences, des arrêts sur images précis. La seconde devenant massive, se déployant en une gigantesque phrase qui vient noyer le narrateur de la première partie. Celui-ci fait corps avec les Renards pâles. Il est la voix de cette foule d’anonyme et d’inconnus. Une voix qui ne les met pas en lumière, mais qui les préserve dans l’ombre. Si l’agencement et l’ordre ne nous déboussole pas, si le moment de lecture est bien cadré et circonscrit par la matérialité du livre, le moment d’après est crucial. Cet instant où, après avoir reposé le livre, on est brutalement confronté à son contenu. L’instant où les mots et les idées décantent. C’est un peu chaotique, tout se bouscule. Le décalage avec le quotidien se fait sentir sous la forme d’une question : que vais-je faire maintenant de cette lecture ? Comment-vais-je agir ? L’auteur Yannick Haenel fait ressurgir la voix de Beckett (En attendant Godot), murmurée doucement, presque prophétique : « Que faisons-nous ici, voilà ce qu’il faut se demander. » Tout est dit, tout est à faire.

Rêveries du promeneur solitaire

L’intrigue, si on en veut une, est simple, sans fioritures : un homme décide de vivre dans sa voiture. Les rebondissements romanesques relèvent alors d’évènements soudains, d’apparence anodine mais, finalement, préparatoires. En vingt chapitres, on prépare le terrain et la vie que mène le narrateur, une vie de bohème, marginale, spontanée, n’est qu’une illusion. En témoigne le regard rétrospectif du narrateur qui se dissimule derrière la description du quotidien mais qui ressurgit soudainement, afin de rappeler que tout ceci est nécessaire. Chaque acte est en quelque sorte voulu, prédestiné. Ils sont les grains de sables qui, doucement, finissent par former un tas. Plus de retour en arrière. Le narrateur comme le lecteur se mettent en marchent, et les aléas de la vie et du quotidien ne sont que l’apparence de quelque chose de souterrain, quelque chose qui se réveille, qui attendait minutieusement son heure pour agir.

11042221_10206309078225344_210842010_nMais la possibilité de dégager les fondations ne vient qu’après une première lecture où l’on se dit : voilà pourquoi. Au départ, le lecteur s’immerge dans la réalité du narrateur. Le premier chapitre, l’Intervalle, donne le ton. Une existence solitaire choisie et savourée à chaque instant, magnifiée par l’oisiveté et l’impossibilité, voire le refus, de rentrer dans la mécanique bien huilée des heures. L’engagement politique est majeur. En vivant en dehors de la société, notre existence prend une tournure miraculeuse et extravagante. Plus de temps, plus d’argent, plus personne, plus rien. Un plongeon dans une espèce de néant salvateur. « Je me sentais bien dans ce vide » déclare le narrateur. Il se sent pleinement vivant, et ainsi, il se prépare à ce qui va suivre, prêt à accueillir la vie et ses opportunités. Il se prépare à agir. Il attend que « le temps revienne » mais pour l’instant, pas de précipitation et d’efforts inutiles. Il savoure sa liberté à pleins poumons. « Est-ce que ça a un nom ? Personne ne sait ce qui arrive dans le vide. Personnellement, j’appelle ça « l’intervalle ». Pas facile à décrire : une bouffée de joie, et en même temps une déchirure. Pas facile à supporter, non plus : une sorte d’immense souffle. Est-ce que ça étouffe, est-ce que ça délivre ? Les deux : c’est comme si vous tombiez dans un trou, et que ce trou vous portait. »

Les chapitres suivants, sur le modèle du premier, ne sont que des déclinaisons d’une vie qui devient essentiellement promenade, ballade à travers Paris. Une promenade légère, sans but aucun, imprévisible, infinie qui dure toujours. Aux rencontres soudaines, aux confrontations avec l’autre, à sa manière de tout laisser glisser, on aurait envie de faire un parallèle entre le narrateur, Jean Deichel et Meursault de L’Étranger. Pourtant, cette attitude face au monde, détachée n’est que le reflet de son engagement politique et social futur. Là où Meursault, simplement existe, Deichel se prépare. Il jouit de chaque nuance de son existence. Il observe à l’affût. Mais certaines choses le marquent terriblement. Il découvre l’envers du décor : les déchets, les choses inanimées, les mots qui se colorent sur un mur gris, le rouge d’un maillot de bain, le feu… Deichel est semblable au flâneur baudelairien qui s’émerveille de chaque objets-morts. Il est le chiffonnier. Il fait d’un papyrus, objet dénigré de tous, « un compagnon de solitude ». Ce qu’il appelle « déchet », le hante.

À mi-chemin de la ballade, dans le chapitre Ecce homo cadaver, le nietschéen en ballade est brutalement confronté au corps d’un SDF, anonyme, traité comme un déchet, c’est-à-dire, mort broyé par un camion à ordures, au moment où il cuvait son sommeil dans une benne à ordure. Happé par des mâchoires de fer. Mangé, dévoré… « L’image du pied tranché me poursuivait. Je ne pouvais plus fermer les yeux sans qu’il surgisse et me saute au visage, alors je ne fermais plus les yeux. Cet homme dormait à quelques mètres de moi, et il n’en reste plus rien. Mort ? Je ne sais même pas si l’on peut employer ce mot. Déchiqueté, broyé, concassé. Traité comme un déchet. Quand je pense à lui, il m’est impossible de voir un homme. Je suis hanté par autre chose qu’un homme : par l’idée même qu’un homme puisse être jeté à la poubelle, qu’on le balance au vide ordures, qu’il se mêle aux résidus. Je me mets à penser que le traitement des déchets remplace la mort ; et puis cette substitution est le destin même des corps. »

Et dans un tourbillon d’images tout finit par s’enflammer dans son esprit. C’est l’explosion. Ça arrive.

Faire « un saut dans l’existence »

« Je me suis avancé vers lui, et lui ai tendu ma carte d’identité. On s’est regardés en silence. Avec des ciseaux, il l’a coupée en petits morceaux, puis les a jetés dans un cendrier où il a mis le feu. Les flammes étaient rouges et noir, comme les masques. Nous avons souri. » Plus de retour en arrière possible. Après le plongeon, c’est le grand saut dans l’existence. Le moment extatique que vit Rousseau. Ce moment précis : « je naissais dans cet instant à la vie, et il me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j’apercevais. » Cette renaissance s’apparente à une fusion, non pas avec la société, mais avec le monde lui-même, avec la masse informe des masques, des anonymes sous ces masques. Ceux qui refusent d’être manipulés par des fichiers administratifs, ceux qui veulent tout dynamiter de l’intérieur, jusqu’au mythe même de la société.

11040110_10206309288070590_1121397838_nAprès ce saut, s’élève la voix collective : « Le monde n’est pas complètement asservi. Nous ne sommes pas encore vaincus. Il reste un intervalle, et depuis cet intervalle, tout est possible. » Cet intervalle, nous en parlions : cette joie si simple qu’elle est une déchirure. Cet intervalle, c’est la brèche dans laquelle peut s’immiscer les traumas de l’inconscient collectif, trop longtemps refoulés, l’époque ancienne et révolue où ils s’essayaient à vivre sous le masque de l’animal social qu’ils auraient du être. Un masque pour un autre. Le mythe de la société contre celui du Renard pâle. Lui qui « habitait au cœur de la destruction, ce qui lui donnait un savoir sur celle qui ravage aujourd’hui notre monde. Sa cruauté est un art, elle fait de lui un insoumis dès l’origine : dans la cosmogonie des Dogons du Malin il crée le désordre en s’arrachant à son placenta, et s’attaque au démiurge – son père – dont il conteste l’ordre. » Une nouvelle autorité peut-être… Quoi qu’il en soit, ces insoumis forment désormais un autre monde, à eux seuls, et ce long moment où le narrateur fait entendre leur voix résonne et fait trembler les fondements d’un monde qu’ils souhaitent voir s’enflammer.

Ce long monologue collectif interroge. La litanie de reproches face à la Société, face à cette ennemie apparaît comme une rhétorique de dénégation un peu simpliste qui se construit sur le schéma de la victime (ces insoumis) et le bourreau (la société occidentale). Il est difficile de se positionner, puisque le monologue « argumentatif » n’est, une fois encore, qu’une forme d’illusion romanesque. Faire réfléchir, oui, mais cette réflexion peut-elle réellement déborder les cadres du livre ? Que faire de tout ça ? D’ailleurs, peut-on réellement faire quelque chose ? Et c’est peut être là toute la difficulté de cette lecture. L’inconfort du spectateur, semble t-il, n’est pas au cœur des préoccupations. On ne nous amène pas à une franche et honnête « prise de conscience ». Au contraire, le style très travaillé met l’accent sur les verbes pour porter le récit, l’animer d’une vie et d’une texture propre qui en devient trop plaisante, voire complaisante. On y verrait presque un souci « didactique » du placere et docere (plaire et enseigner) qui finit par s’épuiser lui-même et perdre de sa puissance, de sa teneur, de sa solidité. En témoigne par exemple, la mort de deux des leurs, Issa et Kouré, morts noyés dans la Seine en voulant échapper aux chiens des policiers, ces mangeurs d’hommes. La figure du martyre, encore… Mais, la crème ne prend pas, ni même le pathétique… Quelque chose cloche, sonne faux dans ce pseudo-discours révolutionnaire qui cherche à allumer le feu dans nos esprits d’herbivores paisibles et conformistes. À tel point, que lorsque la voix de ces Renards pâles, apporte le doux mot révolution sur un plateau d’argent, le rire franc est incontrôlable.

Quelque chose ne va pas. Intégrer le récit d’évènements vécus par le narrateur à un discours qui se veut politique et engagé s’avère bancal, instable. Comme si par timidité, ces Renards pâles cachaient leur véritable ambition. On le sent très bien, ce malaise à assumer sa propre position. Ce malaise que l’on cache, que l’on noie derrière un cri, un reproche, une parole facilement haineuse à l’encontre de la société ennemie. On sent plutôt la peur de la solitude, d’où ce besoin de se regrouper derrière ces masques, facilité puisque l’on appartient à un groupe, mais on ne lui appartient pas entièrement puisque personne n’est nécessaire à sa survie… Il est dommage, voire presque regrettable de voir au combien le discours se nie et se déconstruit lui-même, d’autant plus que la lecture se veut plurielle, il faut revenir, avancer, picorer, et elle n’est pas aussi ferme et assurée que la ballade solitaire du narrateur, qui sait lui, comment vivre et que faire. Même si l’envoûtement de la langue, s’avère plutôt efficace, il s’agit surtout d’une insurrection étouffée avant même de naître, d’où encore une fois, la même question : « Que faisons-nous ici, voilà ce qu’il faut se demander. » Et une autre : Que peut la littérature ?

Anh-Minh Le Moigne

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