La Citation

La pratique intempestive de la citation se rencontre aujourd’hui partout, des cours universitaires aux œuvres littéraires, en passant par les articles de presse ou les tatouages.

POETI_176_L204À cet effet, la Canadienne Chantal Bergeron a mis en ligne les 189 vers du poème de Gaston Miron, « La Marche à l’amour ». Les participants choisissent un ou plusieurs vers qu’ils s’engagent à se faire tatouer par la suite. Ce projet fait d’ailleurs échos au levé de rideau du Cercle des Poètes Apparus et à ses « mironades picorées » au Théâtre de la Renaissance où seront projetés du 18 au 20 mars 2015 les poèmes du québécois Gaston Miron. À bon entendeurs, amis du Littérarium !

De ce phénomène naissent des questions qui, si elles peuvent paraître naïves par la fausse évidence de leurs réponses, révèlent la complexité d’une pratique qui relève aujourd’hui d’un réflexe compulsif.

Pourquoi / comment choisit-on de citer un extrait plutôt qu’un autre ?

Les caractéristiques premières de la citation sont sa charge évocatoire et l’évidente facilité de mémorisation qui en résulte. La citation a quelque chose de l’incantation. Elle renvoie à un savoir culturel et symbolique figé, inattaquable, qui tient à la fois du proverbe et de la sentence. Ces phrases chéries et adorées comme des reliques sont, le plus souvent, des « vers poèmes » qui fonctionnent comme un système moderne de hiéroglyphes : par allusion(s), grâce à une entente au delà du sens qui n’est pas sans lien avec la logique du rêve.

Cependant, la réelle particularité de ces aphorismes est qu’ils se portent eux-mêmes candidats à la citation. Pour être plus exacte, c’est l’auteur, en effectuant un travail de pré-découpage citationnel de son texte, qui en engendre la transmission. Le démembrement du corpus a un double effet de dissémination et d’insémination textuelle : la citation désigne à la fois le membre amputé (à un texte A) et greffé (à un texte B). Maingueneau nomme ce procédé la « surassertion » et explique cette opération comme l’acte de mettre en relief un segment dans son environnement discursif, de le façonner de manière à anticiper son détachement. Pour se faire, l’énoncé doit recouvrir l’apparence de l’impersonnel de sorte à ce que le lecteur puisse s’y identifier ou y identifier sa pensée, et être aussi bien isolé graphiquement qu’isolable sémantiquement de son environnement (c’est-à-dire du paragraphe auquel il appartient).

Quelles sont les fonctions de la citation ?

La citation a, par le pré-découpage dont elle résulte, une fonction testamentaire dans la mesure où elle est prédestinée sinon à survivre à l’œuvre, du moins à survivre à l’auteur et précéder/représenter l’œuvre. Nous faisons ici allusion au cas fréquent où la lecture d’une citation (en cours, dans une revue, sur le Net, etc.) devance voir remplace la lecture de l’œuvre complète. En ce sens, la citation est un hors d’œuvre, c’est-à-dire l’entrée, le seuil d’une œuvre en même temps qu’elle lui est extérieure. Nous ne traiterons pas ici des questions et des problèmes que cette réalité implique mais, si d’aventure vous désiriez aller plus avant dans ce sujet, nous vous recommandons l’article « Comment parler des livres que l’on n’a pas lu ? » publié précédemment dans Le Gazettarium et signé par Margot Delarue.

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Gérard Genette

Bien sûr, la citation, dans sa capacité à résonner comme une sentence et à faire argument d’autorité, est également un outil de rhétorique. Elle peut aussi relever d’une activité désintéressée et être un talisman, sorte de condensé/d’essence de ce qu’un auteur a produit et que certains lecteurs aiment collectionner gratuitement sans autre ambition que de les entasser dans leur calepin.

« Un beau vers, une phrase bienvenue, que j’ai retenus, c’est comme un objet d’art ou un tableau que j’aurais acheté : un sentiment, où entrent à la fois la vanité du propriétaire, l’amour-propre du connaisseur et le désir de faire partager mon admiration et mon plaisir, m’engage à les montrer, à en faire parade. » Valéry Larbaud, Sous l’invocation de saint Jérôme

Le sens de la citation ne dépend pas du contenu de celle-ci mais de celui qui l’investie. Elle est un vecteur d’intertextualité qui fait appel au lecteur en mettant en présence deux textes qui ne sont ni équivalents ni redondants. La citation est une correspondance qui relate et réfère à un autre texte et fait état d’un lien d’intimité entre deux textes. Il peut s’agir d’un rapport d’ordre esthétique et/ou d’un aveu/éclaircissement de l’intention du citateur. Le cas des épigraphes (souvent confondu avec l’exergue) illustre bien cette deuxième fonction. Un épigraphe est une courte citation en tête d’un livre, d’un chapitre, etc., qui en indique l’objet ou l’esprit. (L’exergue désigne en réalité l’espace réservé à l’épigraphe.) La citation indique le plus souvent les modalités du pacte de lecture, elle est à la fois la zone de transition entre le hors texte et le texte, et la zone de transaction entre l’auteur et le lecteur.

Les guillemets et l’italique relèvent-ils d’une convention d’écriture idéologiquement neutre ?

9782020050586Les guillemets n’ont pas toujours existé. On les attribue leur invention au XVIIe siècle à l’imprimeur Guillaume. Auparavant le nom propre de l’auteur en incise suffisait à remplir cette fonction. De nos jours, il serait honteux pour un auteur d’être prit en flagrant délit de plagiat en incorporant à son texte une citation sans la signaler comme telle. Pourtant, cet incident est, à certains égards, preuve d’une plus grande sincérité du « plagieur ». En effet, l’absence de guillemets signale que l’auteur a intériorisé un concept, et ce à tel point qu’il est possible qu’il ne se soit simplement pas aperçu qu’il citait un autre auteur. Nous rencontrons dans le cas présent les limites de l’intertextualité. Les guillemets, quant à eux, ne signifient pas nécessairement que la parole appartient à un autre mais qu’elle lui est donnée/accordée au sein même d’un autre texte. On ne cite pas (ou pas seulement) entre guillemets, dans un ouvrage, par souci de droits d’auteur ou de propriété intellectuelle. En réalité, l’auteur citant se décharge en partie ou en totalité du contenu de l’énoncé : en citant entre guillemets, l’auteur place l’énoncé à la fois en et hors-de son texte. Il y a donc ici atténuation et distanciation de l’auteur au propos tenu. Dans le cas où la paternité de la citation n’est pas clairement annoncé, les guillemets ont valeur de « on dit ».

« Je mets entre guillemets comme pour mettre, non tant en évidence, qu’en accusation – c’est un suspect. Ou bien je suppose que l’idée de l’emploi qu’en font tels ou tels. Je ne prends pas la responsabilité – du terme – etc. Guillemets = provisoire. » Paul Valéry, Cahiers

D’autre part, on peut distinguer la valeur tacite des guillemets de celle de l’italique. Par convention, on emploie les guillemets pour citer une partie d’œuvre (un chapitre, une chanson, un poème, etc.) et l’italique pour citer les titres d’œuvres complètes. Il en est tout autrement dans leur utilisation courante où ils finissent par s’opposer jusqu’à devenir antonymes. Ainsi, si les guillemets correspondent à un désistement, l’italique est une surenchère, une revendication de l’auteur qui souligne par ce moyen qu’il est plus présent dans cet énoncé quand dans n’importe quel autre. Les guillemets sont des pincettes avec lesquelles l’auteur saisit un « corps étranger » alors que l’italique signale un lexique intime, lequel pourrait d’ailleurs servir de repère dans une démarche de découpage citationnel.

Pour plus de détails sur les mystères de la citation vous pouvez vous reporter aux sources ci-dessous, cet article n’étant en aucun cas exhaustif. N’hésitez pas à partager avec l’équipe du Gazettarium vos perles de citations et ce qu’elles signifient pour vous !

Céleste Chevrier

Sources :
• « Le découpage citationnel comme fait d’écriture », Patrick Theriault, Poétique N°176, Seuil
La seconde main ou le travail de la citation, Antoine Compagnon
Seuils, Gérard Genette

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4 réflexions sur “La Citation

  1. Pingback: La Citation | Le Litterarium

  2. Prenez garde : la citation était fustigée par Lénine comme une habitude bourgeoise^^ Et vous-même, pour en dire du mal, vous vous appuyez sur de nombreuses sources… Après tout, la citation, on peut aussi la voir, au moins, comme une tentative de culture, ne croyez-vous pas?

  3. Cet article ne constitue pas une critique négative de la citation mais montre les différentes possibilités qu’elle offre. J’ai en effet passé sous silence son évidente portée culturelle.

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