Même les cow-girls ont du vague à l’âme

poche og1 « Si une poule et demie pond un œuf et demi en un jour et demi, combien de temps faudra-t-il à un singe ayant une jambe de bois pour retirer tous les pépins d’un fenouil conservé dans le vinaigre ? » Voilà à quoi ressemblent vos partiels ? Pas de panique. Les grandes vacances approchent pour les étudiants ne manquant pas d’idées pour passer son temps libre. Des plages de sable fin aux montagnes en passant par les villes touristiques, chacun prépare son aventure, prêt à braver les moustiques, la chaleur et la foule. Une question existentielle retient pourtant nos globetrotters cloués sur le fauteuil de bureau, les yeux rendus secs par leur écran d’ordinateur : comment atteindre leur destination de rêve sans que leur carte bleue vire au rouge ? Pas d’inquiétude. Tom Robbins a la solution ! Êtes-vous friand de grands espaces et d’air frais ? Le vol à dos de grue est fait pour vous ! Avez-vous le vertige ? Qu’à cela ne tienne. Nos amies les amibes seront ravies de vous faire traverser les mers et les océans ! Vous préférez la terre ferme ? Très bien, il ne vous reste alors plus qu’à imiter Sissy Hankshaw : prenez vos pouces en main, échauffez-les bien par une série de flexions-extensions, puis tendez votre favori bien droit vers le ciel ! Prenez la pause : ça y est, vous êtes auto-stoppeur. Il ne vous manque plus qu’un bon livre pour tuer le temps : Même les cow-girls ont du vague à l’âme vous attend les pouces fermes !

« Pour sa compétence dans ses pérégrinations aussi bien que pour sa résolution quasi parfaite des tensions sexuelles, l’amibe (et non la grue) est par la présente préface proclamée mascotte officielle de Même les cow-girls ont du vague à l’âme. »

Des personnages dignes de Lewis Carroll

autostop « Il y a des gens qui choisissent d’être fou pour affronter ce qu’ils tiennent pour un monde dément. Ils ont adopté la folie comme style de vie. […] La seule manière de les amener à renoncer à leur folie est de les convaincre que le monde est sensé. Or, je dois avouer avoir constaté qu’il était presque impossible de soutenir une telle conviction. » Tom Robbins

Bienvenue dans l’autre Amérique, celle de Tom Robbins. Ici, chacun y va de sa petite faille. Enfin, « petit » est un euphémisme si on considère les pouces de Sissy, deux excroissances difformes, grosses comme des saucisses. Oui, des saucisses. Vous trouvez ça drôle ? Il n’empêche que notre « Berthe aux grands pouces », incapable d’être ouvrière, chirurgien, ou même de faire ses lacets – en bref bonne qu’à se « tourner les pouces » – s’est découvert un formidable talent d’auto-stoppeuse. Pour aller où ? Autant demander à Alice de choisir entre le Lièvre de Mars et le Chapelier Fou ! Heureusement pour Sissy, « ces pouces [étaient] le seul défaut d’une silhouette exquise par ailleurs pleine de grâce. C’était comme si Léonard avait laissé pendouiller un spaghetti du coin de la bouche de la Joconde. » Aussi est-elle bientôt repérée par la Comtesse.

La Comtesse n’est pas une femme, la Comtesse n’est même pas comtesse à proprement parler. À proprement parler, la Comtesse est un « magnat des déodorants intimes » qui ne supporte pas l’odeur des vagins : « J’abhorre la puanteur des femmes ! Elles sont si douces telles que Dieu les a faites, puis elles se mettent à folâtrer avec les hommes et les voilà bientôt qui puent. Comme des champignons pourris, comme une piscine javellisées à l’excès, comme un thon qui prend sa retraite. Elles puent toutes. » Cependant la Comtesse possède une agence de mannequinat pour laquelle Sissy posera, ainsi qu’un ranch appelé la Rose de Caoutchouc où se trouvent des cow-girls prête à faire un coup d’État.

Les cow-girls (qui ne sont pas de vraies cow-girls, vous l’aurez compris) « revendiquent l’égalité avec les hommes sous la conduite de la belle et sauvage Bonanza Jellybean » avec laquelle Sissy, pourtant mariée à un Indien Siwash, aura des rapports pour le moins intimes. Dans le ranch de la Rose de Caoutchouc on n’entend pas beaucoup le hennissement des chevaux, et on ne peut pas dire que les cow-girls s’y connaissent vraiment en vaches. En revanche, elles ont des grues, des chèvres, et le Chinetoque qui veille sur l’Horloge non loin de là.

Le Chinetoque n’est pas Chinois, il n’est pas plus Japonais : c’est un Indien. L’Horloge qu’il protège est une sorte de sablier géant qui sert de totem au peuple de l’Horloge. Vous suivez toujours ? Tant mieux, parce que Sissy n’en a pas terminé de rencontrer des individus loufoques. Le plus farfelu d’entre eux est sans doute le docteur Robbins, le psychiatre de Sissy, qui n’est rien d’autre que l’intrusion de l’auteur dans son roman.

Mis côte à côte, ces personnages marginaux caricaturent et réinventent une société qui les a rejetés et qu’ils rejettent à leur tour. Plus que le bonheur, c’est avant tout la liberté que recherchent les héros de Même les cow-girls ont du vague à l’âme.

Dr Jekyll et Mr Hyde : auteur et narrateur savant-fou

calamity jane quoteAu-delà des personnages et de leur parcours délirant c’est, paradoxalement, le narrateur qui donne tout son intérêt à ce roman. Pétri d’humour et de connaissances aussi aléatoires que ses jeux de mots, c’est lui qui anime le récit et fait vivre le langage. À ce titre on soulignera la traduction très réussie de cette œuvre qui, tout en traits d’esprit et expressions idiomatiques dénaturées, a dû donner beaucoup de fil à retordre. Ces interruptions nous font généralement perdre le cours du récit bien qu’elles ne soient que très rarement des digressions mais le plus souvent des métaphores humoristiques venues éclairer le sens de l’action. Même si le sens caché de ces métaphores est parfois obscure : « La température rectale normale d’un oiseau-mouche est de 40,3. » Il faut admettre le plaisir que nous avons parfois à nous perdre. Il arrive aussi que le lecteur en vienne à se demander si le narrateur ne le mène pas en bateau, comme lorsqu’il nous annonce que « Les nageoires de dauphins contiennent cinq doigts à l’état de squelette. Autrefois, les dauphins avaient des mains ». Mais c’est justement ce jeu permanent qui donne sa dynamique à une histoire qui, sans cela, serait aussi monotone que le vrombissement d’un moteur de Cadillac.

Derrière l’apparente légèreté de ce roman se cachent néanmoins des réflexions très sérieuses. Industriel, politiques, médecins, religieux, écologistes, hommes, femmes, artistes, animaux : Tom Robbins n’épargne personne et « lance une charge féroce mais burlesque contre la tyrannie de la normalité et exalte la richesse de la différence, quelle qu’elle soit : sexuelle, ethnique, culturelle ou physique », ainsi que l’affirme le Journal d’une lectrice.

Une critique Rabelaisienne de la société

cowgirl

« Il existe en fait d’innombrables façons de vivre dans l’allégresse et la bonne santé sur cette sphère trémmulante, et probablement une seule et unique manière – l’industrialisation des concentrations urbaines – d’y vivre stupidement : et l’homme s’est jeté dessus. »

Sans jamais se défaire de son humour grinçant et décalé, Tom Robbins n’hésite pas à évoquer des sujets polémiques sans prendre de gants. Loin d’être subtil, cet auteur phare de la contre-culture américaine a quelque chose du culotté Rabelais, et tant pis s’il n’est compris que de lui-même et ne fait rire que lui. Roman écologiste ? Sans doute. Anticapitaliste ? Probablement : « C’était le sixième jour, le jour où, selon la version judéo-chrétienne de la Création, Dieu dit : que la chaise d’enfant et la libre entreprise soient ! » Roman moralisateur ? Douteux ! Nous dirions plutôt subversif : « Le feu est la réunification de la matière à l’oxygène. Si on garde cela en tête, chaque incendie peut être considéré comme une réunion, un motif de réjouissance chimique. Fumer un cigare, c’est mettre fin à une longue séparation ; faire brûler un poste de police, c’est rapatrier des milliards de molécules en liesse. »

Enfin, et peut-être avant tout, Même les cow-girls ont du vague à l’âme est un roman féministe qui sort de l’ordinaire : ni plaintif ni revanchard, il n’en est que plus réussi. Tom Robbins « pleur surtout sur les cow-girls qui pensent comme des cow-boys » et met un grand coup de botte dans la fourmilière en attaquant non pas les hommes, mais les femmes !

« Les relations hétérosexuelles ne semblent mener qu’au mariage, et pour la plupart des pauvres femmes qu’on abrutit et à qui on lave le cerveau, le mariage est l’expérience la plus forte. Pour les hommes, le mariage est une affaire de logistique efficace ; l’homme trouve sa nourriture, son lit, son entretien, la télé, la minette, les rejetons et autres petites douceurs sous le même tout, ce qui lui permet de ne pas trop y penser et d’épargner son énergie psychique. Et il est alors libre d’aller livrer les batailles de sa vie, à quoi se résume l’existence. Mais pour la femme, se marier c’est se rendre. Le mariage, c’est quand une fille abandonne la lutte, sort du champ de bataille et laisse dès lors l’action vraiment intéressante et importante à son mari, qui à marchandé pour « s’occuper d’elle ». Si les femmes vivent plus longtemps que les hommes, c’est qu’en réalité, elles n’ont pas vraiment vécu. »

Même les cow-girls ont du vague à l’âme est LE livre idéal pour se détendre tout en donnant à son cerveau la substantifique moelle dont il a besoin pour fonctionner ! Si vous n’avez pas le courage de réviser pour vos partiels, inutile d’essayer de tuer le temps : Tom Robbins s’en charge pour vous ! N’hésitez pas non plus à l’emporter dans votre sac de plage ou de randonnée ! Et pour ceux qui passeraient par la case rattrapages (ou pire) :

« Vous devez savoir maintenant que nous payons nos triomphes aussi cher que nos défaites. Alors, allez-y, ratez ! Mais ratez avec esprit, ratez avec grâce, ratez avec style. Un échec médiocre est aussi insupportable qu’un succès médiocre. Adoptez l’échec. Débusquez-le. C’est peut-être la seule manière dont certains d’entre nous serons jamais libres. »

Céleste Chevrier

Le slam résonne à Lyon !

affiche de l'événement par l'artiste Zit ZitoonVoilà maintenant cinq mois que la première édition du championnat Rhône-Alpes de slam a pris place dans les bars lyonnais de L’Antre Autre, La Faute aux Ours et Le 6ème Continent.

Un événement « Ligue Slam de France » où l’on retrouve les « meilleurs slameurs de la région » pour une compétition alliant show et poésie. Tout ce qu’on aime au Litterarium !

Déjà cinq soirées que les slameurs, au nombre de 14, s’affrontent devant un public bouillant, néophytes comme amateurs de cet art qui mêle prose, lyrisme, oralité et rythmes.

Le particularisme mis à l’honneur

Sur scène on retrouve : Cocteau Mot Lotov, Barbie Tue Rick, Istock, Gabie Gaby, Zit Zitoon, Alidea, Zeno, Grisppal, Bastien Jules, Phosphore, Mehdi Krüger, Kevin, Kopodmo, et Lucarne.

Cocteau Mot Lotov à Antre Autre

Cocteau Mot Lotov à Antre Autre

Autant de poètes qui se distinguent par leur timbre, leur style, leur flow et leur plume, créant ainsi un melting-pot de voix qui vous transportent dans un monde et une atmosphère différents entre chaque slameur. Autant de particularismes, de personnages avec une identité propre, que ces challengers viennent défendre sur la scène avec pour seules armes leurs cordes vocales et leur présence. Mais attention, on est bien loin du simple égo-trip et des rap contenders ! Si l’objectif est le podium et la victoire qui mèneront aux tournois nationaux, l’ambiance reste à la tolérance et à la convivialité.

Ce pluralisme de personnalités donne ses raisons au succès du championnat : chaque soirée est un pur régal auditif, et un fabuleux voyage entre les différents univers poétiques des participants.

« La poésie c’est avant tout une voix, qu’il est dommage de garder pour soi »

La communauté slam l’a bien compris : c’est dans le partage des écritures et l’écoute de celles-ci que l’on s’enrichit. Et quel meilleur moyen qu’une scène et un public ?

Kopodmo au 6ème Continent

Kopodmo au 6ème Continent

Que ce soit dans l’intimisme des scènes de La Faute aux Ours et de L’Antre Autre où l’on déclame a capella, ou derrière le mic du 6ème Continent, quand les voix des slameurs s’élèvent, la poésie prend vie. Pas d’instru, pas de superflu, l’éloquence prime et c’est probablement à travers elle que l’on touche l’essence du texte. Le passage de l’état brut du travail d’écriture à l’oralisation apparaît à la fois comme un processus évident de transmission, d’appropriation, d’affirmation et d’expression.

C’est dans cette même dynamique que la scène ouverte proposée à la fin de chaque soirée prend son sens : un pur moment d’expression libre qui mélange une fois de plus les genres et offre à qui le souhaite une multitude d’oreilles des plus attentives pour exposer sa plume au monde. Une fantastique occasion pour les étrangers des scènes : faire le premier pas devant un public slam c’est d’abord être reconnu pour avoir fait ce premier pas !

La grande finale du 14 avril

Une soirée qui promet une explosion de saveurs poétiques, la finale de la compétition se déroulera à L’Antre Autre le 14 avril, suivie de la remise des prix le 15 avril à la Faute aux Ours ! Une dernière chance pour les curieux retardataires de faire l’expérience du Championnat slam Rhône-Alpes !

Plus d’informations sur la page Facebook du championnat

Retour de Céleste Chevrier sur la première soirée du championnat

Juliette Descubes

Jérôme Leroy : « 95% des livres sont inoffensifs »

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Depuis vingt-cinq ans, l’œuvre au noir de Jérôme Leroy se déploie sur une dizaine d’ouvrages traversés par des tueurs cinéphiles, des ordures politiques, des poètes subversifs, des éclats de violence désespérée et une ivresse conjuguée du vin, de l’amour et du beau style. À l’occasion du festival Quais du Polar, à Lyon, où son dernier roman, L’Ange gardien, a reçu le Prix des lecteurs, nous avons rencontré ce hussard de gauche entre deux séances de dédicaces.

Dans La Chartreuse de Parme, Stendhal écrit : « La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il n’est pas possible de refuser son attention. » Dans L’Ange gardien, vous affirmez qu’écrire des romans noirs, c’est parler de son temps. En quoi ce genre littéraire est-il le plus à même de mettre le nez du lecteur dans le réel ?

Photo © Julien Chambon

Photo © Julien Chambon

Pour une raison bien simple, qui tient de l’ADN du roman noir qui a commencé, pour aller vite, en 1929 avec La Moisson rouge de Dashiell Hammet, au moment de la Grande Dépression. C’est une littérature qui s’intéresse essentiellement aux contractures présentes dans le corps social. Elle est ainsi plus à même de coller au réel car elle est l’héritière de deux choses. Tout d’abord, la tragédie classique : par rapport au roman policier, le roman noir est une tragédie, on en connaît la fin, le monde va mal. Elle est également l’héritière du roman réaliste du XIXe siècle – des Misérables de Victor Hugo aux romans d’Eugène Sue – qui fait entrer toute une catégorie de la population (ces fameuses « classes dangereuses ») dans le roman, donc toute une catégorie de problèmes qui vont avec.

À la question « à quoi sert la littérature ? », vous répondiez « À blasphémer. Le blasphème est la seule fiction qui puisse dépasser la réalité. » Là, il ne s’agit plus de coller au réel mais de le gifler, de faire, comme vous dites, « le beau travail du négatif, celui qui bouleverse, détruit, sape toutes les certitudes politiques et morales d’une société ». Mais cela suppose que la littérature soit intrinsèquement subversive alors que, concrètement, beaucoup de livres sont inoffensifs.

Bien sûr, je crois que 95% des livres sont inoffensifs. Le travail du négatif est essentiellement l’œuvre du roman noir et d’une certaine forme de pensée radicale. Les deux éditeurs français auxquels je fais confiance dans ce domaine sont La Fabrique et la collection Série noire de Gallimard. À ce titre, l’idée de blasphème, de sabotage, de l’écrivain qui apporte des mauvaises nouvelles, provient de mon influence, revendiquée, pasolinienne.
Par ailleurs, j’admire des écrivains de droite parce qu’ils ont une certaine façon d’être dans le style, dans une légèreté, une insolence vis-à-vis des institutions. C’est quand vous êtes minoritaire que vous êtes insolent. Dans un paysage d’après-guerre dominé par la gauche communiste très « stal bas-du-front » (à part Aragon et Roger Vailland), Sartre et l’engagement obligatoire, et le nouveau roman qui chassait le sujet, des écrivains comme Roger Nimier, Antoine Blondin, Jacques Laurent ou Michel Déon étaient des respirations et ils le sont toujours. Il en va de même avec A.D.G. dans le polar, car il mérite qu’on se souvienne de lui.

Par votre envie de raconter des histoires, noires de préférence, on imagine que vous ne portez pas l’autofiction dans votre cœur…

Photo © Julien Chambon

Photo © Julien Chambon

Je n’ai aucun mépris pour l’autofiction. Il se trouve que mes premiers romans étaient très autobiographiques, comme souvent chez les jeunes auteurs. Car le roman est un moyen de faire le point sur sa vie au moment où, pour le dire vite, on devient un adulte. Il se trouve que par le fait d’avoir été prof en ZEP à Roubaix pendant plus de vingt-deux ans, je me voyais mal raconter mes histoires de nombril ou de mélancolie amoureuse de trentenaire. Je regardais mes élèves et je me demandais comment tout ça pouvait tenir. Mon premier roman noir, Monnaie bleue, a justement été écrit en 1997 en faisant le constat d’une explosion sociale imminente, que cela ne pouvait pas tenir. On connaît la suite avec les émeutes de 2005…

« Dans mon cas, il s’agit de raconter des histoires violentes mais de savoir respirer avec la poésie. »

Un écrivain de gauche qui regrette certains aspects du monde d’avant, se remémorant avec émotion le parfum des librairies, les films de la nouvelle vague, les yé-yé, écrivant dans des journaux de droite, et fustigeant la laideur et la mécanisation des rapports humains actuels, court le « risque » de se faire taxer de rouge-brun par des anti-fascistes d’opérette. Comment assumez-vous cette apparente contradiction ?

Je me sens toujours, historiquement et politiquement, l’héritier de quelque chose qui n’a jamais existé en tant que tel de manière constitué mais qui, de fait, a régné sur la France durant une des périodes les plus heureuses de sa vie : le gaullo-communisme. Au gaullisme, la politique étrangère, les grandes décisions internationales ; au communisme, une certaine common decency et une émancipation de la population au niveau local. Il me semble que cela fonctionnait parfaitement dans la période des Trente Glorieuses.
Par ailleurs, j’ai un axiome qui a l’air d’une formule, mais qui n’en est pas une : je ne dis pas que c’était mieux avant, je dis que c’est pire maintenant. C’est toute la nuance. On n’arrive pas à prendre en compte le fait que, depuis deux générations, on vit moins bien que les générations précédentes alors que nous sommes dans un système qui produit de plus en plus, et parfois de manière délirante et dangereuse pour la planète, des richesses. Ce hiatus est insoutenable. Alors, on peut me traiter de tout ce qu’on veut mais dès que je peux m’exprimer librement dans une tribune, je le fais. Ce qui est le cas de Causeur. On peut reconnaître des tas de défauts à Causeur mais il a au moins une qualité, c’est qu’on peut exprimer, même si je suis minoritaire, sa contestation par rapport à ce qui y est dit.

Une expression revient souvent sous votre plume pour qualifier notre société, celle de « Disneyland préfasciste ». Est-ce à dire que la société capitaliste a réussi, ou est en passe de réussir, la fusion de l’ordre et de l’infantilisation au service de la consommation de masse ?

Voilà, je ne sais pas ce que je pourrais ajouter. C’est une société qui, par exemple, nous abrutit de télé-réalité depuis des décennies. Comment voulez-vous qu’un peuple, dans une situation économique difficile, réagisse politiquement, normalement, quand il a été soumis au Bigdil et aux Ch’tis à Ibiza ? Il y a un abêtissement du peuple par le divertissement le plus vulgaire, le plus aliénant. On est loin de la culture qui émancipe.

La poésie est-elle un remède à ce « Disneyland préfasciste » par sa beauté, son inutilité, sa subversion ? Et ce, même si elle a mauvaise presse, généralement considérée comme une pratique culturelle élitiste et bourgeoise ?

Charles Bukowski

Charles Bukowski

On a une double représentation fausse de la poésie. On me demande souvent si la poésie est une manière de me détendre par rapport au roman noir, eh bien non, car le poète et l’auteur de roman noir ont en commun de vouloir regarder le réel sous un angle différent. Il y a aussi les représentations, liées à la scolarité, qu’on se fait de la poésie, à laquelle on donne comme synonyme le lyrisme, c’est-à-dire les petites fleurs, la beauté, etc., alors que Rimbaud, dans le prologue d’Une saison en enfer, injuriait déjà la Beauté assise sur ses genoux. Malheureusement, cette représentation est très dominante et elle répond à une autre représentation, celle d’une poésie élitiste, faite par des poètes universitaires posant, de manière expérimentale, trois mots par phrases, trois phrases par page… Or, il existe une poésie du quotidien, dont les Américains nous ont montré la voie, à l’exemple de Charles Bukowski ou Raymond Carver. C’est toute la différence, et le génie, entre décrire la vie d’une femme seule dans un bar dans un roman réaliste et en faire un poème. On pourra employer les mêmes mots (Coca-Cola, barman, mégot écrasé…) mais tout d’un coup, cela deviendra un poème. Dans mon cas, il s’agit de raconter des histoires violentes, mais de savoir respirer avec la poésie.

En quoi la lecture de Guy Debord a-t-elle été décisive dans votre perception critique de la politique ?

Elle a été majeure. Il y avait chez Debord ce que j’avais lu, une dizaine d’années plus tôt, dans les romans de science-fiction, notamment ceux de Philip K. Dick qui mettaient en question la réalité, ce sentiment de vivre dans des décors truqués. Tout d’un coup, je lis Debord, que je découvre en 1988 lors de la parution des Commentaires sur la société du spectacle, et c’est fondamental. De même qu’a été fondamentale, à la même époque, la lecture de Cool Memories de Jean Baudrillard, dans cette recherche de la nature même du réel. D’un point de vue superficiel, cela permet d’alerter sur les manipulations médiatiques et politiques mais, dans ce que Debord nomme la « séparation », cela induit des modes de vie entiers et généralisés qui nous rendent spectateurs de notre propre vie.
Moi qui suis amateur de littérature fantastique, j’ai remarqué que dans les années 1980, la créature à la mode était le vampire, qui correspondait à l’angoisse du sida, du sang, du corps ; alors que ce qui revient à la mode aujourd’hui, depuis 2008 serais-je tenté de dire, c’est le zombie. Chez George Romero, le zombie est la figure ultime du consommateur, l’individu qui ne réagit plus, fonctionnant uniquement par des stimuli. Enfin, la troisième révélation, après Debord et Baudrillard, fut Baudouin de Bodinat qui, dans La Vie sur terre, fait allusion à John Brunner, K. Dick, etc., c’est-à-dire des auteurs de littérature populaire qui décrivent ce monde en perte de sa propre réalité.

« Il y a un abêtissement du peuple par le divertissement le plus vulgaire, le plus aliénant. »

Votre recueil Dernières nouvelles de l’enfer rend directement hommage aux films de séries B, tels que ceux de Romero, John Carpenter, John Landis, etc.

C’est amusant, car à l’origine ces textes étaient prévus comme livrets dans une collection DVD de films d’épouvante, et devaient donc tous faire la même longueur. Chaque nouvelle faisant écho à un film, des Griffes de la nuit à Blade Runner (qui n’a rien d’un film d’horreur mais qui est un grand film), en passant par Vendredi 13 et Dracula.

Les consommateurs pendant les soldes selon Romero

Les consommateurs pendant les soldes selon Romero

Le cinéma constitue ainsi une part importante de vos références. Est-ce un simple hommage aux films d’une époque révolue ou cela vous permet-il de construire vos romans selon une mise en scène propre au cinéma ?

Que ce soit pour le cinéma ou la littérature, j’estime que le genre est, sur un plan technique, une formidable école de narration. On a un peu oublié qu’il faut savoir raconter des histoires. Et on a beau mépriser le succès d’un Marc Lévy ou d’un Guillaume Musso, car c’est certes inintéressant, ils savent tout de même raconter des histoires. C’est ça la clé du roman populaire, depuis Alexandre Dumas ou Eugène Sue. Ensuite, à nous d’investir ces formes-là pour en faire quelque chose d’un peu subversif. Par exemple, le personnage du tueur en série ne m’intéresse que s’il fait valoir ses droits à la retraite ou que Wall Street est une des portes de l’Enfer. Pourtant, je ne suis pas le premier à faire ça. Romero, encore lui, dans ses deux premiers films, utilise la figure du zombie comme critique politique. La Nuit des morts-vivants est le plus grand film anti-ségrégationniste, et Zombie est une satire féroce du consommateur qui continue à faire ses courses même mort.

Personne ne vous a jamais proposé d’adapter l’un de vos romans au cinéma ?

Il y a deux options sur Le Bloc et une sur L’Ange gardien. Mais pas plus pour l’instant.

Photo © Julien Chambon

Photo © Julien Chambon

Dans Monnaie bleue, vous écrivez que les deux choses qui rendent la vie supportable sont le plaisir et l’art. Diriez-vous que cela rejoint les deux seules choses essentielles pour Orwell, selon Simon Leys, à savoir le frivole et l’éternel ?

Monnaie bleue est un roman de 1997, donc je formulerais cette devise sans doute autrement aujourd’hui. Bien sûr, j’ai un tempérament extrêmement nostalgique et les seules choses qui me consolent sont les plaisirs de la vie, l’art en général, la littérature et la poésie en particulier. Les vraies dystopies sont celles où l’art est éradiqué. Le vrai cauchemar, c’est Fahrenheit 451.

Seriez-vous d’accord pour reprendre, en la paraphrasant, l’affirmation d’Orwell qui déclarait en 1946 dans Pourquoi j’écris : « Tout ce que j’ai écrit d’important, chaque mot, chaque ligne, a été écrit, directement ou indirectement contre le totalitarisme libéral et pour le communisme tel que je le conçois » ?

Orwell est un génie mais je me pose toujours la question de savoir comment cette pensée peut être récupérée par la droite la plus réactionnaire. Par exemple, sans être un lecteur naïf, quand je lis 1984, je lis une critique de notre société avancée, libérale, promouvant la semaine de la Haine, fliquant ses citoyens et diffusant sa propagande médiatique. C’est comme les gens qui me disent : « Ah, les communistes, c’est bien les bulldozers à Vitry-sur-Seine contre les Arabes. » Les gens adorent les communistes quand ils ne se comportent pas comme des communistes. Il faut se méfier car il y a beaucoup de gens de droite qui se revendiquent du socialisme au nom de la décroissance, alors que nous avons des intérêts et des visions extrêmement divergentes, notamment concernant l’émancipation individuelle et collective. Il y a un travail idéologique à mener à la gauche de la gauche car l’alliance du « vivant » entre Les Veilleurs et les faucheurs d’OGM pose problème. Il y a d’un côté la bourgeoisie qui se sert de son catholicisme pour critiquer le monde moderne, ce qui peut plaire à des gens de gauche qui s’aperçoivent (même moi en tant que communiste « orthodoxe ») qu’on est dans une forme d’impasse productiviste. Mais, entre les deux, on peut discuter un peu et tracer des lignes de partage. Car si ça continue comme ça, il y aura un portrait d’Orwell au Medef. La captation de l’héritage d’Orwell par les néo-réacs commence à m’agacer fortement.

« Je ne dis pas que c’était mieux avant, je dis que c’est pire maintenant. »

Paul Signac, "Au temps de l'anarchie"

Paul Signac, « Au temps de l’anarchie »

Encore que votre conception du communisme est assez loin du goulag soviétique, même si on sent que ça ne vous déplairait pas d’en déporter certains : vous prônez/rêvez un communisme balnéaire. La révolution en surfant ?

Dans un certain sens, je me base sur un ouvrage paru en 2002, Sur la plage : mœurs et coutumes balnéaires aux XIXe et XXe siècles, du sociologue Jean-Didier Urbain. En somme, quand on sera vraiment libéré des contraintes de production, la société idéale pourrait ressembler à une plage grecque ou bretonne, sans surpopulation, où les gens discuteraient au calme, se prélassant au soleil, laissant leurs enfants jouer tranquillement…
Je voudrais réenchanter, au moins littérairement, le mot « communisme » qui, à force de propagande capitaliste et à cause du désastre stalinien, a fini par ressembler à la caricature énoncée par OSS 117 : une dictature où les gens ont froid, portent des chapeaux gris et des chaussures à fermeture éclair. Je souhaite associer le communisme à une idée radieuse qui ressemble davantage à la peinture de Paul Signac, Au temps de l’anarchie.

Quel livre offririez-vous à une fille pour la séduire ?

La Fête de Roger Vailland. C’est un roman où un type propose à une jeune fille de s’enfermer pendant trois jours dans un hôtel à la campagne, après avoir fait la course en bagnole à bord d’une 404.

Sylvain Métafiot

Article initialement publié sur Le Comptoir