Même les cow-girls ont du vague à l’âme

poche og1 « Si une poule et demie pond un œuf et demi en un jour et demi, combien de temps faudra-t-il à un singe ayant une jambe de bois pour retirer tous les pépins d’un fenouil conservé dans le vinaigre ? » Voilà à quoi ressemblent vos partiels ? Pas de panique. Les grandes vacances approchent pour les étudiants ne manquant pas d’idées pour passer son temps libre. Des plages de sable fin aux montagnes en passant par les villes touristiques, chacun prépare son aventure, prêt à braver les moustiques, la chaleur et la foule. Une question existentielle retient pourtant nos globetrotters cloués sur le fauteuil de bureau, les yeux rendus secs par leur écran d’ordinateur : comment atteindre leur destination de rêve sans que leur carte bleue vire au rouge ? Pas d’inquiétude. Tom Robbins a la solution ! Êtes-vous friand de grands espaces et d’air frais ? Le vol à dos de grue est fait pour vous ! Avez-vous le vertige ? Qu’à cela ne tienne. Nos amies les amibes seront ravies de vous faire traverser les mers et les océans ! Vous préférez la terre ferme ? Très bien, il ne vous reste alors plus qu’à imiter Sissy Hankshaw : prenez vos pouces en main, échauffez-les bien par une série de flexions-extensions, puis tendez votre favori bien droit vers le ciel ! Prenez la pause : ça y est, vous êtes auto-stoppeur. Il ne vous manque plus qu’un bon livre pour tuer le temps : Même les cow-girls ont du vague à l’âme vous attend les pouces fermes !

« Pour sa compétence dans ses pérégrinations aussi bien que pour sa résolution quasi parfaite des tensions sexuelles, l’amibe (et non la grue) est par la présente préface proclamée mascotte officielle de Même les cow-girls ont du vague à l’âme. »

Des personnages dignes de Lewis Carroll

autostop « Il y a des gens qui choisissent d’être fou pour affronter ce qu’ils tiennent pour un monde dément. Ils ont adopté la folie comme style de vie. […] La seule manière de les amener à renoncer à leur folie est de les convaincre que le monde est sensé. Or, je dois avouer avoir constaté qu’il était presque impossible de soutenir une telle conviction. » Tom Robbins

Bienvenue dans l’autre Amérique, celle de Tom Robbins. Ici, chacun y va de sa petite faille. Enfin, « petit » est un euphémisme si on considère les pouces de Sissy, deux excroissances difformes, grosses comme des saucisses. Oui, des saucisses. Vous trouvez ça drôle ? Il n’empêche que notre « Berthe aux grands pouces », incapable d’être ouvrière, chirurgien, ou même de faire ses lacets – en bref bonne qu’à se « tourner les pouces » – s’est découvert un formidable talent d’auto-stoppeuse. Pour aller où ? Autant demander à Alice de choisir entre le Lièvre de Mars et le Chapelier Fou ! Heureusement pour Sissy, « ces pouces [étaient] le seul défaut d’une silhouette exquise par ailleurs pleine de grâce. C’était comme si Léonard avait laissé pendouiller un spaghetti du coin de la bouche de la Joconde. » Aussi est-elle bientôt repérée par la Comtesse.

La Comtesse n’est pas une femme, la Comtesse n’est même pas comtesse à proprement parler. À proprement parler, la Comtesse est un « magnat des déodorants intimes » qui ne supporte pas l’odeur des vagins : « J’abhorre la puanteur des femmes ! Elles sont si douces telles que Dieu les a faites, puis elles se mettent à folâtrer avec les hommes et les voilà bientôt qui puent. Comme des champignons pourris, comme une piscine javellisées à l’excès, comme un thon qui prend sa retraite. Elles puent toutes. » Cependant la Comtesse possède une agence de mannequinat pour laquelle Sissy posera, ainsi qu’un ranch appelé la Rose de Caoutchouc où se trouvent des cow-girls prête à faire un coup d’État.

Les cow-girls (qui ne sont pas de vraies cow-girls, vous l’aurez compris) « revendiquent l’égalité avec les hommes sous la conduite de la belle et sauvage Bonanza Jellybean » avec laquelle Sissy, pourtant mariée à un Indien Siwash, aura des rapports pour le moins intimes. Dans le ranch de la Rose de Caoutchouc on n’entend pas beaucoup le hennissement des chevaux, et on ne peut pas dire que les cow-girls s’y connaissent vraiment en vaches. En revanche, elles ont des grues, des chèvres, et le Chinetoque qui veille sur l’Horloge non loin de là.

Le Chinetoque n’est pas Chinois, il n’est pas plus Japonais : c’est un Indien. L’Horloge qu’il protège est une sorte de sablier géant qui sert de totem au peuple de l’Horloge. Vous suivez toujours ? Tant mieux, parce que Sissy n’en a pas terminé de rencontrer des individus loufoques. Le plus farfelu d’entre eux est sans doute le docteur Robbins, le psychiatre de Sissy, qui n’est rien d’autre que l’intrusion de l’auteur dans son roman.

Mis côte à côte, ces personnages marginaux caricaturent et réinventent une société qui les a rejetés et qu’ils rejettent à leur tour. Plus que le bonheur, c’est avant tout la liberté que recherchent les héros de Même les cow-girls ont du vague à l’âme.

Dr Jekyll et Mr Hyde : auteur et narrateur savant-fou

calamity jane quoteAu-delà des personnages et de leur parcours délirant c’est, paradoxalement, le narrateur qui donne tout son intérêt à ce roman. Pétri d’humour et de connaissances aussi aléatoires que ses jeux de mots, c’est lui qui anime le récit et fait vivre le langage. À ce titre on soulignera la traduction très réussie de cette œuvre qui, tout en traits d’esprit et expressions idiomatiques dénaturées, a dû donner beaucoup de fil à retordre. Ces interruptions nous font généralement perdre le cours du récit bien qu’elles ne soient que très rarement des digressions mais le plus souvent des métaphores humoristiques venues éclairer le sens de l’action. Même si le sens caché de ces métaphores est parfois obscure : « La température rectale normale d’un oiseau-mouche est de 40,3. » Il faut admettre le plaisir que nous avons parfois à nous perdre. Il arrive aussi que le lecteur en vienne à se demander si le narrateur ne le mène pas en bateau, comme lorsqu’il nous annonce que « Les nageoires de dauphins contiennent cinq doigts à l’état de squelette. Autrefois, les dauphins avaient des mains ». Mais c’est justement ce jeu permanent qui donne sa dynamique à une histoire qui, sans cela, serait aussi monotone que le vrombissement d’un moteur de Cadillac.

Derrière l’apparente légèreté de ce roman se cachent néanmoins des réflexions très sérieuses. Industriel, politiques, médecins, religieux, écologistes, hommes, femmes, artistes, animaux : Tom Robbins n’épargne personne et « lance une charge féroce mais burlesque contre la tyrannie de la normalité et exalte la richesse de la différence, quelle qu’elle soit : sexuelle, ethnique, culturelle ou physique », ainsi que l’affirme le Journal d’une lectrice.

Une critique Rabelaisienne de la société

cowgirl

« Il existe en fait d’innombrables façons de vivre dans l’allégresse et la bonne santé sur cette sphère trémmulante, et probablement une seule et unique manière – l’industrialisation des concentrations urbaines – d’y vivre stupidement : et l’homme s’est jeté dessus. »

Sans jamais se défaire de son humour grinçant et décalé, Tom Robbins n’hésite pas à évoquer des sujets polémiques sans prendre de gants. Loin d’être subtil, cet auteur phare de la contre-culture américaine a quelque chose du culotté Rabelais, et tant pis s’il n’est compris que de lui-même et ne fait rire que lui. Roman écologiste ? Sans doute. Anticapitaliste ? Probablement : « C’était le sixième jour, le jour où, selon la version judéo-chrétienne de la Création, Dieu dit : que la chaise d’enfant et la libre entreprise soient ! » Roman moralisateur ? Douteux ! Nous dirions plutôt subversif : « Le feu est la réunification de la matière à l’oxygène. Si on garde cela en tête, chaque incendie peut être considéré comme une réunion, un motif de réjouissance chimique. Fumer un cigare, c’est mettre fin à une longue séparation ; faire brûler un poste de police, c’est rapatrier des milliards de molécules en liesse. »

Enfin, et peut-être avant tout, Même les cow-girls ont du vague à l’âme est un roman féministe qui sort de l’ordinaire : ni plaintif ni revanchard, il n’en est que plus réussi. Tom Robbins « pleur surtout sur les cow-girls qui pensent comme des cow-boys » et met un grand coup de botte dans la fourmilière en attaquant non pas les hommes, mais les femmes !

« Les relations hétérosexuelles ne semblent mener qu’au mariage, et pour la plupart des pauvres femmes qu’on abrutit et à qui on lave le cerveau, le mariage est l’expérience la plus forte. Pour les hommes, le mariage est une affaire de logistique efficace ; l’homme trouve sa nourriture, son lit, son entretien, la télé, la minette, les rejetons et autres petites douceurs sous le même tout, ce qui lui permet de ne pas trop y penser et d’épargner son énergie psychique. Et il est alors libre d’aller livrer les batailles de sa vie, à quoi se résume l’existence. Mais pour la femme, se marier c’est se rendre. Le mariage, c’est quand une fille abandonne la lutte, sort du champ de bataille et laisse dès lors l’action vraiment intéressante et importante à son mari, qui à marchandé pour « s’occuper d’elle ». Si les femmes vivent plus longtemps que les hommes, c’est qu’en réalité, elles n’ont pas vraiment vécu. »

Même les cow-girls ont du vague à l’âme est LE livre idéal pour se détendre tout en donnant à son cerveau la substantifique moelle dont il a besoin pour fonctionner ! Si vous n’avez pas le courage de réviser pour vos partiels, inutile d’essayer de tuer le temps : Tom Robbins s’en charge pour vous ! N’hésitez pas non plus à l’emporter dans votre sac de plage ou de randonnée ! Et pour ceux qui passeraient par la case rattrapages (ou pire) :

« Vous devez savoir maintenant que nous payons nos triomphes aussi cher que nos défaites. Alors, allez-y, ratez ! Mais ratez avec esprit, ratez avec grâce, ratez avec style. Un échec médiocre est aussi insupportable qu’un succès médiocre. Adoptez l’échec. Débusquez-le. C’est peut-être la seule manière dont certains d’entre nous serons jamais libres. »

Céleste Chevrier

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