L’Usage du monde de Nicolas Bouvier

Le voyage, cet impensé…

Couv

De juin 1953 à décembre 1954, Nicolas Bouvier et Thierry Vernet effectuent un voyage. De la Serbie jusqu’en Afghanistan. Dit comme ça, on pourrait dire de ce voyage qu’il est « au long cours ». Sa durée est très longue, en effet. Un voyage qui dure à mesure qu’ils s’acheminent vers d’autres lieux, d’autres espaces. Le voyage comme mouvement s’apparente à un élan vers autre chose, vers un inconnu non fantasmé. Ils ne rêvent pas du voyage pendant le voyage. Quel non-sens, puisqu’ils y sont. Seul le souvenir de jeunesse a pu caresser le désir de partir.

« C’est la contemplation silencieuse des atlas, à plat ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l’envie de tout planter là. Songez à des régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu’on y croise, aux idées qui vous y attendent… »

Le silence de la solitude procure un appétit de voir autre chose, le plaisir fugace de s’imaginer dans cette confrontation où les mots qui déterminent une vision coïncident soudainement avec les choses elles-mêmes. Mais ce plaisir, cette envie s’efface progressivement pour faire apparaître le moment d’un départ. Rien de solennel, ni de véritablement tragique. Ce moment est un peu vacillant, un peu tremblant. On n’y croit pas trop, pas vraiment, mais ça y est.

« Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c’est qu’on ne sait comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon. »

Le voyage, un moment hasardeux. Il n’est pas ce que l’on croit. Débarrassé des croyances, il est comme neuf. Simple et nu.

« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt, c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. »

Un voyage se passe de mots pour le dire.

Peindre, Ecrire chemin faisant

32_mont_araratSi le voyage, en tant que tel, se passe de mots pour le dire, qu’est-ce que ça signifie ? Que va-t-on dire ? Que reste t-il alors ? Tout peut-être. Car dès lors que cesse la pensée sur le voyage, que s’effacent les rêveries issues de « l’imaginaire du voyage », que le désir se tait, la vie reprend sa place. Elle a tous les droits sur le voyageur. Elle le « fait » et le « défait ». Lui ne fait rien d’autres.

Le voyage s’écrit par le regard. On écrit les lieux, les moments vécus, on les dessine aussi (les éditions La Découverte offre à notre regard certaines illustrations de Thierry Vernet). L’épaisseur du trait dissout toutes formes de perspective, de profondeur. Il permet de saisir un drôle d’instant, c’est-à-dire une vision du monde hors du temps, hors du récit de voyage. La noirceur du trait écarte tout. Elle se déploie minutieusement dans ce qui pourrait s’apparenter à un dessin rapide, une ébauche. Mais ce raccourci rapide passe à côté de l’essentiel. Ce qui importe ici, c’est la simplicité mise à nu par le pinceau. Celui-ci, se contente (et c’est déjà beaucoup) de creuser le réel, de l’éprouver à fond, de l’épuiser.

On le sent, selon les dessins, par l’envahissement de la couleur noire qui veut tout absorber. Un dessin par exemple. L’un d’eux montre la lumière et les rayons d’un soleil noir qui obscurcit ce qu’il éclaire. Une splendeur inquiétante qui vient soutenir les mots. C’est sur la route d’Anatolie, un moment de pause.

« Sur une plage de sable noir, nous nous faisons griller un petit poisson. Sa chair rose prend la couleur de la fumée. Nous récoltons des racines blanchies par la mer et de menus éclats de bambou pour alimenter la flamme, puis nous mangeons accroupis contre le feu sous une douce pluie d’automne en regardant la mer s’en prendre à quelques barcasses, et un immense champignon d’orage s’élever très loin dans le ciel du côté de la Crimée. »

L’image de ce qui est dit par les mots est affaiblie par le dessin qui les dénude. Le dessin offre une autre vision, radicale, nécessaire. Elle donne à voir ce qui ne se voit pas et ce qui ne se dit pas. Et chacun des dessins de Thierry Vernet résiste. Ils frappent. Ils débordent et viennent découdre les fils que les mots ont tissés. Une fois fini, les traits et la couleur deviennent l’autre matérialité des mots, c’est-à-dire ce qui essaie de s’en échapper : une autre force émotive, une autre sensibilité. Les dessins de Thierry Vernet faits au cours du voyage sont bouleversants.

Face à la vie

l-usage-du-monde-nicolas-bouvier« Le voyage fournit des occasions de s’ébrouer mais pas – comme on le croyait – la liberté. Il fait plutôt éprouver une sorte de réduction ; privé de son cadre habituel, dépouillé de ses habitudes comme d’un volumineux emballage, le voyageur se trouve ramené à de plus humbles proportions. Plus ouvert aussi à la curiosité, à l’intuition, au coup de foudre. »

Si les dessins de Thierry Vernet sont des coups de foudre, les mots du récit de Bouvier sont la tentative ultime d’en garder la trace, l’impression. Ils sont ce qui subsiste au voyage. Ce qui est resté après vécu. Vivre pendant le voyage, c’est vivre l’inhabituel. « Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations. » On vit vraiment autre chose. Ce quelque chose se concentre dans un état de puissante concentration où l’on est totalement absorbé par le monde. On y est, on en sort plus. On se détourne complètement du reste. On l’entend ainsi lorsqu’il dit que « Depuis que la vie était devenue si divertissante j’avais le plus grand mal à me concentrer. Je prenais quelques notes, comptais sur ma mémoire et regardais autour de moi. » La vie écarte tout le reste.

Cette douceur de vivre transparaît dans cette attitude respectueuse et sincère qu’ils ont de vivre les rencontres. On le sent dans la manière de peindre le détail, d’un visage, d’un accent, d’une voix, d’une ambiance, d’une musique… Il ne s’agit pas d’un portrait, l’ensemble est plus diffus. Les détails se rencontrent, s’emboîtent parfois, s’éloignent. Ils semblent couler dans le mouvement du souvenir rebâtit de toutes pièces lorsqu’on a cherché à poser, reposer les mots sur.

Le texte est le revécu du souvenir. Il le revit d’une manière totalement nouvelle, par le décentrement. Le décentrement est l’action, le fait de se rendre totalement disponible au monde. Une ouverture qui est fusion involontaire avec la « matière » même du monde, involontaire puisqu’elle ne procède pas d’un désir. Elle n’est que le contact au monde le plus immédiat et attentif qui soit, et l’intensité de cet état de disponibilité ne laisse en l’occurrence, que peu de place à l’écriture pendant. Le travail commence après. Pour Nicolas Bouvier, il s’agit alors d’élucider, d’éclaircir par la mise en récit. Il tente alors d’écrire ces « miettes » qu’il essaie de grappiller de son expérience après avoir fait face à la vie, après avoir fait usage du monde.

La fascination

web_Correspondance couve hautedef--469x239Chaque détail, chaque mot, chaque image nous traverse. C’est suffisant. Et lorsqu’à la fin du livre, à la fin du voyage résonnent ces mots :

« Ce jour-là, j’ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s’en trouverait changée. Mais rien de cette nature n’est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr. »

On pressentirait presque cette dissolution sensible du moi qui s’est fait et défait à la lecture. Les mots se « retirent » de nous et nous « replacent » effectivement « devant ce vide qu’on porte en soi ». Et cet instant fatidique, presque tragique où une lecture s’achève, où l’on se retrouve nouvellement seul, on ne peut qu’être fasciné par ce que l’on a cru voir. Cette fascination doit être précisée (plus difficile à saisir peut-être). Maurice Blanchot, dans L’Espace littéraire, écrit que « quiconque est fasciné, on peut dire de lui qu’il n’aperçoit aucun objet réel, aucune figure réelle, car ce qu’il voit n’appartient pas au monde de la réalité, mais au milieu indéterminé de la fascination. »

Ce milieu indéterminé où nous nous situons après-coup est propice au mouvement des images de Nicolas Bouvier et de Thierry Vernet qui viennent nous saisir pour passionner notre regard. À lire, à voir.

Anh-Minh Le Moigne

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