Les obsessions de Modiano : une fresque entêtante

NobelL’année dernière, dans son discours de Stockholm de remise du prix Nobel de Littérature, Patrick Modiano évoquait l’influence de son histoire personnelle sur ses écrits, éclairant ainsi en partie son œuvre et ses obsessions qui reviennent à chacun de ses livres. Il expliquait que « chaque nouveau livre, au moment de l’écrire, efface le précédent » et que cela lui donnait l’impression « de l’avoir oublié ». Selon lui, ce sont les lecteurs qui sont les plus à même de comprendre et d’élucider le sens de ses livres : « Je croyais les avoir écrits les uns après les autres de manière discontinue, à coups d’oublis successifs, mais souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l’un à l’autre, comme les motifs d’une tapisserie que l’on aurait tissée dans un demi-sommeil. »

Quelles sont ces obsessions modianesque ? Esquisse de cette fresque entêtante à travers deux citations de ce discours magnifique.

« Je m’efforçais de vaincre ma peur et de m’aventurer la nuit »

Bien des personnages de Modiano sont des amateurs de la fugue et des promenades nocturnes. Parfois en décalage avec le monde qui les entoure, ils se promènent dans Paris avec l’allure de chiens errants. Mais les héros de Modiano sont toujours pourvus d’une science de la vie, d’une acuité qui nous fait comprendre bien vite que derrière ces fugues se cache avant tout une soif de connaissance, comme une envie irrépressible de ne pas perdre une miette de la ville, bruissante et infatigable.

La traversée de la Seine, par exemple, possède une symbolique bien précise, bien identifiée. Souvent, le personnage qui passe d’une rive à l’autre est à l’aube d’une transition.  Ou d’une fuite. « Depuis des mois, je n’avais pas mis les pieds sur la rive droite, et maintenant le quai de la Tournelle et le quartier Latin me paraissaient à des milliers de kilomètres de distance ». Dans Du plus loin que l’oubli (1996), le narrateur mène l’enquête sur une dénommé Cartaud, connaissance d’un couple dont il s’est lié, Jacqueline et Gérard. Pour suivre Cartaud, il a dû quitter sa zone de confort, qui correspond à un périmètre réduit à l’intérieur même de son quartier. Plus tard, lorsqu’il quittera Paris pour Londres, la topographie de la ville restera un élément central de la narration, comme si la ville et le héros vivait dans un même souffle, dans un même élan.

À la manière du jeune Modiano qui partait seul à la rencontre du Paris nocturne, malgré l’aspect terrifiant de ne plus retrouver son chemin et de s’égarer dans le dédale des rues. « Il m’arrivait, vers neuf ou dix ans, de me promener seul, et malgré la crainte de me perdre, d’aller de plus en plus loin, dans des quartiers que je ne connaissais pas, sur la rive droite de la Seine. » Ces errances dans Paris entraînent des rencontres fortuites. Imbriquées les unes au autres, ces rencontres du hasard ont toujours de grandes répercussions sur la vie des personnages chez Modiano. Ils sont parfois même l’élément central de l’histoire.

« Envelopper la vie courante de mystère »

accident nocturneChez Modiano, le héros récurrent a la vingtaine, il n’a pas d’attaches familiales et vit dans un hôtel, à Paris. En partant à la découverte de sa ville, il fait la connaissance d’inconnus qu’il décide de suivre, ou qu’il cherche à retrouver, parfois de manière obsessionnelle. Dans Accident nocturne (2003) le narrateur cherche à tout prix à retrouver une femme qui l’a renversé alors qu’il marchait place des Pyramides. Elle s’appelle Jacqueline (un prénom qui revient souvent dans son œuvre), il connaît vaguement son adresse et la couleur de sa voiture. Avec une étonnante opiniâtreté, l’homme se lancera dans ses recherches, sans que l’on comprenne exactement le but de celles-ci. L’incongru s’immisce, le burlesque pointe, et le lecteur prend plaisir à le suivre dans le sillon de ces quêtes absurdes.

L’identité de la plupart des héros modianesques n’est pas révélée. Le narrateur de Dans le café de la jeunesse perdue (2007) est de ceux-là : « La rue d’Argentine où je louais une chambre d’hôtel était bien dans une zone neutre. Qui aurait pu venir m’y chercher? Les rares personnes que je croisais là-bas devaient être mortes pour l’état civil. » L’hôtel, lieu neutre par excellence, dénué de personnalité, amplifie cette impression d’anonymat et de flou. Modiano, dans le discours de Stockholm, explique que, sous le regard du poète et du romancier, « la vie courante finit par s’envelopper de mystère et par prendre une sorte de phosphorescence qu’elle n’avait pas à première vue mais qui était cachée en profondeur. » Ses romans baignent dans une atmosphère étrange, ils sont éclairés par la bougie de l’écrivain qui a su prêter l’oreille au bruit du monde, et donner des atours baroques à la simplicité de la vie.

À la fin de son discours, Modiano se dit « curieux » de voir comment la nouvelle génération d’écrivains exploitera le spectre des relations qui se construit de plus en plus au travers des réseaux sociaux et d’Internet, annihilant la part de mystère des personnes. Mais rassurons-nous : il se dit aussi « optimiste » face à ce défi du futur de l’écriture…

Adele Binaisse

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