Trilogie New-yorkaise : la quête existentielle de Paul Auster

Pour ma première contribution à ce glorieux Gazettarium, j’ai choisi de vous parler d’une triple œuvre de littérature américaine qui m’a délicieusement embarqué dans les tréfonds de l’esprit qui se cherche : la trilogie New-Yorkaise de Paul Auster. Refusée par dix-sept maisons d’éditions avant d’être publiée entre 1985 et 1986, elle n’en n’est pas moins une véritable œuvre d’art unique en son genre, aussi farfelue que mystérieuse, teintée de surréalisme et de philosophie, tout en restant incroyablement réaliste.

51Hf3MjkayL._SX310_BO1,204,203,200_Dans Cité de Verre, le personnage principal, Quinn, écrivain connu sous le pseudonyme de William Wallace, ne vit plus qu’à travers son personnage, Tom Work, depuis qu’il a perdu tragiquement sa famille. Parce qu’il a été pris pour un célèbre détective du nom de Paul Auster, il se met à enquêter sur un certain Peter Stillman, vieillard sortant de prison qui avait pour habitude de séquestrer son fils. Quinn erre ainsi dans les rues de New-York, à la poursuite, sans fin, de cet homme, qui s’avère être en train de créer un nouveau langage afin de sauver le monde.

Dans le second livre, Revenants, un véritable détective cette fois, Bleu, est chargé par Noir d’enquêter sur Blanc. On ne sait ni ce qu’il recherche, ni pourquoi, et Blanc ne fait rien de ses journées à part lire à sa fenêtre. Bleu, envahit par l’ennui, passe alors ses journées à surveiller Blanc à sa fenêtre en écrivant dans un cahier. Au fur et à mesure, s’instaure une sorte de jeu de miroir, semant la confusion entre les deux protagonistes, renforcée par une narration qui passe de la troisième personne à la première, à la fin du récit

Enfin, dans La Chambre dérobée, un journaliste dont on ignore le nom se retrouve à devoir fouiller dans la vie de son meilleur ami, Fanshawe, un écrivain qui vient de décéder. Petit à petit, il s’approprie sa vie, à en oublier la sienne.

Le génie de Paul Auster réside tant dans sa légèreté à compter le désespoir, que dans sa lucidité sur le sens de la vie. Au fil d’une promenade New-yorkaise, il décrit, à la manière d’un conte philosophique, les histoires de personnages visiblement en souffrance psychique, désespérés au point de s’annihiler elles-mêmes, sans que l’on ressente, pour autant, la moindre pitié, ni une quelconque mélancolie. Dénué de tout sentimentalisme et de toute mentalisation, le récit parvient pourtant à nous plonger à l’intérieur de ces esprits dépités, comme si nous y étions, et nous nous surprenons à rire de l’absurdité de l’existence.

56-190631-city-66262-640Indescriptiblement captivés, en spectateurs impuissants, nous observons les évènements se dérouler sans vouloir les interrompre. Malgré le mal-être qui ressort de ces individus, le lecteur est bercé par une sorte de sérénité, tant les personnages ne savent pas pourquoi ils agissent comme ils le font. Ils agissent, tout simplement, sans s’interroger. Sans lutter, chaque personnage se prend à son propre délire, embarqué dans une lubie qui devient le centre de sa vie, sa raison de vivre, à en oublier la faim et le sommeil.

Cette trilogie nous invite ainsi à abandonner notre sens du jugement, notre système du communément admis comme raisonnable, pour nous perdre dans les abîmes de l’esprit de ces personnages, qui semblent obéir à une force transcendantale totalement absurde. Le lecteur se retrouve, au fil de ces itinéraires rocambolesques, déconcerté tant il n’y a rien à chercher de logique à ce qu’il se passe. Le personnage avance, déterminé, dans un nulle part très précis, dans un rien du tout indispensable. Petit à petit, on comprend alors que le sens profond de l’œuvre n’est pas tant dans les faits, que dans l’absurdité même de ceux-ci.

Par ailleurs, nous sommes déstabilisés par la confusion des identités qui s’imbriquent et fusionnent, comme si chaque personnage était à la fois tous les autres et personne. D’un personnage à l’autre, d’un roman à l’autre, l’auteur s’amuse à semer le trouble, insérant de nombreux doubles sens, métaphores de la quête identitaire que mènent finalement les personnages dont on ne comprend pas les limites, comme s’ils n’étaient qu’une masse molle, malléable, qui peut se fusionner à une autre.

N’y aurait-il pas, quelque part, une part de l’auteur lui-même qui se chercherait au fil de ces pages ?

Une quête existentielle

18848047-8794-4965-9473-0086ed11e9a3Pourquoi Quinn s’embarque-t-il, corps et âme, à la poursuite de ce vieillard, le suivant encore même lorsqu’il sait que cette enquête n’a plus lieu d’être ? Pourquoi Peter Stillman consacre-t-il l’entièreté de son temps à créer un nouveau langage, alors que cela nous paraîtrait complètement insensé ? Pourquoi, enfin, Bleu s’obstine-t-il à suivre Blanc, alors qu’il sait bien que cela ne le mène nulle part ? Inutile de chercher, car ils ne le savent pas plus que nous. Ils ne se posent plus la question. Ces individus ont perdu tous ceux qu’ils avaient aimés, ou, pour certains, n’ont jamais été aimés. Ils ont, en fait, tellement souffert, qu’ils n’ont désormais plus aucune attente envers la vie. C’est tout ce qu’ils ont. Ces quêtes absurdes sont, en quelque sorte, devenu un sens de substitution à ces vies dénuées de consistance.

« Si vous arrachez le tissu du parapluie, reste-t-il un parapluie ? Vous déployez les baleines, les mettez au-dessus de votre tête, vous allez sous la pluie et vous voilà trempé. Est-il possible de continuer à appeler cet objet un parapluie ? » Stillman père, Cité de Verre.

Lorsque l’on n’a plus rien ni personne pour nous retenir dans un semblant d’existence, qu’est-ce qui nous définit alors ? Si même notre nom, notre identité, n’a plus d’importance, sommes-nous encore quelqu’un ?

Dans le labyrinthe anonyme des rues de New-York, Paul Auster nous embarque, avec génie, dans les méandres de l’absurdité de la vie, dans le vide d’une existence attachée à rien du tout. C’est à l’essence même de ce qui fait que l’on est, que l’auteur nous invite, enfin, à méditer.

Eléonore Di Maria

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