Les Boutardises : poème gagnant de la Veillée Poétique du 22 octobre 2015

Oiseaux

Arrivé — enfin ! ne me direz-vous sûrement pas — et sans retard, l’article du poème gagnant de la première veillée poétique de la saison 2015-2016 : Où allons-nous où, de Yve Bressande ! Il a dû, de mémoire, faire l’unanimité auprès de la commission ; il a dû nous percer la gueule au recours du coup d’épiphore qui titre le poème et conclut chaque strophe (sic). Je pensais faire une analyse plus littéraire du texte mais j’ai trop graille de cette chose-là et il me fallait un autre prisme — et je n’en ai pas trouvé. Lors de la veillée, il a commencé par nous dire de ne pas suivre scolairement sur nos reprographies, que la version qu’on avait du poème était déjà tombée et que celle qu’il tenait ne le tarderait sans doute pas. Ça me rappelle des histoires de vitalité du texte littéraire, qu’on pense à tort figé mais qu’on désosse progressivement des marques obscurcies du temps, des censeurs, des manies auctoriales selon les éditions et les époques. Et c’est peut-être la vitalité des sujets du texte qui est à retenir, qui bougent sans crever, jusqu’aux frontières où l’indigence ne s’émeut plus aux coudes de la mort mais de l’espoir, des mêmes milliards de pas collectifs. J’ai finalement le goût de l’analogie forcée : « Quel est le peuple préféré de Wotan bien qu’il soit cruel envers lui ? » Demande le voyageur borgne Wotan en réponse à l’interrogatoire-décompte que lui impose Mime, le nain de la forêt, la sorte de rempart, après qu’il a obtenu le refuge qu’il réclame. La beauté opératique du premier acte de Siegfried — qui écrase sans succès la violence de la rencontre avec l’altérité — racle le poème ; le destin des déracinés, condamnés aux « palabres et marchandages sans fin » pour prouver, encore, que leur statut de déshérités du monde ne menace pas l’ordre agréable du citoyen d’Europe… Enfin. On s’est dit, autour de la table de réunion, qu’il s’agissait d’un bon poème, que le souffle prenait, qu’il réglait le dilemme, qu’on avait notre mule. Et il a pris d’autres atours dans la bouche du poète, c’était peut-être plus beau que sur le papier. La voix, avec le texte, a ce pouvoir. Non ?
En désespoir de prose, voici la version qui déjà, auprès de son auteur, doit être un souvenir d’enfance, à laquelle je fais précéder mes hommages et le respect de la commission des veillées, et qui mérite son bien ouej m’sieur Bressande ! Avec ça…

Alexandre Boutard

Où allons-nous d’Yve Bressande

YvePourquoi ces ruines de toutes parts
Ces rafales qui décapitent
Ces terribles bourdons qui crachent mort et destruction /
Pourquoi ces cris et ces pleurs
Ces paroles définitives
Ce mot – départ – répété jusqu’à bouche sèche /
Pourquoi ce maigre sac posé là
Où allons-nous où
Chemins au milieu des oliviers
Ruelles de notre quartier de notre village
Rues populeuses du souk
Soirées d’été à taper dans ce ballon pelé
Fêtes où nous aimions danser /
Aujourd’hui nous piétinons
Tous se sont réunis
Interminables embrassades
Des gouttes nombreuses nous arrosent
Pourtant le ciel est bleu et sec
Quelle est cette pluie sans nom /
Ce matin ou ce soir nous partirons
Où allons-nous où
Nous suivons et nous sommes suivies
Un pas après l’autre
Vers quel horizon quels nouveaux pays sages (?)
Cent pas mille pas
Plaines montagnes se succèdent
Cailloux sable goudron
Nous blessent nous brûlent
Nous usent trop vite /
À peine parfois une pause
Nous nous détendons quelques minutes
L’eau du ruisseau rougit autour de ses pieds /
C’est reparti
Dix mille pas cent mille pas /
Nous sommes solides et dures à l’épreuve
Un bon artisan nous a fabriqué
Toutes de cuir épais et résistant /
Où allons-nous où
Des mots s’échappent des bouches
Rebondissent et nous rendent plus légères
Europe Liberté Paix Travail
Un autre tombe comme une lourde grille
Frontière
Il nous oblige à des jours de surplace
À des palabres et marchandages sans fin /
Nous en avons déjà traversé plusieurs /
Nous repartons à l’aube naissante
Au creux d’une nuit protectrice
Et toujours la même terre le même soleil
Où allons-nous où
Parfois de nouveau les cris
La peur la panique
Nous courons le plus vite possible
Sans jamais revenir sur nos pas
Avancer coûte que coûte /
Se heurter à de nouveaux mots
Migrants ils disent
Retour ils disent
Papiers ils disent
Bienvenue ils disent
Monnaie ils disent
Monnaie nous savons ce mot universel
Il est vert et précieux
Bien plus utile que le passeport
C’est nous qui le cachons
Petits paquets biens serrés
Enveloppés de soie
Un à gauche un à droite
Où allons-nous où
Berlin Stockholm Calais Londres
Des rêves des histoires
Le soir autour d’un feu de bois
Dans un conteneur surchauffé
Sur ce radeau ballotté par des vagues assassines /
Les mots sont l’essence du voyage
Les grains d’un chapelet d’à venir /
Nous au ras du sol
Nous comptons les pas
Un million de pas dix millions de pas
Où allons-nous où
Nos lacets ont craqué plus d’une fois
Bouts de ficelle ruban adhésif
Nous sommes au bout du rouleau
Rafistolées jusqu’à la corde /
Nous tiendrons
Nous tiendrons cent millions de pas
Mille milliards de pas s’il le faut
Où allons-nous où
Où se termine le voyage
Nous avons vu jeter de la terre sur certaines d’entre nous
Nous en avons vu séparées abandonnées
Mais nous nous tiendrons
Nous irons jusqu’au bout /
Camions bateaux trains taxis autobus
Des mots des mots
Des mots qui nous font avancer
Des mots que nous ne comprenons plus /
Où allons-nous où
Ici l’air est humide et salé
Où sommes-nous où
Ces fils barbelés
Ces uniformes qui nous entourent
Toute cette boue
Est-ce ici la fin du voyage
Était-ce pour cela ces innombrables pas
Était-ce pour cela que /
Nous avons parcouru ces milliers de kilomètres
Nous avons compté cent mille milliards d’étoiles
Nous avons tout donné tout /
Nous arrivons à destination
Il y a destin et nation dans ce mot
Il y a nouvelle vie
Il y a nouveau départ
Il y aura nouvelle langue
Il y aura peut-être un peu encore de la joie /
Nous y sommes où
Toujours inséparables
Nous avons fait la paire /
« Mission accomplie » /
La terre est ronde
Un jour peut-être nous reviendrons
Semelles devants
… semelles de vent…

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Une réflexion sur “Les Boutardises : poème gagnant de la Veillée Poétique du 22 octobre 2015

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