Arlette Farge, La chambre à deux lits et le cordonnier de Tel-Aviv

Farge2« Peut-on imaginer des textes qui soient à la fois histoire et littérature ? » Question simple et audacieuse, directe. Ivan Jablonka, dans son essai L’Histoire est une littérature contemporaine, débute son ouvrage par la remise en question des limites entre les champs de la littérature et de l’histoire. D’emblée, l’incipit de l’œuvre insiste sur la nécessité de reconduire, à partir des formes existantes, de nouveaux modes d’écriture et de pensée qui revendiquent une forme faisant coexister des écrits dits littéraires et historiques. « L’histoire et la littérature peuvent être autre chose, l’une pour l’autre, qu’un cheval de Troie. »

Histoire et fiction

Equilibrer ces deux forces distinctes s’avère être le parti pris d’Arlette Farge, historienne française spécialisée dans l’étude du XVIIIe siècle, directrice de recherche au CNRS et enseignante à l’EHESS. Ses recherches l’amènent à travailler sur les thèmes des identités populaires au XVIIIe siècle, des relations hommes-femmes et de l’écriture de l’histoire. De plus, elle s’est aussi spécialisée dans l’étude des archives judiciaires et poursuit des recherches sur la criminalité parisienne au XVIIIe siècle.

« En histoire, les vies ne sont pas des romans, et pour ceux qui ont choisi l’archive comme lieu d’où peut s’écrire le passé, l’enjeu n’est pas dans la fiction. » Ces mots de l’historienne dans Le goût de l’archive, viennent pourtant contrecarrer le projet d’une autre de ses œuvres, plus intime, celle intitulée, La chambre à deux lits et le cordonnier de Tel-Aviv, parut chez Seuil en 2000. L’œuvre fait le choix de la photographie, d’une écriture intime et personnelle dont le lyrisme traduit l’inquiétude vis-à-vis de l’Histoire, la sienne, celle des autres.

« L’écriture de l’histoire n’est pas simplement une technique (annonce de plan, citations, notes en bas de page), mais un choix. Le chercheur est placé devant une possibilité d’écriture. Réciproquement, une possibilité de connaissance s’offre à l’écrivain : la littérature est douée d’une aptitude historique, sociologique, anthropologique. » Les mots de Jablonka prennent ici parfaitement la mesure de cette oscillation entre la posture de l’historienne et de la littérature. Que peuvent nous dire ces deux formes maintenant au présent ?

FARNCE:ARLETTE FARGE,ECRIVAIN

Arlette Farge

Une Histoire particulière

L’Histoire, ici, ce sont les images. Les images reconstruites poétiquement à travers de courtes descriptions, des fragments de textes linéaires côte-à-côte des photographies, ces autres images de l’Histoire. L’imbrication des images équivaut à l’imbrication des récits sur l’Histoire. Ces récits sont donc puriformes, se complétant et s’annulant. En effet, quel rapport entre telle photo et l’invention d’un récit digressif à partir d’un détail visuel anodin ? Aucun. La vision de l’Histoire que donne Arlette Farge dans son œuvre se construit sur un paradoxe. Une histoire du lien sans lien. Une histoire sur les hommes et les femmes inconnus et anonymes du XVIIIe siècle, ceux qui ne nous sont pas directement reliés. Cette histoire particulière du XVIIIe siècle nous est contée par des récits imaginaires, élaborés à partir du travail sur les archives de l’époque, rapports de police, témoignages, fragments matériels oubliés de l’histoire des archives. Qui s’intéresseraient à la voix de ceux qui ont perdu leurs proches ? De ceux qui pleurent un mort ? De ceux qui affrontent tous les jours, la misère du quotidien : l’exil, les guerres, les enfants perdus ou morts…

Ces récits issus des ombres des archives sont comme des récits fantômes. Le propre de l’écriture d’Arlette Farge est d’osciller entre la rêverie, le fantasme, l’illusion d’une certaine forme de l’histoire quelque peu romancée, quelque peu « romantique » où le lyrisme tend à construire une histoire subjective et intime qui se veut facilement compréhensible. Ce sont les sentiments qui sont visés et les effets pathétiques produits par la mise en récit démontrent la difficulté à écrire sa propre histoire collective qui ne peut être ici, qu’une histoire subjective personnelle. L’appropriation de l’Histoire par l’anecdote et la fiction conduit le lecteur à créer une « petite » histoire, à la hauteur de la faiblesse d’un être humain, pris sur le vif de sa douleur.

Le tracé poétique des images historiques

SONY DSC

L’auteur lutte contre l’oubli de la mémoire, contre ce geste apparemment banal et anodin qui consiste à se détourner d’un passé flou, fuyant dont il ne reste que les traces. Sa particularité est d’exposer aux yeux du lecteur et du spectateur les traces du passé imperceptibles et invisibles.

Le regard d’Arlette Farge, au contraire, converge tout entier vers ces traces. Le regard de l’historienne, habituée à fouiller dans les archives du temps, à creuser le sens, est en quête du moindre indice. Pour elle, l’invisible a valeur d’évidence. Ainsi, de la photographie La Proie aux ombres (Paris, 1998).

« Ils n’ont peut-être pas vu le mur qu’ils viennent de dépasser, où subsistent, insistantes, les traces peintes d’un homme géant et massif au point levé, essayant sans doute d’entraîner autrui vers un destin qu’il souhaite plus amène. »

L’acuité de son regard d’historienne est valorisé par son écriture qui a la particularité, de donner vie, de donner du mouvement à l’image photographique à travers une narration-description. De plus, la photographie n’est pas qu’un simple support, une image que l’on regarde distraitement. Elle n’est pas qu’une illustration qui accompagne le texte et le clarifie. La photographie est la matrice même de l’écriture. Par elle, et seulement elle, la narration est possible.

L’écriture permet aussi d’éclairer la photographie et de clarifier le sens : « La vision du photographe est celle d’une instance où se lisent de multiples déséquilibres. » Ce déséquilibre de la photographie correspond au déséquilibre de la représentation de l’Histoire que nous nous faisons à partir d’elle. Elle est la brèche, l’espace mélancolique et antithétique du « jeune et vieux en même temps ». L’Histoire ne peut être clarifiée par un espace-temps clairement défini et visible, il n’est que le mouvant, le flou, l’obscur. L’Histoire est l’oubli et c’est par l’oubli que nous sommes sollicités.

L’oubli de l’Histoire, une nécessité.

Marc RiboudLa photographie de Marc Riboud, Liverpool, 1954 cristallise le chaos. Pourtant, elle tisse des liens dans le chaos de l’histoire collective et des histoires intimes. Elle manipule l’Histoire en montrant ce qui n’est pas montré, en disant ce qui est tu. La photographie détourne et retourne le regard, notamment en déconstruisant les préjugés négatifs émis à l’encontre du peuple, de la foule. Si la voix de la foule est sévèrement réprimée, la photographie transforme la révolte en rendez-vous merveilleux « de toutes ces vies éclatées et rompues offertes aux aléas des bonheurs morcelés et des douleurs reçues, construits par les instants de solidarité et la rudesse violente des jours. »

« Ils se sont vécus et se sont oubliés dans le même temps. Il y a là une morale, et peut être même une éthique. » Cette photographie constitue la révolte de l’historienne face à l’historiographie contemporaine qui s’inscrit dans une « période conforme et consensuelle d’installation du devoir de mémoire ». Elle dénonce et accuse la « désinvolture tranquille » des historiens, « de ceux qui depuis longtemps ont pour métier de classer la société et d’inventer, pour mieux la cerner, des catégories opératoires, sans se soucier outre mesure de ce qu’ils infligent, même symboliquement, à ceux qu’ils définissent. »

L’utilité de l’histoire

L’historien, peut faire de l’histoire en conscience, dans le respect des vies qu’il essaie d’expliquer et de faire revivre. Le défi, maintenant, revient à faire, non pas une histoire des sensibilités mais une histoire sensible, donc marquée du sceau de l’interdit, du secret, celle qu’il faudrait peut-être oublier.

« Ils tournent le dos à leurs traces et je cherche pourtant à les retrouver sans leur accord. Peut-être de leur vivant ne l’auraient-ils pas voulu, et que veut dire pour l’historienne rendre mémorable la vie des individus en leur restituant une histoire ? Ils tournent le dos à leurs traces et j’en fais toute une affaire, les faisant entrer dans une discipline scientifique qui n’a pas toujours pris le soin de travailler leur manière d’être à l’histoire. »

Anh-Minh Le Moigne

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2 réflexions sur “Arlette Farge, La chambre à deux lits et le cordonnier de Tel-Aviv

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