Je philosophe, tu philosophes, nous sommes heureux

« Je suis un homme heureux car j’ai renoncé au bonheur . »
Jules Renard

lesdanaides -johnwilliamwaterhouse-1903Pourquoi ne sommes-nous pas heureux alors que, parfois, nous avons tout pour l’être ? Le bonheur n’intéresse t-il pas tout le monde ? S’intéresser au bonheur, ce n’est presque plus d’actualité. Si ce fut l’un des thèmes de prédilection des penseurs de l’Antiquité, il semble qu’aujourd’hui, après Spinoza, Diderot, Kant et Alain, tout soit dit… Pourtant Albert Camus affirme encore dans la première moitié du XXème siècle : « les hommes meurent, et ils ne sont pas heureux ». En 1999, le philosophe André Comte-Sponville livre une conférence sur le bonheur, qu’il retranscrit plus tard dans ce qui devint un ouvrage : Le bonheur, désespérément. Le titre est source de confusion. À première vue, il semble que ce soit l’expression d’un bonheur inatteignable, le bonheur comme le tonneau des danaïdes, que l’on tente en vain de remplir, à tel point que l’on en finit épuisé, à bout de souffle. Le bonheur comme une malédiction, qui mène au désespoir. Non. Rares sont ceux qui liraient un livre démontrant la fatalité au malheur. Alors il faut se laisser convaincre qu’il y a autre chose. À force de passer son temps à trop espérer vouloir vivre le bonheur, on ne le voit plus, on l’attend. Ainsi, André Comte-Sponville propose une autre définition du désespoir, un désespoir heureux. Pour le philosophe, c’est là le but de la philosophie que de nous rendre heureux, ou du moins, un peu moins malheureux : « la philosophie est une activité qui, par des discours et des raisonnements, tend à nous procurer la vie heureuse. » La philosophie apporte la sagesse, et André Comte-Sponville tend à démontrer qu’une sagesse du désespoir est la clef du bonheur.

andrecomtesponvilleL’ingrédient manquant pour être heureux serait donc la sagesse. Les épicuriens n’ont eu de cesse que de le démontrer : si être heureux c’est avoir ce que l’on désire nous ne serons jamais heureux, car les désirs, sitôt assouvis, renaissent de leurs cendres, c’est là un cercle vicieux. Or désirer, c’est vouloir quelque chose que l’on ne possède pas, c’est un état de souffrance qui tend à se renouveler sans cesse. Le désir est manque, le manque est souffrance, et nous ne sommes jamais heureux. À l’instant où nous prenons possession de ce qui nous a toujours manqué, le manque disparaît instantanément pour laisser place à la lassitude : « Tantôt nous aimons celui ou celle que nous n’avons pas, et nous souffrons de ce manque, c’est ce qu’on appelle un chagrin d’amour. Tantôt nous avons celui ou celle qui ne nous manque plus, et nous nous ennuyons : c’est ce qu’on appelle un couple. » Le sage, quant à lui, a appris à désirer ce qu’il possède, et il semble qu’alors, il soit heureux. Mais le sage, existe-t-il vraiment ? Stoïciens et épicuriens s’entendent sur le fait que la figure du sage ne serait qu’un idéal à atteindre, un idéal surhumain « qui nous éblouit autant qu’il nous éclaire. » La sagesse doit être perçue comme une direction à prendre, et non comme une fin en soi. Il s’agit seulement de savoir quel chemin emprunter pour avancer. Le désir est inhérent à l’homme, et l’homme est contraint de subir un mal-être qui se répète. Il danse entre la souffrance du manque et l’ennui de ce qu’il possède. Alors il s’offre des échappatoires, des divertissements, pour oublier, pour faire semblant. Il peut aussi s’accrocher d’espérances en espérances, se consoler en se disant que cela va changer, qu’à l’avenir ça ira mieux. Il peut croire en quelque chose de plus grand, une foi religieuse par exemple, qui lui donnerait l’espoir d’une vie meilleure après la mort.

Le bonheur despérément couvAndré Comte-Sponville dresse finalement un constat alarmant, où l’homme serait irrévocablement plonger dans le malheur. Cependant, notre expérience quotidienne tend à mettre en exergue la falsifiabilité de ce bilan. Quand bien même, nous ne sommes pas si malheureux ! Ne se satisfaisant pas de ces explications il s’évertue à distinguer deux types de désir, l’un associé à l’espoir, l’autre à la volonté. Quelle est la différence entre désir et espoir ? L’espoir, « c’est désirer sans savoir ». L’espoir implique toujours une ignorance, et un facteur qui ne dépend absolument pas de nous: « J’espère que tu vas bien. », « J’espère que je ne serai plus malade demain. », « J’espère qu’il m’apprécie. » L’espoir est crainte, et le degré de notre espérance n’influence en rien l’issu de ces quelques situations, dépendantes d’un facteur extérieur. L’espoir ne croise jamais la connaissance, car tout connaissance transforme l’espoir en désir. Le désir, quant à lui, se réalise proportionnellement à notre degré de volonté. La volonté et le désir se mêlent et s’emmêlent : Je veux/désire aller au cinéma, alors je ferai tout pour y aller, parce que ça ne dépend que de moi. Je veux/désire la paix dans le monde, je ne l’espère plus simplement, mais j’agis. Vous désirez lire cet article, parce que vous êtes en train de le faire et personne ne vous y oblige, vous pourriez vous arrêter à tout moment. Il ne s’agit pas de faire taire ses désirs, mais d’apprendre à dissocier ce qui dépend de nous ou non pour dompter nos espoirs, les transformer en pouvoir, puis en vouloir.

Il s’agit donc de se dés-espérer. C’est est en ce point que se trouverait la sagesse du sage et les promesses de bonheur. « Il s’agit d’habiter cet univers qui est le nôtre, ou plutôt qui nous contient, où rien est à croire, puisque tout est à connaître, où rien n’est à espérer, puisque tout est à faire ou à aimer. » Renoncer à espérer au bonheur, c’est se donner une chance de le vivre. Pour autant, peut-on réellement ne plus espérer dès lors qu’on désire sans cesse ? Cela semble difficile, la connaissance est fragile et ses barrières avec l’ignorance sont volatiles. Il ne s’agit pas de refuser d’espérer, il s’agit d’apprendre à vouloir, et de désirer ce que l’on a, c’est-à-dire apprendre à aimer.

Pauline Fricot

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2 réflexions sur “Je philosophe, tu philosophes, nous sommes heureux

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