Le combat de Memed le Mince ou le rêve d’une société plus juste

Yaşar Kemal

Yaşar Kemal

Yaşar Kemal s’est éteint l’hiver dernier, à l’âge de 92 ans. À l’enterrement de ce maître de la littérature turque, la tristesse était palpable dans la foule hétéroclite qui se pressait devant la mosquée de Teşvikiye, situé dans un quartier bourgeois sur la rive européenne d’Istanbul. Des hommes politiques et des figures éminentes du monde du livre étaient présentes aux côtés de simples citoyens émus par la mort de l’auteur des textes de leur enfance.
Yaşar Kemal a écrit plus de plus de vingt romans, mais c’est son troisième, Memed le Mince (1955), qui reste le plus célèbre. L’histoire se déroule dans le village fictif de Dèyirmènolouk, où un agha (mot turc signifiant « maître », « seigneur ») prénommé Abdi, égoïste et vil, règne sans partage sur quatre villages et exploite les paysans sur leur propres terres. Construit comme un conte, où la naïveté de ton contraste avec l’horreur décrite, ce roman peut aussi être considéré comme une critique de la domination de l’argent et des abus qui en découlent.

Conte-moi la rudesse et la beauté de l’Anatolie

51QpQaIzynL._SX301_BO1,204,203,200_Pourquoi Memed le Mince peut-il faire penser à un conte ? C’est une histoire qui plonge le lecteur dans un univers quelque peu naïf, où le paysage prédomine. Les mots de Kemal donne la sensation de ressentir les odeurs de la montagne et de la terre, de vivre les saisons, d’être baigné par la lumière si particulière des hauts plateaux anatoliens : « De temps en temps, avant le point du jour, bien avant l’aurore, une zone de ciel, vers le levant, prend une teinte de henné. Peu après, les nuages, de ce côté, ont des franges ocrées. Puis l’aube point. Memed regarda vers l’orient : c’était un jour comme cela ». Au début du roman, Memed s’enfuit chez son oncle, dans un village voisin. Esclave d’Abdi agha, il travaillait des heures durant au soleil, dans des champs envahis par les chardons qui lui lacéraient les mollets : « Il me battait à mort. Et il me faisait labourer nu-pieds dans les chardons. Et par un froid glacial. Il me tuait », raconte Memed lors de sa première fuite chez son oncle. Berger quelque temps, il finit par rentrer pour retrouver son village et Deuné, sa mère. Pour le punir de sa fuite, le agha leur coupe les vivres, cruellement, à l’approche de l’hiver. L’univers du conte est exacerbé par cet enchaînement de malheurs qui accablent les plus pauvres. Comme dans une fable, le lecteur attend un retournement de situation, une moralité qui donnerait raison à l’innocent sur l’oppresseur.

Memed le Mince, le justicier des sans-terres

Contraint de s’isoler dans la montagne après une fuite raté avec celle qu’il aime, Hatché, Memed devient justicier, à la fois craint et adulé par les villageois. La belle Hatché, qui était promise au neveu d’Abdi agha, est quant à elle jeté en prison. Sa mère lui donne des nouvelles de Memed, qui ne sont que des rumeurs : « Après avoir tiré sur eux, Memed est allé se joindre à la bande de Dourdou le fou. Il paraît qu’il en fait voir de toutes les couleurs au monde entier ». En réalité, Memed refuse de tuer des innocents et d’utiliser les méthodes barbares des autres bandits qui détroussent les vagabonds jusqu’à leurs sous-vêtement. La volonté de Memed de redonner le pouvoir aux paysans qui se tuent à la tâche sans récolter le fruit de leur travail ressemble fort à une critique de la bourgeoisie. De même, l’histoire d’amour refusée, à nouveau par celui qui détient le pouvoir, peut se lire comme une critique du patriarcat, comme un rejet de la domination des hommes sur les femmes, ou en tout cas comme une dénonciation du sacrifice constant dont elle sont victimes. Memed le Mince s’inspire des traditions orales turkmènes tout en nourrissant son récit des thématiques actuelles, résolument modernes. Par ce décalage temporel, l’auteur a réussi à associer l’essence des terres de son enfance et les légendes anatoliennes à une histoire qui contient une critique sociale acerbe. « Il tient à la fois du roman paysan, du roman prolétarien, du roman d’aventures et même du roman picaresque. C’est aussi, bien entendu, un roman social et, comme on dit aujourd’hui, une « prise de conscience » qui met en cause le sort fait aux hommes de la terre anatolienne », souligne Yves Gandon dans la préface de l’ouvrage (éditions Mondiales, 1961).

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Memed le Mince est un roman aux multiples facettes qui donne envie de prendre la route vers ces monts du Taurus, introduits par ces mots d’un douceurs infinies : « Les contreforts montagneux du Taurus commencent dès les bords de la Méditerranée. À partir des rivages battus de blanche écume, ils s’élèvent peu à peu vers les cimes. Des balles de flocons blancs flottent toujours au-dessus de la mer. Les rives de glaise sont unies et luisantes. La terre argileuse vit comme une chair . Des heures durant, vers l’intérieur, on sent la mer, le sel : odeur prenante. »

Adèle Binaisse

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2 réflexions sur “Le combat de Memed le Mince ou le rêve d’une société plus juste

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