Quartett ou Les Liaisons Dangereuses

11Suite à la pièce présentée au Théâtre des Célestins de Lyon en janvier 2016, Quartett permet au public d’apprécier l’art du dramaturge allemand du XXe siècle Heiner Muller. Surnommé le « Beckett de l’Est », étant au cœur du post-modernisme il est l’après-Brecht, l’après-Jouvet. Profondément influencé par le contexte dans lequel il vit (l’arrestation de son père par les nazis, son aversion pour les jeunesses hitlériennes), et ayant une inclinaison envers le pessimisme, il écrivit durant la Seconde Guerre Mondiale et la Guerre Froide en vivant en RDA. Révolté et désillusionné comme la plupart des auteurs de ce temps, il réécrit les mythes européens les plus connus dans une société qui ne marche plus, qui se détruit, dont le communisme n’est plus une alternative mais un négatif du capitalisme qui déçoit tout autant. Une adaptation des mythes européens qui ont traversé les siècles que ce soit en Grèce Antique (Œdipe-tyran, Prométhée, Empédocle) ou en Angleterre (Hamlet-machine, Macbeth) ou encore en France (les deux héros des Liaisons Dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos jouant dans Quartett). Il leur redonne cette fraicheur perdue en les inscrivant dans l’actualité à la manière de Jean Giraudoux avec La Guerre de Troie n’aura pas lieu.

Les deux survivants

12647825_1127626093955584_2127134243_nLa pièce s’ouvre sur une didascalie qui déstabilise le lecteur : « Un salon d’avant la Révolution Française. Un bunker d’après la Troisième Guerre Mondiale. » Le mélange du fait historique et d’un autre totalement imaginaire mais à la portée de la représentation de tous et permettant de (re)découvrir deux célèbres libertins : Le vicomte de Valmont et La Marquise de Merteuil. Ces deux héros, morts à la fin du roman du XVIIe siècle, (re)vivent, parlent et se déplacent sur scène en pleine lumière par la grâce du dramaturge. La première version est un roman épistolaire, c’est-à-dire composé d’un long dialogue entre les personnages, ici illustré de vive voix. Dans quelle autre occasion on verra-t-on ces deux « célébrités » discuter devant nous ? S’ils ne survivent pas à la vertu et la morale de Laclos ils survivent, apparemment, à cette Troisième Guerre Mondiale. Les qualités que cela demande sont douteuses. La guerre, selon Muller, est un «  Excellent venin contre l’ennui de la dévastation. »

Quartett, « l’art dramatique des bêtes féroces »

Quartett signifie l’orchestre de quatre musiciens. Le titre de l’œuvre n’est pas choisit au hasard. Lassés de discuter entre eux, happés par un « ennui pascalien », Valmont et Merteuil commencent à jouer avec leurs victimes : La Tourvel, et la jeune Cécile de Voslanges. Merteuil joue Valmont quand ce dernier joue la Tourvel. Valmont garde son rôle quand il est face à Cécile de Voslanges jouée par Merteuil. On voit que chacun adopte un rôle plus ou moins faible selon leurs tours. Pour autant, cela ne les dérange pas de narguer les victimes de leur libertinage. D’où le génie d’Heiner Muller : en faisant jouer un quartett de situations les masques antiques de la joie et de la tristesse, ainsi que les miroirs mystiques, apparaissent sur scène dans les visages des acteurs.

Faites l’amour, pas la guerre

12665745_1127625490622311_2011239774_nEntre Merteuil et Valmont est-ce l’amour ? Est-ce la guerre ? Chacun pousse l’autre par maintes provocations d’en avoir plus, d’en avoir les meilleures conquêtes, d’aller le plus loin possible. Et pourtant, lors de la première situation, la femme joue l’homme, l’homme joue la femme. Chacun d’eux à son tour joue la victime puis le bourreau. Tous ces masques « prêtés » et incorporés font le sublime mélange de l’amour physique. Ils prennent corps, ils prennent forme. Dans cet échange d’âmes « la peau se souvient » lance Merteuil. Et elle regrette Valmont avant qu’il entre en scène, puis lui rappelle qu’il vaut mieux. Pincement au cœur empoisonné du corps imbibé par l’odeur du cynisme qui transporte, à travers les veines, la soif du pouvoir, de la séduction, du sexe, de la nuisance, de la souffrance infligée mille fois à soi-même juste après autrui. Et dans un langage où même les questions finissent par des points. Personne n’attend de réponse. Le mot de chacun est le dernier. Tourbillon de phrases courtes de notre temps et longues d’un temps lointain. Le langage d’alors avec l’audace et l’arrogance des termes sexuels et des mots empruntés à la modernité de nos expressions d’aujourd’hui.

La passion, la chair, l’esprit. Trois mots qui résument et rappellent La Philosophie dans le Boudoir du Marquis de Sade où l’existence de Dieu est mise en examen dans la nudité des corps. Les libertins ne peuvent pas ne pas parler de Dieu. Les Libertins ne peuvent pas ne pas parler de la mort. C’est bien pour cela qu’ils sont libertins. Et si Heiner Muller a écrit cette pièce si renversante par les situations, les personnages et les discours employés dans un flacon de poison condensé de 23 pages c’est que, pour lui, la société s’écroulait dans les instincts. La question de la mort et de l’éphémère de la vie étaient trop importantes et il a laissé aux experts de tous les époques le soin de la résoudre : aux libertins.

« L’instrument qu’est notre corps ne nous est-il pas prêté pour que nous en jouions jusqu’à le silence en fasse sauter les cordes. »

Maria Chernenko

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