Rainer Maria Rilke, poète orphique

Évoquer le poète de langue allemande Rainer Maria Rilke, c’est parler sans conteste d’un des plus captivants poètes de sa génération, de son siècle. Quelque peu caché, il est vrai, par un Paul Valéry par exemple, il reste néanmoins, pour les amateurs de poésie, une figure essentielle du paysage poétique européen moderne.

tumblr_o0nbtq6bWd1u5lkbdo1_1280Il est le poète de la douceur et du brut, des fleurs et de la mort, du soleil estival et de la nuit hivernale. Il peint les saisons, chante les paysages, décrit la Beauté de l’instant.

Le silence uni de l’hiver

est remplacé dans l’air

par un silence à ramage ;

chaque voix qui accourt

y ajoute un contour,

y parfait une image.

D’abord contraint à une éducation militaire, Rilke épouse sa sensibilité poétique au contact des femmes qu’il côtoie, et de la prose qui, petit à petit, laisse place à la poésie qui l’inspire. Poète enflammé, homme passionné, il aime la compagnie féminine, au contact de laquelle il libère un lyrisme touchant, sensitif et minutieux. Amoureux dans l’âme, il admire la beauté du monde, comme John Keats en son temps écrivait : « A thing of beauty is a joy forever. »

Il rencontre Tolstoï, traduit Paul Valéry, travaille comme secrétaire de Rodin, laissant parfois de côté son propre art. Mais il y revient de toute son âme, chantant pour les roses qu’il admire, qu’il adore ; une légende entoure même le poète, qui veut que sa mort eût été provoquée par la piqûre de l’une d’elles. Et si c’est bien une leucémie qui l’emporte, il faut rendre les roses au poète des roses ; son épitaphe, composée par Rilke lui-même, le place de fait en leur cortège : « Rose, ô pure contradiction, volupté de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières. »

Il est ainsi souvent dit que Rainer Maria Rilke est le poète des roses et de la mort, les unes semblant aller avec l’autre, comme un tout inséparable, intouchable. Rose et Mort semblent se guider mutuellement, n’étant pas la finalité l’une de l’autre, mais un accomplissement heureux. La mort n’est pas une fin en soi pour Rilke. Profondément spirituel, il cherche en la vie et les hommes un sens autre ; il loue la terre et ce qu’elle porte, se faisant ainsi le digne représentant d’une lignée orphique, dont le poète lui-même, d’une certaine façon, se prévaut.

Gustave Moreau, Jeune fille Thrace portant la tête d’Orphée

Gustave Moreau, Jeune fille Thrace portant la tête d’Orphée

Ses Sonnets à Orphée, sont probablement sa plus belle réalisation, et votre humble rédactrice ne saurait que vous écrire son immense regret de ne pouvoir les lire en langue originale. Les traductions sont nombreuses, mais nulle ne pourrait rendre sa complexité et sa finesse au détail de la langue allemande.

Son ouvrage à Orphée, composé de cinquante-cinq sonnets, livre au lecteur un hommage et une célébration au premier des poètes, au demi-dieu que Rilke nomme « l’enchanteur ». Y sont joints des épisodes propres au poète et à sa vie, ainsi que des références antiques.

Orphée, c’est le père de la poésie, celui qui, par son chant et sa lyre à sept cordes, fait se mouvoir les êtres et les choses, commande aux bêtes et aux éléments. Il enseigna aussi la navigation aux Argonaute et perdra son Eurydice pour un regard en arrière, un regard vers le passé. Devenu précepteur, il refusa les femmes s’offrant à lui, qui devinrent furies et le démembrèrent, dispersant son corps à la terre ; seule sa tête retourna à l’eau matrice. C’est sa lyre, seule, qui figure parmi les constellations.

Seul qui éleva sa lyre

au milieu des ombres,

peut en pressentant

rendre l’hommage infini.

Le poète Rilke cherche une voix au poète Orphée ; il lui donne la sienne, il lui donne ses vers. Rilke raconte Orphée, mais se faisant, il raconte aussi la poésie.

Finalement, et comme pour ceindre ses propos dans une finalité antique et se placer sous l’égide d’une instance lyrique, Rilke évoque un autre personnage antique maudit : il s’adresse ainsi à Narcisse et à son reflet, pressentant le lien qui l’unit à Orphée. Rilke lui-même, en sa qualité de poète, prend en effet son essence en Orphée et figure ainsi un de ses nombreux visages, un de ses nombreux reflets.

La tête coupée dans l’eau, le reflet mortel du beau, la poésie comme miroir de ceux qui voient ce que les autres ne savent pas voir.

Miroirs, jamais encor savamment l’on n’a dit

ce qu’en votre essence vous êtes.

Intervalles de temps,

combles de trous, tels des tamis.

Mathilde Voïta

(Traductions de Maurice Betz)

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