Le rêve, une seconde vie

« Le rêve est une seconde vie ». Ce sont les premiers mots d’Aurélia, l’œuvre de Gérard de Nerval, sorte de journal intime où l’auteur met en récit sa vie, ses rêves, où le lecteur même se laisse doucement bercer, se perd. Ce que les médecins appellent maladie ou folie, il l’appelle élégamment « épanchement du songe dans la vie réelle ».

Portrait NervalAurélia, c’est le lieu où rêve et réalité se mêlent pour ne former qu’un tout, une symbiose, une unité. Nerval retrace ses songes et se met à nu, plongeant dans les tréfonds de son être afin d’en saisir l’essence, si bien qu’Aurélia sonne comme un traité scientifique, « Aurélia ou Le rêve et la vie ». Nerval, à l’instar d’un médecin, se propose d’analyser l’existence dans ce qu’elle a de plus mystérieux, de plus fascinant, de plus inaccessible. Dans la veine de Swedenborg dans Memorabilia ou de Dante dans La Divine Comédie, il donne à voir l’invisible et se donne pour mission d’aller puiser dans les racines de l’homme pour tenter d’explorer l’âme humaine dans toute sa complexité. S’engage alors une longue quête initiatique.

Nerval n’envisage pas le rêve comme une forme distincte de sa vie puisque les songes ont imprégné les moindres parcelles de son existence durant presque un an. Aurélia, cette figure féminine aimée et tristement perdue, devient le prétexte de ses rêves et de la reconsidération des conditions de son existence. « Chaque homme a un double », et le rêve est l’expression de cet autre qui s’exprime. Nerval envisage ses rêves comme une chance de saisir son autre lui-même, partie intégrante de son être sans lequel il ne peut pleinement se comprendre. Or, peut-il y avoir un moyen plus efficace pour analyser l’âme humaine que de la saisir lorsqu’elle se libère de tout contrôle ? Chez Nerval, ce n’est pas tant les pensées qui confirment les songes que les rêves qui confirment la réalité, qui l’expliquent. Ils nous font parvenir à un état d’hyper-conscience qui permet de comprendre en profondeur les affres du réel. Nerval soulève également une autre problématique à travers la compréhension de soi par la retranscription de ses rêves ; Comment écrire et transmettre le rêve ? La poésie nervalienne s’inscrit dans le mouvement, dans l’insaisissable, l’ineffable, et elle invite de manière constante à la rêverie. Si Nerval s’engage dans une quête de lui-même, il emporte également le lecteur dans un mouvement d’introspection. Nerval plonge dans les enfers car l’homme ne peut se saisir pleinement sans catabase.

La Folie, Władysław Podkowiński, 1893

La Folie, Władysław Podkowiński, 1893

Bien plus que cela, la catabase qu’il effectue permet d’accéder aux prémices du monde, d’accéder à son origine. Le rêve nervalien creuse, explore le réel afin d’accéder aux mystères et aux secrets de l’univers dans ce qu’il appelle ses « heures suprêmes ». Le rêve permet à l’auteur d’accéder au centre de la terre, et de saisir l’essence même de la Création humaine et artistique, « où l’histoire humaine était écrite en traits de sang ». « C’était l’histoire de tous les crimes, et il suffisait de fixer les yeux sur tel ou tel point pour voir s’y dessiner une représentation tragique ». Nerval confie qu’il n’a aucun espoir en l’avenir, cette « génération descendante ». C’est finalement lorsque l’auteur croise le chemin de Saturnin, un malade aveugle, sourd et muet, qu’il retrouve la raison. L’auteur est confronté à lui-même, à l’aveuglement et mutisme à l’égard du présent. Cette contemplation lui permet de sortir progressivement de son état de transe. Après avoir réalisé une profonde introspection il s’observe enfin dans l’autre, à l’instar d’un miroir qu’on brandit fébrilement devant soi. « Une étoile a brillé tout à coup et m’a révélé le secret du monde et des mondes ».

Nerval encourage le lecteur à le suivre dans sa quête initiatique, et lui permet d’accéder à un monde nouveau, d’accéder à l’origine. L’auteur devient cette image de Saturnin, que l’on observe, avec qui on ne peut communiquer, échanger, mais qui transmet une sorte de vérité sur nous-même, sur le monde. « Le songe n’est pas le seul à s’épancher dans la vie réelle, la lecture aussi » écrit Gérard Macé dans la préface. Aurélia est la preuve que la littérature a elle aussi quelque chose à dire dans l’analyse de l’homme, que celui-ci est un être profondément complexe qui s’explique tant par son passé que par l’histoire universelle. Comme le souligne Nerval, « le rôle d’un écrivain est d’analyser sincèrement ce qu’il éprouve dans les graves circonstances de la vie », la littérature transmet des vérités sur l’âme humaine, ce que la science ne peut saisir. La littérature, c’est se contempler et contempler le monde en l’autre.

Pauline Fricot

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