L’amour inconditionnel d’une grand-mère : Le Sixième jour d’Andrée Chedid

Le 6e jourDans ce court roman intitulé Le Sixième jour (1960), la romancière et poète égyptienne Andrée Chedid, installée à Paris en 1946, raconte l’Égypte de 1948, touchée par une épidémie de choléra. Les grandes villes sont épargnées par la maladie, à la différence des campagnes où plus de dix mille personnes sont tuées par la bactérie. Les familles cachent leurs malades et leurs morts pour échapper aux ambulances qui emportant les corps sans jamais les ramener. Chacun se méfie de son voisin, la délation et la défiance règnent. Saddika, laveuse, a quitté son village avec son mari Saïd quand elle était encore jeune. Dans un quartier populaire du Caire, elle s’occupe de son mari paralysé et de son petit-fils Hassan. Quand l’enfant tombe malade, elle décide de tout faire pour échapper à l’hôpital, et de le cacher en espérant qu’il revienne à lui, le sixième jour de la maladie.

L’espoir salvateur

Pendant tout le récit, le lecteur suit avec émotion et empathie le voyage contre la mort de cette grand-mère courageuse. Chaque jour, Hassan perd des forces, son corps se raidit et sa peau bleuit. Saddika ne perd pourtant pas espoir et continue de croire que le sixième jour, Hassan guérira, que ses joues seront à nouveau pleines de vie et de soleil. Par ses paroles chuchotées à l’oreille, elle tente d’apaiser le malade : « Ni les hommes, ni la mort ne nous rattraperons… L’ombre, c’est la maladie du soleil, et rappelle-toi, le soleil gagne toujours. Toi, tu es mon soleil. Tu es ma vie. Tu ne peux pas mourir… ». Continuer à croire en la vie, tel est le mot d’ordre de Saddika. Le maître de l’enfant a été emporté par l’ambulance. Jamais il n’est revenu enseigner malgré la longue attente de la femme et de son petit-fils. C’est lui qui a parlé du sixième jour : « N’oublie pas ce que je te dis : le sixième jour ou bien on meurt ou bien on ressuscite. » Si la prophétie ne s’est pas réalisée pour l’instituteur, Saddika croit qu’il en sera autrement pour son Hassan, qu’elle aidera coût que coûte à vaincre le mal.

Une poétique de la vie et de la mort

andree-chedidLa maladie est représentée comme un masque, un trompe l’œil qui cache la réalité et obscurcit la vie : « Ces marbrures, cette sueur sont des vêtements d’emprunt. Ce souffle bruyant n’est pas celui de la fin, mais du grand combat ; et rien ne se gagne sans combat. Ces chair, ces os rassemblés ne sont pas vraiment Hassan. Hassan est derrière tout cela, qui veille ». La vie et la mort rassemblés dans un même corps mène un combat acharné. Hassan lutte, mais sa grand-mère pourra-t-elle continuer à le protéger et à lui insuffler du courage ? Les rôles sont inversés, ne suivent pas un schéma classique où les plus jeunes s’occupent de leurs aînés. Dans La Vie devant soi de Romain Gary, Momo, âgé de dix ans, veille sur Madame Rosa, une vieille dame qu’il considère comme sa mère. Dans le roman d’Andrée Chedid l’attachement au personnage de Saddika est renforcée par son âge et les efforts énormes qu’elle doit déployer pour transporter l’enfant, le soigner, l’aimer. En plus de ces efforts physiques, la femme doit aussi se battre contre les hommes qui pourraient la dénoncer.

Dans le centre du Caire où elle se cache en premier lieu, Okkasionne, montreur de singe, se vante d’avoir gagné beaucoup d’argent en dénonçant des cas de choléra. Le saltimbanque s’oppose dans sa personnalité à Abou Nawass, le batelier qui accepte d’embarquer la femme vers la mer, l’unique moyen de guérir Hassan. Alors qu’Okkasionne apparaît bavard, égoïste et prétentieux ; le marin incarne la sagesse silencieuse, et ne semble pas avoir peur de la maladie. Mais même la bêtise humaine se soigne, et Okkasionne évolue au cours d’un voyage dans lequel il est embarqué bon gré mal gré.

Le Sixième jour décrit la beauté et la force de l’amour familial, questionne sur la maladie, sur les choix d’une vie et le courage nécessaire pour les réaliser. L’ombre de Saddika est là pour nous rappeler de croire en nos rêves, même s’ils s’avèrent chimériques.

Adèle Binaisse

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