Littératures contemporaines : le souffle coréen

La Corée du Sud, un article de magasine m’en a refilé la curiosité. Elle était entre autres l’invitée, le mois dernier, du salon « Livre Paris » ; pourtant, à l’exclusion de leur hégémonie vidéo-ludique et des quelques fantasmes de certains sur les femmes qui peuplent la péninsule, leur littérature, et plus amplement leur culture, ne sont pas parvenues à moi.

Gong Ji-young

Gong Ji-young

L’une des raisons objectives de son peu d’expansion serait la redécouverte très tardive de leur propre patrimoine littéraire. D’histoire, la Corée a été écrasée successivement entre les blocs chinois et japonais, et son code linguistique, le hangeul, fut associé à un code de résistance : la langue a longtemps été l’objet d’une transcription en caractères chinois, suivant le motif récurrent d’une volonté des vainqueurs d’assimilation culturelle. Au XVe siècle, c’est le roi Sejong qui instaure ce code de langue spécifiquement coréen, qui sera interdit un siècle plus tard par l’un de ses successeurs, malmené par des textes qui l’employaient. Anecdote intéressante, le hangeul a été perpétué par des courtisanes lettrées : à l’époque, l’érotisme et la subversion le tissent solidement. Jeong Myeong-kyo, un critique, dit que son pays, en tant qu’aire culturelle singulière, « aurait pu disparaître maintes fois, mais la langue a tenu bon » : preuve en est de la puissance de son souffle et point d’origine, peut-être, d’une écriture qui ne craint pas la frontalité : la littérature coréenne n’est pas, comme veulent le consacrer les topoï asiatiques, le cadre d’une critique allusive, portée par un peuple principalement soumis.

À peine libérée du joug japonais après la seconde Guerre Mondiale, la guerre de Corée (1950-1953) éclate et démet pays et populations, créant la partition fameuse du pays entre Nord et Sud. C’est pourtant à cette époque qu’elle explose économiquement. D’une puissance des plus limitées, elle devient l’énorme bloc qu’on connaît aujourd’hui, au prix nécessaire d’énormes cadences de travail ; la mémoire coréenne souffre du traumatisme et fait, dans sa littérature, resurgir le fait spontanément : Gong Ji-young, écrivaine épicée, ferme critique de la politique autoritaire menée par l’État ces dernières décennies, de sa misogynie et de son patriarcat féroce, déclare : « on a fait en cinquante ans ce que vous avez fait en plusieurs siècles. Comment voulez-vous qu’on ne soit pas fous ? La Corée du Sud est aujourd’hui l’un des premiers pays du monde en pourcentage de suicides. »

Pauvre et douce CoréeCe creux spatio-temporel que traverse la Corée peut s’observer dans la description que faisait, en 1904, le voyageur Georges Ducrocq, dans Pauvre et douce Corée : « Celui qui arrive à Séoul par la colline du Nam-San aperçoit, entre les arbres, un grand village aux toits de chaume. […] Séoul est une grande blanchisserie où le tic-tac des battoirs ne s’arrête jamais. Les femmes travaillent pour que leurs maris resplendissent et ainsi, pensent les Coréens, la vie est bien faite. […] Au coucher du soleil les boutiques ferment ; du pied des maisons s’échappe par les cheminées une fumée blanche et odorante, Séoul s’enveloppe d’un nuage qui sent le sapin brûlé, la nuit tombe, les lanternes s’allument et une vie nocturne commence, extraordinaire, où tous les passants ressemblent à des fantômes ». Aujourd’hui, Séoul n’a plus rien de ce village traditionnel. Certains critiques font le portrait d’un « incontrôlable rhizome », où « les gens sont en permanence distraits » (Kim Young-ha). Ducrocq, dans le même récit, rapportait enfin quelques mots populaires : « Quand les baleines combattent, les crevettes ont le dos brisé », lien se faisant évidemment avec les différentes guerres menées par les puissances environnantes entre lesquelles la Corée a fait figure d’acteur malingre.

C’est pourtant de ces deux blocs, fixés entre développement économique dense et séquelles de la guerre, que la Corée puise une inspiration prolixe et publie en abondance, en dépit des censures, des romans de guerre, porteurs d’une renaissance du réalisme et d’une puissante idéologie.

Monsieur-HanC’est avec l’élection en 1993 de Kim Young-sam que la péninsule redécouvre son passé littéraire et génère une nouvelle vague d’auteurs. Pourtant, et malgré ce regain de flamboiement culturel, les nouvelles générations conservent leur utilisation de l’écriture réaliste, souvent sombre et crue. Chose surprenante en soi, puisque les mots de Le Clézio, recueillis dans la Revue des Deux Mondes, en dressaient un portrait plus positivement onirique : « Au lieu des grands thèmes universalistes, au lieu des auto-flagellations de l’intelligentsia alexandrine de l’Europe, des États-Unis voire du Japon, les écrivains de la jeune littérature coréenne, nourris du secret, de la magie et des entêtements des chemins en dédale, écrivent sur la dérision générale du monde, sur les murmures du langage et sur les réalités de la vie de tous les jours ». Et si, dans un élan curieux, on ouvre un livre (dans mon cas, Monsieur Han, Hwang Sok-yong, 2002), c’est cette franchise – brutale –, celle qui donne leur aspect froissant aux paroles de l’Asie, qui frappe : loin des écritures tranquilles, on retrouve un souffle qui écorche, parce qu’il parle, avant de parler à quelqu’un, d’une mémoire qui doit s’incarner – pour que, littéralement, on la voie – avant d’être une seule mémoire :

« À bout de forces, il pleurait malgré lui et bavait. Quand il baissait la tête et commençait à somnoler, ils lui injectaient par le nez de l’eau dans laquelle ils avaient mélangé de la poudre de piment. Ses journées, interminables, étaient devenues un enfer. Il n’était plus ni professeur, ni réfugié, il n’était qu’un morceau de chair et d’os offert à la cruauté d’une époque en folie. »

Aujourd’hui fermement ouverte sur le monde, influencée également par lui depuis déjà presque une cent-trentaine d’années, la littérature coréenne, portée par sa récente histoire, redresse son mouvement de combat contre la résignation. Et, s’il y avait un commentaire à faire : ça a son charme…

Alexandre Boutard

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