Malpertuis, repaire terrifiant d’une divinité désenchantée

« Malpertuis se dressait, noir et hostile, dans toute la hargne de ses portes et fenêtres closes. »

Immersion dans un fantastique obscur

malpertuisMalpertuis ou Histoire d’une maison hantée (1943), est un roman qui choisit de se placer dans un contexte ni réel ni irréel. Jean-Jacques, petit neveux de Cassave, hérite une maison de ce dernier. Cette maison – Malpertuis, donc – est habitée par des membres présentés comme appartenant à sa famille ; mais ces personnes au comportement étranges révèlent petit à petit au lecteur leur identité véritable. Des indices traînent, des suspicions sont émises, et finalement la lumière se fait : ces personnages vivant à Malpertuis sont les prisonniers malheureux d’un homme qui les a arrachés à leur condition divine. Ce sont en effet les dernières divinités grecques, en petit nombre, à qui Cassave a imposé une apparence humaine, et les a enfermés.

Jean Ray (pseudonyme pour Raymond de Kremer) est un auteur belge, qui s’est élevé au rang des grands écrivains de romans fantastiques francophones. Très connu dans le genre, il a publié d’autres œuvres marquantes : Le Grand Nocturne, Les Cercles de l’épouvante, Les Derniers Contes de Canterburry. Malpertuis fait partie de sa période la plus féconde, et se présente de fait comme une de ses œuvres majeures.

Narrateurs divers et dieux déchus

Jean RayMalpertuis est bâti en une construction inhabituelle, un enchâssement de plusieurs textes de provenances et d’époques différentes ; les récits sont ceux de personnages dont les noms intriguent : Doucedame-le-Vieil, Jean-Jacques Grandsire, le Père Euchère et… un cambrioleur anonyme.

Ces récits se complètent, permettent d’éclairer des aspects ou des détails que les autres n’abordent pas. Les textes sont des témoignages, des bribes que les témoins rapportent, couchent à l’écrit pour tenter de comprendre les mystères qui entourent la maison et ceux qu’elle cache. Ils n’ont donc pas tous le même point de vue et ne sont pas forcément continus. Mais la déconstruction du roman participe à l’étrange qui l’habite et le caractérise. De même que le recours à la mythologie permet d’introduire le fantastique dans le contexte réaliste.

La présence des anciens dieux parmi les vivants est expliquée par un phénomène lié à leur croyance : s’ils vivent encore, c’est parce que les hommes ne les ont pas encore oubliés. Mais leur condition est misérable ; ils ne sont que des ombres d’eux-mêmes, des pâles reflets de leur grandeur passée.

Le vol des identités antiques

affiche-malpertuis-1971-1Ces dieux déchus n’ont plus leur nom véritable, ni les pouvoirs qu’ils possédaient : au lecteur de les discerner sous les pseudonymes Eisengott, Mère Groulle, Giboin, Mathias Krook, Lampernisse, Euryale ou encore Alice. Ils sont néanmoins reconnaissables par des détails que ceux qui connaissent la mythologie comprendront. Pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte aux possibles lecteurs, on donnera tout de même un indice sur l’un d’eux : l’oncle Cassave va mourir et s’adresse à Euryale :
« Ouvre tes yeux, fille des dieux […] Ouvre tes yeux et aide moi à mourir…
[…] Mon cœur dans Malpertuis… pierre dans les pierres… »

Cassave a volé les dieux à leur panthéon, et veut aussi voler les couleurs des anges, qui constitue leur moyen de communication. Il défie ainsi les lois de l’irréel et transgresse les frontières de l’imaginaire. Deux mondes entrent en collision, les cosmogonies chrétienne et antique se superposent, s’affrontent. Dans un combat final, ce sont les divinités grecques elles-mêmes qui s’affrontent, dans une lutte pour le sort de Jean-Jacques – salut ou châtiment – qui hérite, avec la maison maudite, des sacrilèges de ses aïeux.

Malpertuis devient le repaire maléfique, néfaste, maudit. C’est le labyrinthe obscur qui vole les identités. Son nom est bien entendu tiré de l’imaginaire médiéval ; l’abbé Doucedame explique d’ailleurs que son nom est inspiré de l’antre de Renart dans le Roman de Renart, dont le nom signifie littéralement le trou du mal, c’est-à-dire la tanière du malin, « la maison du Malin ou du diable ».

Adaptation cinématographique

Un film a été réalisé en 1972, inspiré du roman de Jean Ray. Son réalisateur, Harry Kümel, a choisi d’adapter l’œuvre en appelant son personnage principal Yann, un marin rentrant chez lui. Le film, peu connu, compte tout de même parmi ses acteurs des noms comme Orson Welles, Susan Hampshire, Matthieu Carrière, Sylvie Vartand ou encore Johnny Halliday dans un petit rôle ! La difficulté de l’adaptation était bien sûr la complexité des narrateurs ; le réalisateur a trouvé des astuces, comme de donner à Susan Hamshire quatre rôles, dédoublant ainsi le personnage et non le narrateur.

Mathilde Voïta

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Une réflexion sur “Malpertuis, repaire terrifiant d’une divinité désenchantée

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