Dieu est une ligne de code

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L’une des particularités narratives de la Science-fiction est quelle délaisse le plus souvent la psychologie des personnages (considérés non comme des individus mais comme représentants de leur espèce) au profit de l’hypothèse philosophique (interrogations sur notre nature, notre place dans l’univers, notre devenir et nos fins). L’œuvre d’Arthur C. Clarke est emblématique de ces interrogations philosophico-religieuses, notamment celle, à la fois théorique et pratique, dont l’écho glaçant parcours l’univers : « qu’allons-nous faire de l’homme ? ». Et si l’homme devenait mutant, « individu spécifique » par excellence ? La question de son devenir dépendrait avant tout de sa particularité, comme l’affirme Gilbert Hottois, philosophe belge, spécialiste des questions d’éthique. En somme, si l’homme devient un mutant psy ou un cyborg son rapport à la transcendance deviendrait opératoire, comme nous le verrons plus bas.

Affrontement, impasse et apocalypse

eclipse-totalTrois thèmes illustrent la dimension philosophico-religieuse de la SF.

Tout d’abord, dans La Guerre des mondes, Herbert Georges Wells met en scène l’affrontement contre une autre forme de vie. Soit la guerre totale contre une altérité radicale qui sera finalement vaincu, non par les hommes, mais par la « solidarité » globale de la biosphère terrestre (les microbes).

Deuxièmement, des œuvres comme Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley illustrent les impasses évolutives, c’est-à-dire l’arrêt de l’évolution dans une forme biologique, sociale ou technologique destinée à se reproduire à l’identique ou à disparaître. Ces contre-utopies sont souvent déjouées par un retour à la nature et aux émotions humaines.

Enfin, l’apocalypse peut-être illustrée dans des ouvrages comme Éclipse totale de John Brunner dans lequel une trace de vie est découverte dans une constellation lointaine. Ou plutôt ce qu’il en reste, car après avoir atteint le stade du voyage spatial, la civilisation étrangère s’est éteinte. Après avoir découvert les raisons de la catastrophe, un membre de l’expédition décide de les révéler à la Terre. Mais les Terriens abandonnent le dernier survivant de l’équipage et avec lui toute trace des mystérieux extraterrestres.

Transcendances techniques

La transcendance de l’homme, cherchant à dépasser ses conditions naturelles d’existence, se manifeste moins dans la technique que dans le langage. Langage non pas tant comme outil développé par les hommes permettant de communiquer, que comme un « don de Dieu », preuve d’une élection supranaturelle. Cette transcendance symbolique suppose une nature immuable de l’homme, contrairement aux utopies techno-socio-politiques qui cherchent à l’aménager, réduisant par là-même le désir de transcendance. Mais qu’en est-il de cette transcendance symbolique au temps des neurotechnosciences ? L’imaginaire d’un monde transcendant réel devenant obsolète, la transcendance spirituelle serait simulée au sein d’esprits-cerveaux. Perspective qui pourrait faire basculer la société, proposant l’absolu à portée de main, dans un cauchemar totalitaire maintenant les individus sous perfusion transcendantale (ou son simulacre). C’est ce que l’on pourrait désigner comme la transition vers des transcendances opératoires ou techniques.

Mutations symboliques

ob_f95d5d_gibson-neuromancer-by-davidsimpson2112Avec cette nouvelle transcendance, la symbolisation est davantage accompagnatrice que motrice car la voie vers l’Absolu se joue surtout au niveau de la transformation des corps et des cerveaux, des modes de communication et d’interaction. Le Frankenstein de Mary Shelley illustre parfaitement cette transcendance technique à la fois fascinante et angoissante. Avec le cyborg de Clarke (Profil du futur), la transcendance opératoire se loge uniquement dans le cerveau, seul organe qui pourrait survivre indépendamment de tous les autres et se propager aux machines grâce à une « décorporéisation ».

William Gibson, de son côté, évoque aussi cette thèse des « cerveaux branchés » – ce cyborg extrême – dans Neuromancien où une partie de la population jouit d’une liberté infinie dans le cyberspace et faisant du corps un support résiduel immobile. Par ailleurs, la transcendance technique serait plus axée sur la diversité irréductible que sur l’unité ultime, à la faveur des innombrables formes de vies, intelligentes ou non, peuplant l’immensité du cosmos. Chaque être choisissant sa propre transcendance opératoire et pouvant devenir une espèce à lui tout seul, comme Lennox, le héros de A Miracle of rare design de Mick Resnick, devenant ce fameux « corps sans organes » (Gilles Deleuze).

Une « post-modernité techno-symbolique », selon les mots de Gilbert Hottois, qui pourrait rapidement basculer de la fiction la plus oppressante à la science la plus incontrôlable.

Sylvain Métafiot

Les Chevaliers d’Émeraude

« Dans les champs, les paysans interrompirent leur travail pour les regarder passer. Ils ne savaient pas très bien comment sept vaillants guerriers pourraient assurer la paix du royaume, mais leurs cœurs étaient pleins d’espoir, et ils les saluèrent tandis qu’ils soulevaient un nuage de poussière sur la route menant à la Montagne de Cristal. » Anne Robillard, tome 1 des Chevaliers d’émeraude

Les romans de chevalerie existent depuis le Moyen-Âge, depuis Chrétien de Troyes, célèbre pour ses récits sur le roi Arthur et ses chevaliers de la table ronde, en passant par la Chanson de Roland jusqu’à nos jours. Les récits épiques ont toujours fasciné et intéressé les lecteurs autant que les romanciers depuis le XIIe siècle et bénéficiait d’une grande notoriété. Par la suite, ce genre littéraire adapté du roman courtois et de la chanson de gestes a inspiré le mouvement du romantisme et est à l’origine de la mode du néo-gothique (mouvement architectural) et du style troubadour (mouvement artistique). Mais au XXe siècle, le roman de chevalerie trouve son héritier dans l’un des sous-genres de la fantasy : l’héroic fantasy.

L’héroic fantasy est le nom donné aux œuvres dont les aventures héroïques se passent dans des mondes imaginaires au contexte antique ou médiéval. La magie et le surnaturel est au cœur de ces aventures. Et c’est notamment dans ce sous-genre de la fantasy que l’on peut classer la série de roman Les Chevaliers d’Émeraude d’Anne Robillard.

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Les Chevaliers d’Émeraude est une série qui a débuté en 2003 et qui a pris fin en 2008, suite à la parution de son douzième tome. Cette série qui nous vient du Québec est l’une des plus lues en France mais est malheureusement très peu médiatisée. L’histoire se passe sur le continent imaginaire d’Enkidiev qui, en paix depuis 500 ans à la suite d’une guerre contre un empereur noir, se retrouve de nouveau en conflit avec ce vieil ennemi. Le seul espoir de survie d’Enkidiev réside dans la résurrection de l’ordre des Chevaliers d’Émeraude par le roi Émeraude 1er. Ces guerriers-magiciens seront chargés de protéger le continent jusqu’à l’accomplissement de la prophétie voulant que le porteur de lumière, sur le point de naître, détruise à jamais la menace que fait peser l’Empereur Noir sur Enkidiev. Pour que la prophétie se réalise, les Chevaliers devront protéger la fille de l’Empereur Noir, Kira : l’enfant mauve ayant pour rôle de protéger le porteur de lumière. Leur tâche sera ardue, Amecareth envoyant ses propres armées, celles de ses vassaux et de ses sorciers pour les détruire, et utilise des coups de plus en plus ingénieux afin de récupérer son héritière Kira…

Les personnages et les lieux à découvrir au fil des pages sont nombreux, on voit tout au long des romans l’ordre s’agrandir avec l’arrivée de nouveaux chevaliers auxquels on s’attache très facilement. Anne Robillard a su créer dans ses romans un monde qui ne cesse d’étonner le lecteur, lequel se laissera facilement embarquer dans les aventures de plus en plus dangereuses des chevaliers d’émeraude contre l’Empereur Noir. Les personnages sont attachants, et leurs caractères et cultures très diverses font qu’il est facile de se prendre d’affection et de s’identifier à eux ; leurs émotions sont facilement perceptibles par le lecteur.

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Pour celles et ceux qui ne sont pas adeptes des romans, une version BD existe depuis peu ; il est donc possible de suivre les péripéties de ces formidables guerriers-magiciens sous la forme de dessins. Et pour ceux qui aimeraient tenter l’aventure ou qui ont déjà lu cette série de romans, il faut savoir qu’une suite nommée Les Héritiers d’Enkidiev existe depuis 2010. L’histoire se passe quinze ans après la fin des événements de la première série et l’on retrouve avec plaisir tous les personnages que l’on a pu suivre pendant douze tomes. Cette nouvelle série comporte comme sa grande sœur douze tomes dont le dernier est paru en 2016.

Pour conclure, il serait intéressant de rajouter que le monde créé par Anne Robillard est vaste et saura conquérir le cœur de tous ceux intéressés par le genre de l’héroic fantasy ou qui aimeraient essayer. Et s’il existe des personnes qui n’apprécient pas les histoires de chevalerie, Anne Robillard a écrit cinq autres séries de livres aux univers tous différents qui valent la peine qu’on s’y intéresse.

Léonore Boissy

Tendre est la nuit : le roman au bord de la folie

F. Scott Fitzgerald nous plonge dans le monde des riches Américains des années 20. Tout un mythe se détache de ses personnages et avec son œuvre Tendre est la nuit, il présente une dissection de l’amour. Non une autopsie, mais une vraie chirurgie. Le corps de l’amour est ouvert et toutes les interactions entre les organes vitaux sont données à voir ; ici ils portent les noms de Dick et Nicole Diver.

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Une histoire qui échappe des mains

Tendre est la nuit est le quatrième roman de Fitzgerald mais, lorsqu’il fut publié, comme beaucoup de chefs-d’œuvre, il laissa ses contemporains indifférents. Aujourd’hui ce roman est mis sur le piédestal qu’il mérite ; il est, parmi ses œuvres, l’une des plus connues et des plus lues. F. Scott Fitzgerald et sa femme Zelda Sayre étaient des personnalités perçues comme des symboles des « Années Folles », de l’ère du Jazz, pour leur sens artistique et le charme qui émanait de leur arrogance. Derrière leur beauté et leur jeunesse se cachait pourtant une histoire sombre. Zelda, une femme fortunée, « la première garçonne américaine » — comme l’eut appelée son mari en 1920 — et Scott, homme aspirant à écrire, qui perce dans l’écriture après que son premier roman L’Envers du Paradis a marché brillamment. Il sombre ensuite peu à peu dans l’alcool et devient de plus en plus égoïste et violent. Leur union d’artistes n’était pas facile à vivre. Fitzgerald interdisait à sa femme d’écrire : penser à une éventuelle publication était juste impossible. Cela n’empêchait pas Zelda de tenir un journal. Lorsque Fitzgerald n’avait plus de matière pour écrire, il s’accaparait de ce journal afin d’épaissir le personnage de Nicole Diver à partir de ce que Zelda notait, pour Tendre est la nuit. Cette dernière ne voulait pas qu’il publie son livre, mais elle le trouva bien écrit. Après sa publication, elle entra dans un état de choc ; elle s’enfermait en elle-même et fut incapable de retrouver l’usage de la parole ou encore de manger. On l’a diagnostiquée schizophrène et, alors qu’elle était internée, publia Accordez-moi une valse qui reprend l’histoire du couple. Elle mourra finalement dans l’incendie de l’hôpital psychiatrique d’Ascheville en 1947, sept ans après la mort de F. Scott Fitzgerald. Ainsi ce livre s’inspire d’une schizophrénie réelle qu’il tente retranscrire en passant par les connaissances, le couple et la personne qui en est victime. Néanmoins, il serait faux de ne résumer le livre qu’à cet aspect.

« Lorsqu’on s’éloigne d’une douleur, il semble qu’il soit nécessaire de refaire en sens inverse le chemin qui nous y avait conduit. »

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L’architecture du récit

L’auteur est connu pour son entrée douce en matière. Dans Gatsby Le Magnifique, on a accès à l’histoire grâce à un narrateur qui fait la connaissance de Gatsby et qui nous introduit dans son univers. Ici, le livre commence sur les plages du Midi français, avec Rosemary Hoyt qui est la nouvelle petite star de 18 ans, avec son film La fille de son papa. C’est elle qui nous introduit dans l’univers de la famille des Diver, les personnages principaux. Il est important de remarquer que le chiffre « trois » est omniprésent dans cette œuvre. Il y a trois grandes parties. Deux personnes évoluent grâce à une troisième. Rosemary tombe amoureuse de Dick et ne tente pas de le cacher. Dick et Nicole forment à ses yeux un couple parfait. Rosemary fait les magasins avec Nicole où les deux femmes semblent attendre la même chose de Dick, au même moment. Chaque fois que deux personnages s’allient, ils forment un miroir ou une fenêtre vers un ailleurs qui ne reflète pas le personnage tiers mais un monde qui lui est interdit. Tout cela crée une confrontation psychologique constante entre les personnages. À cela s’ajoutent les relations parentales qui ont influencé la vie de ces gens. Si les femmes semblent égoïstes dans leur rôle maternel, les pères semblent absents ou abusifs. La mère de Rosemary, sachant très bien que Dick est marié, encourage tout de même sa fille à le connaitre pour qu’elle mette une certaine expérience à son compte, la faire sortir de son cocon. Elle a joué dans un film qui s’appelle La fille de son papa, ce qui parait très ironique par rapport à la situation de Nicole qui fut violée par son père qui l’a rendue schizophrène. Le père de Rosemary est mort depuis longtemps et Dick Diver semble être l’homme chez lequel les deux femmes trouvent la forme d’un protecteur et d’une figure à admirer. Rosemary l’appelle « le premier homme qui a compté pour elle ». Toujours selon cette idée, on donne à voir dans la deuxième partie des coupures du journal de Nicole ; on a même jusqu’à ses pensées où elle confesse laisser à Dick le soin de réfléchir pour elle. Il représente une base à partir de laquelle les deux femmes peuvent évoluer.

« Après tout, on ne sait jamais précisément quelle place on occupe dans la vie des gens. Cependant, de ce brouillard se dégagea l’affection qu’il avait pour elle ; les meilleures relations sont celles qu’on s’obstine à préserver tout en sachant ce qui y fait obstacle. »

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Le style dans l’œuvre

L’écriture de Fitzgerald est riche et bien construite. Il nous montre tour à tour sur plusieurs chapitres les pensées d’un des personnages puis passe à un autre. Ainsi, on a le tableau complet des sensations, des réactions cachées ou échappées et des pensées de tous. La violence est aussi omniprésente dans l’œuvre. On voit un duel, des cadavres, des départs, des crises. Beaucoup d’anecdotes s’entremêlent. Le souvenir de la Première Guerre Mondiale, avec ses tranchées, nous accompagne tout au fil de la lecture comme un sceptre. Ainsi oui, le jour est violence et la nuit semble tendre. La nuit appelle le repos. Dick veille chaque nuit sur Nicole mais ces nuits ont une fin à cause de la destruction progressive qu’on lance autant par le sacrifice de soi que par l’égoïsme. Mais la nuit est aussi tendre par d’autres amants, par d’autres rencontres, par d’autres offrandes. La société trouve que le couple Diver présente un certain mythe à préserver, mais sur lequel elle désire aussi laisser une empreinte. On retrouve l’amour unique et perdu de Gatsby. On sent avec Fitzgerald une solitude dans l’amour entre deux personnes. Ce n’est plus un champ d’entente. C’est le champ d’élévation et de désenchantement personnel d’une génération perdue.

« Il l’embrassa sans plaisir. Il savait qu’il y avait en elle de la passion, mais il n’en percevait aucune ombre dans ses yeux ou sur ses lèvres ; son haleine dégageait un léger arome de champagne. Elle se serra davantage, d’un mouvement désespéré, et il l’embrassa une nouvelle fois, se sentant glacé par l’innocence de ce baiser, par le regard qu’elle jeta, au moment du contact, derrière lui dans les ténèbres de la nuit, les ténèbres du monde. Elle ne savait pas encore que la splendeur est une chose que l’on a dans le cœur ; à l’instant où elle comprendrait cela et se fondrait dans la passion universelle, il pourrait la prendre sans hésitation ni regret. »

Maria Chernenko

La chef de bande (dessinée) : La face crashée de Marine Le Pen

Connaissez-vous la BD-enquête ? Ce genre, né en 2006 sous l’impulsion du journaliste Philippe Cohen, tend à mêler dessin et politique en racontant l’histoire d’un candidat aux élections présidentielles, grâce à une enquête très documentée, sous la forme d’une bande dessinée irrévérencieuse, légère et drôle. Après le succès de La Face karchée de Sarkozy, Riss, dessinateur et directeur de Charlie Hebdo, Richard Malka, scénariste et avocat proche du journal, et Saïd Mahrane, journaliste spécialiste du FN au magazine Le Point, ont décidé de nous révéler le vrai visage de la candidate du Front National.

Une analyse minutieuse

rissmalkaL’histoire débute le 7 mai 2017, au matin du second tour des élections présidentielles. Marine Le Pen va débuter une longue et harassante journée, ponctuée par de nombreux flash-back, une journée qui finira par être un tournant dans sa vie… ou pas ? Pour les auteurs, il ne s’agit en rien de donner une leçon de morale ou de la rendre sympathique. L’explication de cette BD-enquête est simple : connaître sa vie quotidienne, son histoire familiale, ses amis, surtout les plus encombrants, ses rapports avec sa nièce, l’influence considérable de Florian Philippot, surnommé le  »gourou » ou bien  »l’hémisphère gauche de Marine Le Pen », et sa véritable position sur l’échiquier politique. Tous les faits et propos réels sont référencés à la fin de l’ouvrage afin de distinguer le plus clairement possible le travail journalistique du travail scénaristique et artistique. On découvre donc avec intérêt une étudiante en droit fêtarde, une femme très entourée, vivant avec des chats sous le son de Dalida, son parricide et sa dédiabolisation. On découvre aussi une femme qui doute, au sein d’un parti sous tension constante qui se divise entre, d’un côté, les anciens partisans et la relève incarnée par Marion Maréchal-Le Pen et, de l’autre, les partisans de la ligne dite  »libérale » érigée par Florian Philippot et représentée par Marine Le Pen. Richard Malka et Riss ont pressenti qu’elle jouera un rôle prépondérant en 2017 et cette habile combinaison, celle de la fiction et de la réalité, permet de comprendre cette personne, qui rêvait avant tout d’être avocate mais qui finira par entrer en politique pour son père, tout en dénonçant les vrais dangers du personnage politique et sans donner de pronostics.

Une fiction marquée par un esprit critique, malicieux et irrésistiblement drôle

9782246860082_cgTout au long de l’ouvrage, l’absurde se mêle à la réalité avec talent : quand on fait la connaissance des hommes de l’ombre de Marine Le Pen, il suffit d’une simple réplique, souvent d’expression populaire, pour connaître l’ensemble de leur personnalité propre. Quand on lit toutes les déclarations racistes ou antisémites des candidats FN, l’esprit critique et la malice du dessinateur et du  scénariste parviennent toujours à nous faire marrer, surtout lorsque les personnages se révèlent cassants et agressifs. De multiples dessins loufoques mais véridiques témoignent donc d’un souci constant de légèreté et de liberté : la caricature n’est jamais très loin, chaque dessin donne à rire et à réfléchir. Grâce à cette BD-enquête, on voit le champ des possibles s’ouvrir à nous pour se moquer de tout : Games Of Thrones peut être une arme fatale du sarcasme, tout comme Hulk, les clichés du show américain ou encore l’utilisation des drones… La forme de la BD laisse libre cours à l’imagination, et cela s’avère être nettement plus efficace qu’un simple essai pour connaître à fond la construction politique et la véritable identité de la candidate aux prochaines élections présidentielles. Chaque détail a son importance, aussi bien les livres lus par les protagonistes que les logos des tee-shirts promouvant le nazisme, et les dialogues nous saisissent avec les révélations des dossiers juridiques, les trahisons en interne de ce parti anti-système qui vit dans le système et les violents débats sur la stratégie de communication et sur le programme du FN. L’analyse et la fiction sont donc complémentaires afin de ne pas rendre sympathique cette personne et rester dans une vraie observation politique. En bref,  lire cette BD-enquête est un vrai plaisir pour tout citoyen ordinaire mais curieux et amoureux de la BD : à travers le rire, La Face crashée de Marine Le Pen provoque, dérange pour ne plus rien ignorer de cette femme politique et de son parti.

Gwendoline Troyano

L’après-guerre culinaire : Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates

image-couverture-livre1946, l’Europe se relève peu à peu des dommages de la seconde guerre mondiale, le bilan est lourd : des vies perdues, des familles brisées, des villes détruites. Malgré ce carnage, il reste tout de même un certain point admirable : la subsistance de quelques groupes solidaires qui, durant la guerre, se sont entraidés, acceptés et aimés dans un but commun : supporter le fardeau allemand. C’est ce dont parle Mary Ann Shaffer dans son roman Le Cercle Littéraire des amateurs d’épluchures de patates, publié en 2008.

C’est dans un cadre d’après guerre que nous rencontrons une écrivaine londonienne à la recherche d’inspiration. À travers ce roman composé uniquement de ses correspondances, Juliet nous fait découvrir le petit monde merveilleux de Guersney donnant au lecteur l’envie de voyager, de faire des rencontres mais aussi de manger une tourte à l’épluchure de patate. Ces histoires de pelures de pomme de terre affolement loufoque piqueront votre curiosité encore quelques lignes.

mary-ann-shafferC’est donc un voyage à la fois touristique et temporel qui commence. Petit à petit nous découvrons des personnages toujours plus charismatiques et la façon dont ils ont vécu l’occupation. La peur, le manque de ressources, l’inquiétude face à la disparition d’êtres chers sont autant de raisons qui expliquent pourquoi les Guernesiais étaient si solidaires entre eux. Ainsi, nous comprenons les liens établis entre les protagonistes pendant cette période : l’empathie, l’entraide, l’amitié puis un cercle littéraire – nous y sommes enfin ! – qui subsisteront bien après la défaite allemande. Sous la menace allemande certains habitants décident de se rassembler illicitement dans un manoir afin de partager leurs avis littéraires, parler de leur dernière lecture et tout simplement décompresser autour de la si symbolique tourte à l’épluchure de patate (les ressources étant à l’époque largement réquisitionnés par les Allemands). D’où la création du cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates !

« Et comme il ne nous restait qu’un tout petit peu de beurre, encore moins de farine et pas de sucre du tout à Guernesey, Will nous a concocté une tourte aux épluchures de patates. Purée de patates pour le fourrage, betterave rouge pour sucrer et épluchures de patates pour le craquant. Les recettes de Will sont souvent douteuses, mais celle-ci est devenue une favorite. »

Ainsi je vous invite lestement à savourer ce roman, et pour les plus gourmands à tenter cette fameuse curiosité culinaire : La tourte à l’épluchure de patate. Bonne dégustation !

INGREDIENTS :

-2 pâtes feuilletées

-5 pommes de terre (BIO c’est mieux !)

-1 betterave

-1 échalote

-Sel/ Poivre

-crème

-Divers herbes (thym, laurier, romarin)

-1œuf (facultatif)

PREPARATION :

1. préchauffer le four à 180°C

2. Faire une purée assez compacte *

3. Dérouler la première pâte feuilletée et la piquer

4. Étaler la purée sur toute la base

5. Couvrir de fine tranche de betterave (cuite à l’eau si fraîche, ou alors comme tel si acheté déjà prête)

6. Couvrir d’épluchures de pommes de terre et enfin couvrir le tout de la seconde pâte (et éventuellement passer une fine couche de jaune d’œuf pour dorer).

7. Ne pas oublier la cheminé : faire un trou sur le dessus de la tourte et y insérer un tube fait de papier d’aluminium.

8. Enfourner environ 30 minutes à chaleur tournante.

*Purée assez compacte

1. Faire bouillir un grand volume d’eau salé avec les herbes

3. Laver et plucher les pommes de terres (réserver les épluchures)

4. Mettre les pommes de terre dans l’eau bouillante

5. Une fois cuite (lorsque la fourchette s’enfonce facilement dans la pomme de terre) égoutter et écraser les pommes de terre.

6. Ajouter beurre, crème, sel et poivre.

Noémie Bounsavath

L’Odyssée de Clarke ou le mythe de l’altérité cosmique

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De Nietzsche à Parménide, de Baudelaire à Platon, le voyage a longtemps été un enjeu des philosophes mais également un thème littéraire traversant les âges. De L’Odyssée d’Homère à L’Odyssée de l’espace d’Arthur C. Clarke, la filiation est évidente. Qu’il s’agisse de voyager sur la mer pour rejoindre Ithaque ou dans un vaisseau spatial aux confins de l’univers, tout n’est qu’une question de départ et de retour. Clarke fait ainsi de multiples références à l’œuvre d’Homère : le prénom du héros (Bowman, « l’archer »), le cheval de Troie, les sirènes, la perte de membres de l’équipage, etc. Tout comme la navigation sur la mer Égée du temps des dieux grecs, les voyages dans l’espace sont soumis aux aléas dangereux de l’univers : explosions d’étoiles, destructions de planètes, nouvelles formes de vie dans de nouvelles galaxies… Des périls qui entraînent une nouvelle perception de la terre et du cosmos, car la nature est essentiellement fragile et peut disparaître à tout instant. Ajoutons à cela, la conscience de la toute puissance de la science et de la technologie. Clarke fait évoluer ses personnages en lien direct avec les techniques les plus avancées. L’évolution des protagonistes n’est plus seulement interne à eux-mêmes mais dépend, en partie, des transformations extérieures.

Temps et mémoire

Arthur C. Clarke

Arthur C. Clarke

Ces individus, voyageant dans des espaces gigantesques ne sont plus soumis au temps historique mais au temps cosmique (selon la distinction du philosophe Hans Blumenberg) et doivent impérativement recourir à la technique de l’hibernation. C’est le syndrome de l’hétérochronie des astronautes décrit par le même Blumenberg : « l’opposition entre le temps vécu, le temps d’une vie humaine et le temps cosmique ». Et c’est à travers la manière dont Alexandre Soljenitsyne traite du problème du temps historique que nous pourrons comprendre les mécanismes du temps cosmique chez Clarke. Dans La Roue rouge le romancier russe décrit la révolution qui a ravagée son pays en divisant son récit en sept volumes. Chaque volume est un nœud où se concentre divers événements historiques dans un temps raccourci. Ce Récit en segments fragmentés est un concentré historique permettant de se focaliser sur les moments cruciaux de l’époque étudiée. Afin de maintenir l’unité de son propos, Soljenitsyne use, tout au long de ce voyage dans le temps, d’images symbolisant la roue rouge (« le caractère inexorable et destructeur de la révolution ») : les ailes d’un moulin en feu qui tournoient dans la nuit, la lumière rouge du soleil, une locomotive conduite par un machiniste fou, etc. (Le train est d’ailleurs une constante dans cette œuvre retraçant le parcours de la révolution russe.)

Mais si ce transport (le train) appartient encore au temps historique, ceux de la science-fiction (SF) évoluent dans une autre temporalité. Arthur C. Clarke se heurte au temps cosmique (des millions d’années) même si, comme Soljenitsyne, il ne dispose que du temps d’une vie. La plupart des personnages de Clarke restent présent à travers les millénaires grâce aux technologies nouvelles : l’hibernation pour Poole, la fusion de Bowman et de Hal avec le monolithe. Ce qui illustre la thèse de la transformation perpétuelle : de l’animalité des hommes-singes, en passant par l’intelligence et la conscience, puis par la machinisation du corps, on aboutit à une sorte d’énergie mentale pure et immortelle. Pour surmonter ces trois temporalités (temps de la vie, temps historique, temps cosmique) la littérature « classique » use donc de techniques littéraire quand la SF se sert de technologies imaginaires.

Mais la mémoire est indispensable pour réussir cette épreuve. Avec, encore une fois, l’aide de la technique. C’est sur un disque réinscriptible que toute la vie de Bowman est enregistrée. Le monolithe peut, par analogie, sauvegarder toutes les données de l’univers et se rendre maître du temps. Une fois transformé en enfant-étoile par le monolithe, Bowman n’en retourne pas moins auprès de ses proches restés sur Terre pour leur venir en aide, ainsi que vers ses anciens membres d’équipage (Hal y compris). Lorsque le personnage de Poole est réanimé en 3001, alors qu’on le croyait mort en 2001, il subit un choc terrible, une perte des repères dans la société future mais désir néanmoins retourner sur Terre, fouler le sol de ses ancêtres disparus dans les limbes de l’oubli du fait de la destruction des banques de données mémorielles. Quelle serait la réaction d’un homme qui ayant quitté sa femme et son tout jeune enfant pour entrer en hibernation durant trois cent ans, découvrirait à son réveil qu’ils sont morts depuis longtemps sans qu’il ait pu les connaître ? Les instruments de stockage de la mémoire pourront difficilement pallier sa douleur. Ainsi, les hommes n’ayant pas effectué la transformation du corps au corps-machine puis à l’énergie mentale se raccrochent aux souvenirs de l’amour de la mort de leurs proches ainsi qu’à la compassion, la justice ou la vérité. L’autre étant toujours présent.

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La croyance réinitialisée

Le thème de l’altérité est au cœur du récit de Clarke. Que ce soit une autre forme de vie extraterrestre ou la conscience d’un superordinateur, la rencontre avec l’autre (ce « choc culturel ») amène toujours une réflexion, aux relents bibliques (l’altérité traditionnelle, celle de Dieu et des anges), sur la relation du déterminisme et de la liberté. Dans L’Odyssée de l’espace, ce n’est pas tant l’identité des mystérieux concepteurs des monolithes qui est essentiel (les fameux « Lords of the Galaxy ») que les monolithes eux-mêmes, objets extraterrestres ultracomplexes (mais faillibles) et leurs conséquences sur l’humanité, des hommes-singes à ceux du XXème siècle. De là, découlerait l’origine de la religion en tant que culte du monolithe, même encore à des époques avancées du fait de la fascination pour une technologie dépassant l’entendement humain. Les monolithes sont à la fois comparés à la boite de Pandore, à Big Brother et au canif de l’armée suisse (machine à tout faire), suscitant autant la vénération que la crainte.

halLe personnage de Hal, l’ordinateur de bord du Discovery, est encore plus intéressant. Pourvu d’une conscience – contrairement aux extraterrestres pourtant bien plus avancés sur le plan technologique – et considéré par les autres membres de l’équipage comme leur égal, Hal est soumis à une conduite irrationnelle l’entraînant à mentir et même à tuer. L’évocation de Hal en tant que personne est manifeste lorsque son concepteur, le docteur Chandra, pleure à la suite de sa réanimation (le chapitre se nomme « Ressurection »). Le religieux est partie prenante de ces réflexions (et peut-être plus encore dans le film de Stanley Kubrick ou le symbole de la Trinité revient souvent), notamment dans le roman d’Harry Mulish, La découverte du ciel. Ce livre, qui fait référence à l’Odyssée de l’espace, peut-être compris comme la découverte scientifique de l’espace et comme la découverte que font les anges (les « extraterrestres ») de la réalité de la Terre. Ce n’est pas un hasard si, lors d’une conversation entre les deux personnages principaux (Max et Onno), le premier associé le nom de Hal à l’anglais « hell ».

C’est avec des figures comme Hal, le monolithe et Bowman que l’œuvre d’Arthur C. Clarke est devenue un mythe, exprimant les fantasmes qui agitent l’inconscient de l’homme de la seconde moitié du XXème siècle. Cet accès à l’universel se cristallise dans trois scènes emblématiques : Bowman prenant conscience de l’irrationalité de Hal et voyant par conséquent la créature échapper au créateur ; le tournant quasi-religieux de Bowman, à travers la musique classique (de l’opéra celui-ci passe à la Messe de requiem de Verdi), pour pallier à sa solitude dans l’espace ; la colonisation de nouvelles planètes pour faire face à la surpopulation de l’humanité et donc à sa survie. L’œuvre de Clarke permet d’illustrer les espoirs et les craintes de l’homme pris dans les méandres d’une civilisation basé sur le développement technologique. Et de par son incroyable succès populaire (grandement aidé en cela par le film de Kubrick), rends des interrogations déjà existantes (la quête de l’immortalité, la volonté de sauvegarder la mémoire des êtres, l’absolutisme de la réalité de l’homme…) plus accessibles que de lourdes dissertations philosophiques. En somme, comme l’affirme le philosophe Maurice Weyembergh : « la science-fiction maintient, avec des moyens techniques, la quête du salut propre aux religions ».

Sylvain Métafiot