Tendre est la nuit : le roman au bord de la folie

F. Scott Fitzgerald nous plonge dans le monde des riches Américains des années 20. Tout un mythe se détache de ses personnages et avec son œuvre Tendre est la nuit, il présente une dissection de l’amour. Non une autopsie, mais une vraie chirurgie. Le corps de l’amour est ouvert et toutes les interactions entre les organes vitaux sont données à voir ; ici ils portent les noms de Dick et Nicole Diver.

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Une histoire qui échappe des mains

Tendre est la nuit est le quatrième roman de Fitzgerald mais, lorsqu’il fut publié, comme beaucoup de chefs-d’œuvre, il laissa ses contemporains indifférents. Aujourd’hui ce roman est mis sur le piédestal qu’il mérite ; il est, parmi ses œuvres, l’une des plus connues et des plus lues. F. Scott Fitzgerald et sa femme Zelda Sayre étaient des personnalités perçues comme des symboles des « Années Folles », de l’ère du Jazz, pour leur sens artistique et le charme qui émanait de leur arrogance. Derrière leur beauté et leur jeunesse se cachait pourtant une histoire sombre. Zelda, une femme fortunée, « la première garçonne américaine » — comme l’eut appelée son mari en 1920 — et Scott, homme aspirant à écrire, qui perce dans l’écriture après que son premier roman L’Envers du Paradis a marché brillamment. Il sombre ensuite peu à peu dans l’alcool et devient de plus en plus égoïste et violent. Leur union d’artistes n’était pas facile à vivre. Fitzgerald interdisait à sa femme d’écrire : penser à une éventuelle publication était juste impossible. Cela n’empêchait pas Zelda de tenir un journal. Lorsque Fitzgerald n’avait plus de matière pour écrire, il s’accaparait de ce journal afin d’épaissir le personnage de Nicole Diver à partir de ce que Zelda notait, pour Tendre est la nuit. Cette dernière ne voulait pas qu’il publie son livre, mais elle le trouva bien écrit. Après sa publication, elle entra dans un état de choc ; elle s’enfermait en elle-même et fut incapable de retrouver l’usage de la parole ou encore de manger. On l’a diagnostiquée schizophrène et, alors qu’elle était internée, publia Accordez-moi une valse qui reprend l’histoire du couple. Elle mourra finalement dans l’incendie de l’hôpital psychiatrique d’Ascheville en 1947, sept ans après la mort de F. Scott Fitzgerald. Ainsi ce livre s’inspire d’une schizophrénie réelle qu’il tente retranscrire en passant par les connaissances, le couple et la personne qui en est victime. Néanmoins, il serait faux de ne résumer le livre qu’à cet aspect.

« Lorsqu’on s’éloigne d’une douleur, il semble qu’il soit nécessaire de refaire en sens inverse le chemin qui nous y avait conduit. »

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L’architecture du récit

L’auteur est connu pour son entrée douce en matière. Dans Gatsby Le Magnifique, on a accès à l’histoire grâce à un narrateur qui fait la connaissance de Gatsby et qui nous introduit dans son univers. Ici, le livre commence sur les plages du Midi français, avec Rosemary Hoyt qui est la nouvelle petite star de 18 ans, avec son film La fille de son papa. C’est elle qui nous introduit dans l’univers de la famille des Diver, les personnages principaux. Il est important de remarquer que le chiffre « trois » est omniprésent dans cette œuvre. Il y a trois grandes parties. Deux personnes évoluent grâce à une troisième. Rosemary tombe amoureuse de Dick et ne tente pas de le cacher. Dick et Nicole forment à ses yeux un couple parfait. Rosemary fait les magasins avec Nicole où les deux femmes semblent attendre la même chose de Dick, au même moment. Chaque fois que deux personnages s’allient, ils forment un miroir ou une fenêtre vers un ailleurs qui ne reflète pas le personnage tiers mais un monde qui lui est interdit. Tout cela crée une confrontation psychologique constante entre les personnages. À cela s’ajoutent les relations parentales qui ont influencé la vie de ces gens. Si les femmes semblent égoïstes dans leur rôle maternel, les pères semblent absents ou abusifs. La mère de Rosemary, sachant très bien que Dick est marié, encourage tout de même sa fille à le connaitre pour qu’elle mette une certaine expérience à son compte, la faire sortir de son cocon. Elle a joué dans un film qui s’appelle La fille de son papa, ce qui parait très ironique par rapport à la situation de Nicole qui fut violée par son père qui l’a rendue schizophrène. Le père de Rosemary est mort depuis longtemps et Dick Diver semble être l’homme chez lequel les deux femmes trouvent la forme d’un protecteur et d’une figure à admirer. Rosemary l’appelle « le premier homme qui a compté pour elle ». Toujours selon cette idée, on donne à voir dans la deuxième partie des coupures du journal de Nicole ; on a même jusqu’à ses pensées où elle confesse laisser à Dick le soin de réfléchir pour elle. Il représente une base à partir de laquelle les deux femmes peuvent évoluer.

« Après tout, on ne sait jamais précisément quelle place on occupe dans la vie des gens. Cependant, de ce brouillard se dégagea l’affection qu’il avait pour elle ; les meilleures relations sont celles qu’on s’obstine à préserver tout en sachant ce qui y fait obstacle. »

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Le style dans l’œuvre

L’écriture de Fitzgerald est riche et bien construite. Il nous montre tour à tour sur plusieurs chapitres les pensées d’un des personnages puis passe à un autre. Ainsi, on a le tableau complet des sensations, des réactions cachées ou échappées et des pensées de tous. La violence est aussi omniprésente dans l’œuvre. On voit un duel, des cadavres, des départs, des crises. Beaucoup d’anecdotes s’entremêlent. Le souvenir de la Première Guerre Mondiale, avec ses tranchées, nous accompagne tout au fil de la lecture comme un sceptre. Ainsi oui, le jour est violence et la nuit semble tendre. La nuit appelle le repos. Dick veille chaque nuit sur Nicole mais ces nuits ont une fin à cause de la destruction progressive qu’on lance autant par le sacrifice de soi que par l’égoïsme. Mais la nuit est aussi tendre par d’autres amants, par d’autres rencontres, par d’autres offrandes. La société trouve que le couple Diver présente un certain mythe à préserver, mais sur lequel elle désire aussi laisser une empreinte. On retrouve l’amour unique et perdu de Gatsby. On sent avec Fitzgerald une solitude dans l’amour entre deux personnes. Ce n’est plus un champ d’entente. C’est le champ d’élévation et de désenchantement personnel d’une génération perdue.

« Il l’embrassa sans plaisir. Il savait qu’il y avait en elle de la passion, mais il n’en percevait aucune ombre dans ses yeux ou sur ses lèvres ; son haleine dégageait un léger arome de champagne. Elle se serra davantage, d’un mouvement désespéré, et il l’embrassa une nouvelle fois, se sentant glacé par l’innocence de ce baiser, par le regard qu’elle jeta, au moment du contact, derrière lui dans les ténèbres de la nuit, les ténèbres du monde. Elle ne savait pas encore que la splendeur est une chose que l’on a dans le cœur ; à l’instant où elle comprendrait cela et se fondrait dans la passion universelle, il pourrait la prendre sans hésitation ni regret. »

Maria Chernenko

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