La fin de la littérature est-elle proche ou l’a-t-on ratée ?

Lorsque l’on se promène dans de grandes librairies, ou lorsque que l’on se perd dans les couloirs de la FNAC ou Gibert-Joseph parmi les nouveautés exposées comme des panneaux publicitaires, lorsque l’on se perd entre quelques cartes postales de baisers sous la Tour-Effel ou qu’on parcourt du regard les noms des grands classiques disponibles en 5 exemplaires d’éditions différentes — dans une lassitude de retrouver la sortie et en continuant de réciter intérieurement tous les noms des ouvrages —, on finit par tomber sur une pile de livres n’excédant pas plus de 70 pages.  Des couvertures intrigantes qui mettent le titre en valeur se succèdent sous notre regard avec des titres qui demandent de les savourer. Ainsi sont-ils les livres des éditions ALLIA.

Une édition intrigante

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La Fontaine, Marcel Duchamp

Les éditions ALLIA sont une maison d’édition française fondée par Gérard Berréby en 1982. Le nom est un clin d’œil à Marcel Duchamp et sa célèbre Fontaine. Toutes les grandes inventions et les grandes œuvres naissent d’une absence de l’objet désiré dans le monde qui nous entoure, d’une idée innommable à montrer à d’autres yeux… Ainsi en est-il de la voiture, de l’avion, du sous-marin et de l’art. Cette édition applique cette idée à l’univers de publication des livres. Gérard Berréby avance qu’il ne trouvait pas d’ouvrages qui lui suscitaient de l’intérêt en librairie et qu’il a fondé les éditions ALLIA en conséquence. Vous direz… mais l’art est toujours transgressif. Certes, mais on y trouve des textes de grands écrivains, philosophes, comme par exemple le Traité de l’amendement de l’intellect par Spinoza à côté de textes de personnes anonymes comme Les rêveries d’un toxicomane solitaire, Vive les voleurs !… Une ligne directrice dans un chaos d’avant-garde, dans un esprit de rébellion qui fait que les textes respirent et leurs lecteurs aussi. ALLIA semble choisir des textes méconnus et porter la lumière qu’une maison d’édition peut offrir pour que ces idées ne finissent pas ignorées dans le fond d’un cachot.

La fin de la Littérature

Nous n’en parlons pas mais parlons-en… Combien d’œuvres du XXIe siècle avez-vous lu qui en valaient la peine ? Qui vous ont retourné l’estomac, qui ont changé votre vision du monde ? On a tous un ou deux titres. Ce n’est pas une critique des auteurs contemporains, mais de notre siècle. On remarque que dans la littérature, chaque génération est une génération « perdue », une génération qui éprouve du « mal-être », qui lutte contre le langage instauré, les normes de style imposées, et la société. Cela fait déjà quelques siècles. Des époques différentes nous inspirent la révolte, l’action, le partage, l’humanité… C’est de quoi nous parle Lars Iyer, écrivain et professeur de philosophie à l’université de Newcastle upon Tyne dans son livre Nu dans ton bain face à l’abîme : un manifeste littéraire après la fin des manifestes et de la littérature. Le livre fut publié en 2011 puis traduit et publié par ALLIA en 2016. Il est intéressant de voir qu’au dos une citation en blanc sur un fond noir se détache : « Résiste aux chefs-d’œuvre ». Le titre a l’air frénétique et n’arrive pas à s’arrêter, et lorsqu’il s’arrête, c’est sur une fin de la littérature. Lars Iyer commence une histoire, il raconte l’évolution des écrivains, comme la théorie de l’évolution de Darwin, sauf que le statut d’écrivain semble se rompre sous le poids de la société, il n’évolue pas, il se restreint. Au début les écrivains étaient des grands penseurs vivant isolés dans la montagne et communiquaient avec les esprits, puis ils descendirent dans les villes sans pour autant y vivre tout en admirant la montagne, ils étaient de fervents voyageurs et rien ne pouvait les arrêter. Ils devinrent des citadins et créèrent des éditions « Les éditions de la Sainte-Montagne ». Puis l’évolution se passa ainsi : « Certains parvenaient même à vivre de leurs ventes. Quand ces ventes diminuaient, ils se mettaient à enseigner la littérature à l’Université de l’Olympe et quand les universités n’embauchaient plus dans les départements de Lettres, ils écrivaient leurs mémoires sur « la vie dans la montagne » ».

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Cela ne vous rappelle rien ? Oui, c’est bien ça, vous avez raison — notre triste évolution sous la plume d’une ironie piquante et libératrice. L’auteur retrace des choses qui bloquent dans notre société, nous bloquent à écrire, à produire une œuvre. Au XXe, on savait déjà qu’on ne pourrait pas revenir, après le Nouveau Roman, au roman d’apprentissage de Balzac et de Flaubert. Aujourd’hui, on sait qu’on ne peut produire ni l’un ni l’autre, mais il semble en plus qu’on n’ait rien contre quoi résister, contre quoi s’entrechoquer. Lars Iyer nous met en garde et demande de résister aux chef-d’œuvre d’une Littérature qui est déjà un cadavre refroidissant. « La postmodernité, qui n’était sans doute que la modernité avec un nom plus désespéré, nous a conduits en fin de partie : tout est disponible et plus rien n’est surprenant. Par le passé, chaque grande phrase contenait un manifeste et chaque vie littéraire proposait une hétérodoxie, mais à présent tout est photocopie, note de bas de page, pure comédie. » Ainsi, on dégage trois concepts : il faut résister à la nécrophilie des œuvres, à l’imposture (reconnaissance de son rôle) et assumer son idiotie (l’autodérision viendra en aide). Ce qui est fort dans ce petit livre de 50 pages, c’est que toutes ces informations oppressent tellement que la résistance se crée : on veut écrire, on veut se mettre à nu, on veut faire revivre la littérature sans le faux-semblants des grands mots. Lars Iyer atteint son but : nous faire réagir, nous réveiller.

Voici pour la fin deux extraits marquants

« Tu psalmodies les noms de Kafka, Lautréamont, Bataille, Duras* dans l’espoir de conjurer le fantôme de quelque chose que tu comprends à peine, quelque chose d’absurde et d’obsolète qui te préoccupe néanmoins tous les jours de ta vie. Et tu t’aperçois que tu ris malgré toi, tu ne peux pas t’en empêcher, tu ris à en pleurer. Tu cliques sur « Nouveau Document » et tu restes assis là, tu trembles, tu contemples l’écran de ton ordinateur et tu te demandes ce que tu pourrais bien écrire à présent. »

* en italique dans le texte

« Ne sois pas généreux, ne sois pas gentil. Ridiculise-toi et ridiculise ce que tu fais. Art sauvage, comme le cannibale que tu es. Souviens-toi de ceci : c’est seulement quand la chose est morte, que des millions de corbeaux l’ont dévorée, que les chacals l’ont rongée, qu’on lui a craché dessus avant de l’oublier, que nous pouvons découvrir le dernier os inviolé. »

Maria Chernenko

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