La Triste Fin du petit Enfant Huître et autres histoires : le recueil macabre qui vous redonnera du pep’s !

« J’aime les monstres et les terreurs enfantines », dixit Tim Burton. Si vous êtes cinéphiles, et de surcroît burtoniens, cette phrase est loin de vous étonner. Considéré comme le cinéaste le plus influencé par le poète maudit Edgar Allan Poe, Burton écrit et publie son premier livre en 1997, un recueil de poèmes illustrés reflétant parfaitement la cruauté et la magie de son univers. Si tout le monde, ou presque, connaît au moins un film de ce dessinateur perché, ce petit bouquin d’une centaine de pages est une occasion pour découvrir une galerie d’enfants monstrueux et pourtant terriblement proches de nous.

23 mésaventures de petits écorchés de la vie

L’enfant Momie, l’enfant Robot, l’enfant Tache, l’enfant Brie, l’enfant avec des clous dans les yeux… le créateur de  L’Étrange Noël de Mr Jack s’amuse à nous effrayer, par un style épuré mais très personnel, en nous présentant les mésaventures de 23 marmots destinés fatalement à un avenir morne et ennuyeux… voire à la mort tout court. Même s’ils sont tous, sans exception, des êtres attachants, ces marginaux n’arriveront jamais à rentrer dans les normes de leur société environnante. Cela nous fait penser irrésistiblement à Edward aux mains d’argent, sans doute une des plus belles réalisations de Burton ; sauf qu’ici l’humour macabre tient un place nettement plus importante, et cela fait du bien. Le tragique est revendiqué comme une source essentielle pour l’humour, et l’on ne peut s’empêcher de rire à la lecture des péripéties de ces cancres subissant des échecs dans tous les domaines de la vie : l’amour, l’amitié, le travail, le prestige… rien n’échappe au réalisateur, et ses dessins rajoutent une touche émotionnelle et humoristique rendant son ouvrage davantage mordant et davantage cruel. Sa patte artistique stimule notre imagination, notre capacité à scénariser et à réaliser l’histoire mentalement, même quand on est en panne d’inspiration. Seul hic, la traduction française : le livre étant une édition bilingue, elle vous servira surtout comme roue de secours au cas où vous n’auriez pas saisi le message de Burton.

Stain Boy

 Of all the super heroes,

the strangest one by far,

doesn’t have a special power,

or drive a fancy car.

Next to Superman and Batman,

I guess he must seem tame.

But to me, he is quite special,

and Stain Boy is his name.

He can’t fly around tall buildings,

or outrun a speeding train,

the only talent he seems to have

is to leave a nasty stain.

Sometimes I know it bothers him,

that he can’t run or swim or fly,

and because of this one ability,

his dry cleaning bill’s sky-high.

 

Aimer les monstres pour marginaliser les adeptes de la stigmatisation

Délicieusement absurdes, ces récits nous font replonger dans notre enfance : en tant que sensibles assumés ou non, on comprend la nécessité de prendre au sérieux les sources du malheur de ces monstres solitaires qui souhaitent à tout prix s’assimiler à nous. Le cauchemar ce n’est pas eux, ce sont les autres : les parents assassins, les enfants cruels, les médecins inhumains ; en bref le conformisme social ainsi que le conformisme des mots, tous deux pas vraiment ouverts à la différence, à l’originalité. « La triste fin du petit Enfant Huître », la plus longue des histoires, résume bien l’état d’esprit de cet ouvrage : un voyage délirant, glauque, drôle et faussement innocent qui se moque de l’adulte que nous essayons d’être tant bien que mal, avec plus ou moins  de conviction. Ainsi, Tim Burton use avec habileté, humour noir et tendresse, de ses talents d’écrivain et de dessinateur pour  continuer à démonter nos stéréotypes, bouleverser notre imagination et  adopter définitivement ces drôles et attachants petits monstres.

Gwendoline Troyano

Publicités

Rencontre avec la solitude : Dans les forêts de Sibérie

Dans nos vies si communes et pourtant si oppressantes, qui n’a jamais aspiré à d’autres horizons ? Quitter une vie confortable et bien rangée pour s’adonner à l’inconnu, être en harmonie avec la nature. On blâme souvent, à tort ou à raison, les phénomènes de mondialisation, de société de consommation, de confort excessif, mais a-t-on le courage de tout quitter, de concrétiser ses pensées ? On se surprend à rêver d’une autre vie, sans chose matérielle ou superflue, d’un retour aux sources : profiter de l’instant, s’isoler, ne dépendre de personne.

14958728_1065603060226210_514739932_n.jpg

Sylvain Tesson, un aventurier doublé d’un écrivain qui a foulé une myriade de terres sauvages, nous offre la possibilité de vivre cette expérience sans quitter notre train-train quotidien à travers son livre Dans les forêts de Sibérie. L’auteur a décidé de ne plus se laisser porter par le vent, mais de s’enraciner dans un environnement sauvage, seul, à l’écart du monde civilisé. Ces six mois de vie passés sans aucun contact avec la civilisation ni aucun média ont été retranscrits au jour le jour par l’amoureux de la nature. Ce journal Dans les forêts de Sibérie a été publié en 2011, et un film éponyme inspiré de ce carnet de voyage a été réalisé en 2016.

C’est  un ermitage de 6 mois qui commence en février. Tesson s’isole dans un cabanon : « La Cabane des Cèdres du Nord » dans les forêts de Sibérie, au bord d’un lac gelé, à 120 kilomètres du plus proche village, et à des journées de marche de la première cabane d’un autre partisan de la solitude. Leur volonté est en fait la fuite, explique l’écrivain postérieurement à la publication de son livre.

 « Le fait que plus de 50 % de l’humanité  vive en ville annonce une forme de cauchemar. Et faire aujourd’hui un pas de côté pour aller vivre dans une cabane est une forme de lutte. Quand Napoléon revenait de la campagne de Russie avec son Maréchal de Caulaincourt, il disait dans le traîneau qui le ramenait à Paris, qu’il y avait deux sortes d’hommes : ceux qui obéissent (il évoquait la totalité de l’humanité) et ceux qui commandent (il parlait de lui). Mais à mon avis, il y a une troisième catégorie : ceux qui fuient ! Ceux-là ne veulent pas changer le monde mais ne veulent pas non plus subir ou obéir ou commander ou nuire. Personne ne nous a dit, enfant : « Prenez la clé des champs : partez sur les montagnes, les routes, les mers et dans les bois. Partez, fuyez » ! Mais je trouve cela très beau. La cabane est le royaume absolu de l’échappée, c’est ce que j’essayais de dire dans mon livre et qu’on comprend très vite dans le film : Teddy est une véritable cocotte-minute qui n’en peut plus de cette vie débile. La fuite est un principe qui n’est jamais exprimé par les voyageurs parce que ce n’est pas très noble et que cela implique peut-être une forme d’égoïsme ou de lâcheté. Mais on peut être lâche sans nuire aux autres. Chez les habitants des cabanes ou les gens qui ont vécu en exil, il y a évidemment une forme d’égoïsme mais c’est un égoïsme qui peut ensuite trouver sa vertu dans le fait qu’il essaye de ne pas nuire. »

Ce livre, qu’on pourrait définir comme un livre contemplatif, donne profondément envie de vivre une expérience semblable — l’aventurier passe des heures devant sa fenêtre, armé d’un bon cigare, d’un bol de thé ou d’un verre de vodka — ; il offre des paysages époustouflants et une proximité avec la nature incomparable.

essai111

Ce périple, planifié et très organisé (l’aventurier avait tout le matériel nécessaire, il avait des relations qui l’ont emmené près de la cabane, et il avait acheté préalablement plusieurs mois de provisions), avec une liste des choses qu’il a prévu pour son ermitage, donne l’impression que partir est facile, si on met de côté les quelques dangers et les désagréments qu’une odyssée de ce genre peut impliquer. Le froid, dans ce journal, occupe d’ailleurs une place centrale, mais là où on pourrait penser que c’est un fardeau, Tesson le présente comme une denrée précieuse, en voie d’extinction sur une planète surchauffée et surpeuplée. La pureté du froid s’exprime en ce qu’une tempête de neige ensevelit tout, et efface tous les dommages causés par l’homme. Mais malgré son affection pour le temps glacial, sa cabane, son poêle lui forment un cocon, un refuge dans un environnement où les températures avoisinent les -35°, et où la chaleur est luxe suprême. Dans ce sens, l’auteur se dépense considérablement à couper du bois, s’il ne s’occupe pas à pêcher ou à lire.

Dans un extrait, Tesson raconte que, dans sa cabane dans cette forêt enneigée, il ne regrette ni ses biens, ni les siens. Ces propos témoignent de l’impact que cette expérience laisse au plus profond de son être. Du point de vue du lecteur, cette œuvre comparable à Into the Wild de John Krakauer, permet d’appréhender le monde dans lequel on vit, et de penser notre existence différemment.

Noémie Bounsavath