King Kong Théorie : itinéraire d’une féministe du XXIe siècle

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A priori, il semble étrange de mêler un symbole du cinéma américain à un mouvement militant pour l’amélioration et l’extension du rôle et des droits des femmes dans la société. Virginie Despentes, auteure de cet essai controversé, explique cette référence à la créature du film King Kong de Peter Jackson de la manière suivante : « King Kong, ici, fonctionne comme la métaphore d’une sexualité d’avant la distinction des genres telle qu’imposée politiquement autour de la fin du XIXe siècle. King Kong est au-delà de la femelle et au-delà du mâle. Il est à la charnière, entre l’homme et l’animal, l’adulte et l’enfant, le bon et le méchant, le primitif et le civilisé, le blanc et le noir. Hybride, avant l’obligation du binaire. » Cela semble plus clair et Despentes nous bouscule et nous interroge : qu’est-ce que la féminité ? Pourquoi faut-il la contester et quel est son avenir ?

Un mélange de vécu et de réflexion détonant et provocant

Née en 1969, Virginie Despentes est une écrivaine et une réalisatrice célèbre, mais pas militante pour autant. Popularisée par son roman sulfureux Baise-moi en 1994, elle publie son essai en 2006, préférant l’écriture aux manifestations féministes. Éternelle amoureuse du punk rock, elle sait bousculer les stéréotypes établis avec un humour vorace, expliquant avec intelligence ses expériences physiques et intellectuelles pour le moins dérangeantes. Internée à 15 ans, violée à 17 ans, prostituée entre 22 et 24 ans, Virginie Despentes raconte, s’auto-critique, mais ne cherche en aucun cas à se plaindre. Elle est consciente des réflexes comportementaux que peuvent avoir les lecteurs : cet essai tend à raconter pour la première fois comment elle est devenue Virginie Despentes. On est en face d’une combattante, d’une intellectuelle qui veut briser les tabous, les discours bien-pensants sur la sexualité féminine et la définition du féminin.

La force de ce récit autobiographique réside aussi dans son rythme : on passe très bien de ses interrogations sur l’intérêt de la légalisation de la prostitution à son vécu étonnamment positif de la prostitution. On s’immerge dans l’Histoire avec l’interdiction de la pornographie sur grand écran sous la présidence de Valery Giscard d’Estaing dans les années 1970 pour parvenir au scandale de l’adaptation de Baise-moi en 2000 avec aisance et fluidité. Les mots de Despentes dérangent mais ils sont compréhensibles et le rire n’est jamais très loin : ses pensées sarcastiques, choquantes et crues sont justes, rationnelles et efficaces pour rendre compte des difficultés d’être une femme mais, aussi, d’être un homme. Despentes veut encourager le lecteur à faire une meilleure remise en cause des rapports homme/femme.

Un éloge aux intellectuelles féministes, celles qui ont façonné l’écrivain Virginie Despentes

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Virginie Despentes

« Je ne suis pas en train d’affirmer que dans n’importe quelles conditions et pour n’importe quelle femme ce type de travail est anodin. Mais le monde économique étant ce qu’il est, c’est-à-dire une guerre froide et impitoyable, interdire l’exercice de la prostitution dans un cadre légal adéquat, c’est interdire spécifiquement à la classe féminine de s’enrichir, de tirer profit de sa propre stigmatisation. » La raison de cette impression positive de la prostitution est, selon elle, due à ses nombreuses lectures de féministes américaines pro-sexe telles que Norma Jane Almodovar ou Carol Queen, des ouvrages non traduits en France et donc mal diffusés selon elle. King Kong Théorie revendique la nécessité de diffuser davantage leurs écrits, l’anticapitalisme est un fil directeur pour parler de viol, de prostitution ou de pornographie. Les paroles sont enragées et en même temps le fruit de cinquante lectures, allant de Simone de Beauvoir à Angela Davis, en passant par Virginia Woolf et Mary Wollstonecraft. Chaque chapitre est annoncé par une citation, source d’arguments mais aussi élément déclencheur de souvenirs personnels prêts à questionner davantage la féminité, et par conséquence la masculinité.

Lutter contre l’obscurantisme et le conformisme semble donc l’ultime but de cet ouvrage : penser la femme doit se faire en pensant l’homme. Ce qui les fait et ce qui les défait sur le plan social, politique et personnel doivent être analysés ensemble. Despentes veut libérer les femmes de la violence du contrôle exercé sur elles et les hommes de la « virilité traditionnelle » qui est « une entreprise aussi mutilatrice que l’assignement à la féminité ». Le néo-féminisme érigé par King Kong Théorie s’adresse bien aux hommes autant qu’aux femmes et, par la force de son style et de sa personnalité, le défi que représente la réflexion sur la féminité et la masculinité s’avère moins impressionnant et davantage passionnant.

Gwendoline Troyano

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