Le goût et l’odorat desprogiens : ode à la vie joyeuse et fantasque

3-gwendoline-troyano-image-1Septembre 1984 : Cuisine et Vins de France, une revue bourgeoise, lue essentiellement par la gent masculine de catégorie socio-professionnelle de haut niveau, accueille Pierre Desproges en œnophile pour le moins impertinent à travers des chroniques culinaires. « Star du petit écran collaborant à Hara Kiri et contribuant au développement de l’humour caustique dans les chaumières » d’après Elisabeth de Meurville, « l’écriveur », qualification créée par lui-même, ne perd rien de sa verve et de son imagination foisonnante. En 2014, les Échappés ont eu l’excellente idée de réunir ses écrits en un seul volume, le bien nommé Encore des nouilles. Illustrées par les dessinateurs de presse de Charlie Hebdo, Cabu, Catherine, Charb, Luz, Riss, Tignous et Wolinski, ces chroniques ont de quoi vous donner une vision délicieusement anticonformiste de la gastronomie française.

L’univers desprogien au service du bon vin et de la bonne chère

Desproges est tout sauf un humoriste pédant moralisateur. Il le fait savoir dès sa première chronique en se définissant comme un gastronome approximatif. Mais il est franc et direct et son amour inconditionnel pour le vin français et pour les mets savoureux de tous horizons est tel qu’il est difficile de ne pas être convaincue par ses avis gastronomiques. L’aqua simplex le démontre bien : amateur de vin ou non, ce pamphlet hilarant a le pouvoir de rendre la consommation de l’eau dangereuse pour tout bon vivant qui se respecte. L’esprit de contradiction se mêle joyeusement à l’érudition folle de Desproges, ses chroniques testent notre capacité à s’étonner et à se moquer de nos habitudes culinaires et sociales.

Chaque écrit est précédé d’une citation de cet adepte de l’humour noir, à l’exemple de celui-ci : « Conseils de lecture : Faut-il euthanasier les aquaphiles ? aux Éditions Laffont-La caisse et La mort sort du robinet aux Éditions La France empire – La cirrhose aussi. » Ces répliques cinglantes et cruellement drôles sont issues de différents textes rédigés par l’écriveur : Chroniques de la haine ordinaire, Textes de scène, Le Réquisitoire du Tribunal des flagrants délires… des citations qui sont l’équivalent de friandises piquantes mais assurément originales. Si vous avez déjà écouté ce célèbre procureur, alors vous l’entendrez encore en lisant ces propos subversifs et réflexifs retraçant souvent sa vie et ses voyages gastronomiques. Sa patte se remarque très facilement : il suffit de lire ses coups de gueule, notamment sur la conception de la nourriture chez La Fontaine dans « Le Corbeau et le Renard » ou la misogynie omniprésente dans les restaurants pour s’en faire une idée.

La marginalité d’un journaliste accompagnée d’un sens de l’absurde aigu  : une belle recette pour revendiquer la richesse des sens humains

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 « Le goût et l’odorat sont des sens dignes de toutes les estimes. En fait, je suis un sensuel qui a des activités cervicales. » Ce lapsus volontaire résume l’état d’esprit de Desproges. En effet, il faut se provoquer soi-même pour parvenir à des écrits comiques de qualité. Les digressions absurdes sont également les bienvenues car elles ajoutent de la folie et des informations loufoques en guise d’assaisonnements pour l’intrigue principale.

Chaque chronique peut déclencher le dégoût, la faim ou tout simplement la curiosité chez le lecteur. L’amour est un invité quelque fois convié dans ses écrits et cela révèle encore mieux l’habileté linguistique et poétique du procureur du Tribunal des flagrants délires. Associé à des dessins sulfureux, comme ceux Luz à propos de l’amour à table ou de Catherine sur une fable parodique, la vision de la vie de Desproges est faite de créativité et de plaisirs joyeux. La fiction  desprogienne permet, entre autres, des définitions ingénieuses et novatrices de l’histoire de l’asperge ou de la tomate. Son imagination corrosive et son style provocateur, populaire et brillant, sont donc les moyens les plus efficaces pour dénoncer ceux qui sont en désaccord total avec lui. Cela confirme que la cuisine est bien une création artistique pour l’écriveur : Jonathan Paxabouille, l’inventeur du pain à saucer, L’aquaphile, une femme qui sait calmer les ardeurs, et ses recettes de « Cheval-Melba » ou de « Pot-au-feu Marie-Croquette » sont des chroniques de bonne chère faites avec une maîtrise de la réplique reconnue de tous. Pourfendeur des sondages dans « La relève de l’indigence », Pierre Desproges explique que « le vin est un chef d’œuvre en péril » et qu’il est primordial de diffuser sa culture chez les jeunes dont il se moque cruellement et justement.

En somme, ce volume de chroniques culinaires est, à l’image des dessins de Charlie Hebdo, un pas de côté indispensable pour l’analyse des us et coutumes de la gastronomie française. À consommer sans modération.

Gwendoline Troyano

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